WhatsApp, la stratégie du pote à pote

Outil de propagande politique, surveillance de quartier, groupe de mobilisation #GiletsJaunes ou conversation familiale, la messagerie instantanée rachetée par Facebook en 2014 rassemble 15 millions d’utilisateurs actifs en France. Une diffusion de proche en proche et un système de groupes fermés où règne la culture de l’entre-nous : et si WhatsApp était devenu le paradis secret des communautés locales ?

7 octobre 2018. Jair Bolsonaro, candidat à l’élection présidentielle brésilienne, arrive en tête au premier tour avec 40,6% des voix. Depuis fin août, le quotidien Folha de S. Paulo alerte sur l’utilisation massive de chaînes WhatsApp par Bolsonaro pour diffuser de fausses informations sur son principal opposant politique. Fraude électorale, légalisation de la pédophilie, soutien à la répression au Venezuela, les intentions machiavéliques prêtées à Fernando Haddad, candidat du Parti des Travailleurs, inondent les conversations privées.

“Personne ne naît garçon ou fille. Voilà ce que Haddad enseigne dans nos écoles.” Un exemple de message contre F. Haddad (candidat du PT) sur WhatsApp.

Des centaines de milliers de messages, 156 entreprises impliqués, la machine de propagande politique que découvrent peu à peu les journalistes accélère son rythme à l’approche le second tour. Haddad dénonce “des avalanches de messages mensongers sur WhatsApp” mais il est trop tard. Le 28 octobre, Jair Bolsonaro est élu président de la République fédérative du Brésil.

Une diffusion de proche en proche

La réussite d’un tel dispositif repose sur un principe simple : l’espace dans lequel vous recevez une information influe sur la véracité que vous lui prêtez. À l’instar des chaînes mail de personnes âgées, la messagerie privée est devenue une cible de choix pour les candidats politiques parce qu’elle crée un espace de proximité, et donc un espace de vérité. Hier à votre porte, aujourd’hui dans votre poche, l’important pour y croire, c’est que vous vous sentiez chez vous.

L‘essor de WhatsApp

Alors que l’usage du SMS dégringole, en un an, le temps passé sur les messageries instantanées a doublé. Plus de 10 millions de français utilise une telle application tous les jours. Massivement utilisé dans des pays comme le Brésil, WhatsApp permet de contourner la tarification au SMS souvent coûteuse.

Pas de compte, pas de mot de passe; un simple numéro de téléphone suffit. Grâce à sa simplicité d’accès et d’utilisation, l’application est aussi un point de rencontre entre enfants, parents et grands-parents. Le Monde décrit avec brio comment le groupe WhatsApp familial peut vite se transformer en cauchemar. Malgré tout, son usage familial répandu fait de la messagerie un espace de discussion connu de tous, un espace de confiance et de proximité, un espace “entre-nous”.

La culture de l’entre-nous

Cette culture de l’entre-nous est l’un des critères de choix principal de l’application. C’est là où l’on dit ce qu’on ne peut pas dire à l’extérieur, ici “ça reste entre nous”. Ce sentiment de confort discret s’oppose en quelque sorte à la “jungle” que représente le web social pour beaucoup.

En mars, le défenseur du FC Barcelone Gérard Piqué révélait à The Players Tribune l’existence d’un groupe Whatsapp fréquentés par les joueurs de son club et ceux de leur adversaire historique…le Real Madrid.

« Si vous lisez uniquement ce que disent les médias, vous pouvez croire que l’on se déteste. En réalité, on s’entend très bien. Sur WhatsApp, on échange à propos de tactiques, de nos visions du football. On échange même à propos des bouquins qu’on lit ! » révèle le défenseur barcelonais.

Si WhatsApp favorise ce sentiment de convivialité, son usage facile et gratuit séduit aussi d’autres catégories de populations, aux pratiques numériques parfois aussi peu, voire moins, développées que les seniors: les classes à faibles revenus.

Le Telegram de la « France d’en bas » ?

Populaire et familiale, la dynamique WhatsApp en France s’inscrit aussi dans une sociologie particulière. Aux États-Unis comme en Angleterre, ce sont encore les classes les plus aisées qui utilisent le plus l’application. Mais l’exemple indien avec près de 300 millions d’utilisateurs actifs montrent une autre tendance : l’utilisation de WhatsApp parmi les classes moyennes et classes à faibles revenus a respectivement doublé et quadruplé en un an.

Si la classe politique française semble préférer Telegram — ce qui pose plusieurs problèmes en matière de sécurité, difficile d’estimer l’usage des messageries privées parmi les classes à faibles revenus en France. L’étude menée sur L’Internet des Familles Modestes par Dominique Pasquier dresse malgré tout un premier état des lieux de leurs pratiques numériques. Les classes populaires et modestes s’emparent largement de ces outils : parfois pour s’organiser, apprendre, partager, et parfois à leurs dépens.

Le sucre dans le café, ou la tactique Bolsonaro

Prenez un morceau de sucre. Trempez le bout du sucre dans votre café. Magie, le café “remonte” dans le sucre. Ce principe de capillarité peut être transposé dans le champ électoral : le “non” français au traité de Maastricht avait été analysé sous le prisme d’une capillarité ascendante — c’est à dire que la poussée du non s’était faite depuis la “France d’en bas” vers la “France d’en haut”.

Une expérience renversante, digne du coffret du parfait petit chimiste.

Voilà le pari réussi de Bolsonaro : répandre de fausses informations dans un espace de proximité, perçu comme espace de vérité, auprès de populations peu initiées au web et aux infox. Gagner la bataille de l’opinion depuis le bas de l’échelle des pratiques numériques en visant les seniors et les classes modestes. Une doctrine que le parti Vox en Espagne semble appliquer à la lettre sur WhatsApp et Instagram notamment.

Mais WhatsApp révèle aussi une bascule profonde en matière d’usages. Le web social s’est construit sur l’idée d’ouverture, de connexion à d’autres utilisateurs, de dépassement du monde physique. Or la promesse de WhatsApp et consorts est toute autre : “parlez aux gens que vous connaissez, juste aux gens que vous connaissez”.

L’émergence d’un web antisocial

Et si le web social était devenu trop difficile, trop dangereux, trop hostile ? Et s’il valait mieux choisir soi-même ses propres bulles de filtres plutôt que de subir celles d’un algorithme californien ? C’est le choix de plus en plus de communautés ou de groupes organisés sur WhatsApp, un anti-réseau social.

La messagerie du bruit qui court

Hors des canaux publics, la messagerie privée est un espace de conversation impossible à saisir, notamment pour les pouvoirs publics. Elle est parfois le théâtre d’affaires sordides comme la série de lynchages meurtriers dans le centre de l’Inde survenue il y a deux ans, un phénomène de violence collective très complexe à enrayer pour les autorités.

A partir de mai 2017, des lynchages surviennent dans plusieurs villages de l’Inde profonde. Souvent quelques dizaines, parfois plusieurs milliers, la grande majorité des “lyncheurs” sont de jeunes hommes peu éduqués, au chômage ou travailleurs journaliers.

Voilà le type de message que reçoivent des milliers d’Indiens sur WhatsApp.

Les messages partagés sur WhatsApp leur désignent une cible et lui attribuent un crime, souvent des enlèvements d’enfants ou des prélèvements forcés d’organes. Pendant plus d’un an, ces attaques font 46 morts et 42 blessés graves.

WhatsApp remplit alors la fonction sociale de la rumeur : cercle vicieux, vengeance, humiliation… Encore une fois, l’émetteur de ces fausses informations profite de la confiance accordée par les Indiens à l’application verte : de nombreux cas d’enlèvements d’enfants ont véritablement été résolus grâce à WhatsApp ces dernières années.

Dans un registre moins funeste, les bruits de couloir partagés entre collègues ou les vidéos improbables de trottinettes électriques sur le périphérique parisien se répandent comme une traînée de poudre sur WhatsApp. Entre légende urbaine, rumeur et vraie alerte, difficile de savoir où donner de la tête pour WhatsApp, obligé de revoir ses paramètres de partage.

Une vidéo d’abord partagée sur un groupe WhatsApp regroupant des taxis parisiens.

Famille, collègues, amis : les communautés en tout genre se sont largement emparées de WhatsApp. Une autre constante marque aussi l’apparition de groupes WhatsApp très actifs : la notion de groupe local.

Le retour en force du local

C’est le 3ème cambriolage en quelques mois sur l’avenue Émile Max à Schaerbeek, près de Bruxelles. Exténués, les riverains créent un groupe WhatsApp avec un objectif : protéger le quartier, se serrer les coudes et s’alerter en cas de problème.

La police n’est pas partie prenante du dispositif, les sept familles membres du groupe assurent que la surveillance partagée porte ses fruits.

“Il y a eu un message sur le groupe WhatsApp, pas mal de personnes sont sorties, elles ont pu arrêter des jeunes qui avaient volé des vélos et ont ensuite alerté la police” affirme Brigitte Vandenbroucke, membre du comité de Quartier Émile Max-Cerisiers.

Petit à petit, les riverains recréent l’ambiance du village, d’une communauté locale auto-régulée où chacun sait ce que fait son voisin. Utile pour les vols de vélos, mais l’on voit bien les dérives possibles d’un tel système de surveillance collective. Dans cette logique communautaire, la notion de l’appartenance au groupe a une place centrale sur WhatsApp. En être ou ne pas en être, voilà la vraie question.

L’appartenance au groupe et le monde fou des “school mums”

En Angleterre, le jour même de rentrée des classes, vous êtes désormais automatiquement ajoutée au School Mums WhatsApp Group — encore majoritairement des mamans - pour partager des informations pratiques : heure de fin des cours, sortie scolaire, changement de dernière minute…. Pratique, jusqu’à ce que la conversation dérape et qu’une affaire de bonnet égaré ou de bousculade dans la cour de récré prenne des proportions incontrôlées. Une journaliste du Telegraph énumère les exemples délirants qu’elle a pu glaner autour d’elle.

« My friend Steph tells me about a personal trainer mum who sends around pictures of her homemade broccoli muffins with the hashtag #sugarfreeparenting and lists reasons why children shouldn’t have sugar. »

Ce qui n’était qu’une discussion devant grille de l’école devient un cauchemar sans réveil possible : quitter le groupe, ce serait être une mauvaise mère. Ultra-compétition entre les enfants, débat sans fin, ton violent et accusateur : avec plus de 50 notifications par jour, la pression terrible des School Mums WhatsApp Group effraie aussi les responsables éducatifs.

« The mums are so intense and I am not sure I can take 6 years of it. » avoue une maman désemparée sur Netmums.com

En Russie, une maman retirée du groupe WhatsApp d’une crèche de Saint-Pétersbourg par une autre maman s’est fait vengeance elle-même à coup de lime à ongle. L’affaire peut faire sourire mais elle révèle la tension permanente au sein de ces groupes et la lutte incessante pour y tenir un rôle clé : être une louder mom.

Être une louder mom permet de régner sur le groupe, de distribuer la parole, bref, d’avoir le pouvoir : l’application permet depuis peu aux administrateurs de faire taire les utilisateurs du groupe. La question de la hiérarchie au sein des groupes WhatsApp est cruciale; elle conditionne son utilisation comme un outil de mobilisation et d’organisation citoyenne.

Un outil de mobilisation citoyenne ?

La messagerie privée s’est vite imposée comme un moyen de mobilisation et d’organisation notamment au sein du mouvement des « Gilets Jaunes » en France. WhatsApp et Telegram sont préférés aux réseaux sociaux ouverts ou semi-ouverts qui font craindre une surveillance des autorités. Le cryptage des conversations est l’une des fonctionnalités qui attire le plus les utilisateurs “militants”.

Autre contexte, au Soudan. La couverture médiatique du soulèvement citoyen bloquée par le pouvoir en place incite les manifestants à s’informer sur des canaux comme WhatsApp qui, malgré les obstacles posés par le gouvernement, restent accessible via un VPN. Vidéos de manifestants, dates et lieux de rendez-vous : l’application est un vrai levier pour la mobilisation physique des militants. Le président Omar el-Béchir avait déclaré en janvier 2019 : « Un changement de gouvernement ou de président ne peut se faire par Whatsapp ou Facebook ». Il a été destitué le 11 avril 2019.

Un jardin secret ? Plus pour très longtemps…

Mais le cryptage de l’application n’est pas inviolable: l’assassinat de Jamal Khashoggi en octobre 2018 dans le consulat d’Arabie Saoudite en Turquie aurait pu être monté grâce au piratage du compte WhatsApp d’un militant qui échangeait régulièrement avec lui, Omar Abdelaziz, réfugié à Montréal. Comme souvent, c’est une erreur humaine qui aurait permis à une société d’espionnage d’infiltrer la conversation du journaliste saoudien.

Deuxième mauvaise nouvelle pour les aficionados de la messagerie cryptée, Mark Zuckerberg aurait pour projet de créer un pont technique entre Messenger, Instagram et WhatsApp pour mettre en commun les données des utilisateurs des trois plateformes. WhatsApp planche aussi sur un projet de crypto-monnaie à destination de son plus gros marché, l’Inde et ses 300 millions d’utilisateurs. Monétisation des données et mobile banking, on est loin de l’ambiance « conviviale » des débuts de l’application. Les deux fondateurs de WhatsApp ont d’ailleurs quitté le navire depuis leur rachat par Facebook.

Depuis 2009, la messagerie privée réunit des communautés d’amis, de proches, de citoyens. L’application avait acquis, pas à pas, porte après porte, pote après pote, une confiance presque aveugle de la part de ses utilisateurs. Après dix ans passés dans l’ombre, WhatsApp pourra-t-il supporter la lumière ?