Et si on réinventait le monde du travail ?

Hier, lundi 4 janvier 2016, j’étais invité à participer à une consultation au ministère auprès de Myriam El Khomri sur l’emploi et le code du travail. Nous étions 5 acteurs de terrain, invités par le GNIAC*. Le thème : « comment simplifier, quoi changer pour que ça marche mieux ».

Franchement, je ne sais pas si j’étais la meilleure personne pour participer, même si, en soi, je suis dirigeant d’une structure de 15 personnes dont 10 salariés, et que je suis confronté à pas mal d’absurdités administratives. Mais on se plaint assez souvent que les politiques ne nous écoutent pas, alors quand on nous propose de prendre la parole, je crois que c’est un peu une responsabilité de la prendre. Et puis, ça m’amuse toujours de faire des choses nouvelles, alors j’ai dit oui.

En amont, j’avais proposé de faire remonter les idées d’autres jeunes entrepreneurs à partir d’un post Facebook, histoire de rassembler une richesse de points de vue et pas seulement le mien : les principales sont reprises dans un document écrit du GNIAC, remis à la ministre.

La ministre nous a accueilli en disant quelle croyait fortement en la « capacité d’innovation du terrain » et qu’elle était heureuse de nous recevoir. La discussion a duré 1h45. Elle a beaucoup écouté, et pris quelques notes.

Perso, j’ai écouté avec intérêt la première 1h30, mais honnêtement, j’ai pas compris grand chose : ça parlait POE, PMSPP, DGEFP, Direccte et fongibilité des fonds de la formation professionnelle. Et encore, je mets-là que les initiales que j’ai compris. Parfois, j’avais l’impression qu’on parlait une autre langue.

C’était une succession d’entrepreneurs plus expérimentés que moi qui racontaient des histoires qui ressemblent à ça :

Et puis on m’a donné la parole à la toute fin, comme ça avait été prévu. J’ai dit, en substance :

« Je vais essayer d’apporter mon regard de « jeune » sur la question. Quand je vous écoute, quand je regarde autour de moi, j’ai l’impression que l’on regarde beaucoup le monde avec les lunettes du 20ème siècle. Avec ce système de pensée-là, on définit 1 emploi comme 1 CDI ou 1 CDD ; et 1 chômeur comme quelqu’un qui n’a pas de CDI / CDD et… qui a un numéro à Pôle Emploi (ah oui il faut avoir un numéro). Et on compte chaque mois le nombre de chômeurs de plus, de moins, on le commente, et on observe que depuis 30 ans ça se dégrade. Et, franchement, c’est pas de votre faute madame la ministre, ni de celle de François Rebsamen, ni de François Hollande ou de Nicolas Sarkozy ou de X ou Y (sauf de ceux qui s’obstinent à compliquer les choses quand ça peut être simple), c’est juste qu’on est en train de changer de paradigme.

Stéphane Lavoué / Pasco pour L’Express

Ca fait 30 ans que le chômage augmente, et ce n’est pas prêt de s’arrêter si l’on regarde le monde avec toujours ce même fonctionnement de pensée. La mondialisation, la digitalisation et la robotisation de plein de choses font que moins d’emplois sont créés qu’avant. Ce phénomène va s’amplifier, on le sait. Déjà aujourd’hui, Google et Apple emploient à eux deux moins de salariés que Ford. Pour certains, comme Bernard Stiegler, “nous risquons de faire face à la disparition de 50% des emplois”.

La conséquence de ça, c’est qu’avec la définition du chômage telle qu’on l’a aujourd’hui, de plus en plus de personnes vont toucher des allocations chômage, tandis que de moins en moins vont cotiser. Bref, c’est invivable à moyen terme, pour les chômeurs comme pour les travailleurs (qui vont devoir cotiser de plus en plus).

En revanche, si on change de lunettes et qu’on a un système de pensée 21ème siècle, on pourrait dire qu’un travailleur est quelqu’un qui a des talents et qui va développer des activités avec une contribution à la société. On peut avoir une activité ou plusieurs, on peut être à la fois salarié, entrepreneur et bénévole. L’être humain est multi-dimensionnel (on l’a souvent oublié, ça).

Du coup, j’ai 3 propositions.

Elles sont complémentaires de tout ce qui a pu être dit avant, qui est absolument nécessaire pour remettre du bon sens et de l’agilité en cette période de transition :

1. Mettre en place un revenu universel, pour valoriser l’activité plutôt qu’indemniser le chômage (liberté)

On pourrait imaginer un revenu pour tous, cumulable avec d’autres revenus, pour couvrir les besoins de base de tous. Cela permettrait à chacun de vivre décemment (éradication de la pauvreté) et de choisir sa destinée : travailler dans une entreprise, créer un projet dont il rêve, travailler dans une association (permettre à chacun de devenir entrepreneur de sa propre vie). A voir s’il faut mettre en place des contreparties ou non à ce revenu universel, et quel serait le montant. Comment ce serait financé ? Par la simplification de tout ce qui existe : le revenu universel viendrait remplacer le mille-feuille des aides que personne n’a jamais compris.

La Finlande va tester des expérimentations à grande échelle dans les prochaines mois, dans une région du pays fortement impactée par le chômage servant de laboratoire. Le revenu sera de 800€, pour tous les citoyens de la région, sans distinction d’âge, de situation sociale ou de santé. Ca vaudrait le coup d’y penser sérieusement chez nous aussi.

2. Mettre en place un seul régime pour tous (égalité)

En attendant, aujourd’hui, il y a deux régimes pour les travailleurs : le régime général pour les salariés et le RSI pour les indépendants… ce qui est source d’énormément de lourdeurs et de frustrations (surtout pour le RSI). Pourquoi ne pas fusionner les régimes et les caisses pour plus de simplicité et tout simplement en vertu de la valeur d’égalité ? Tout le monde aurait les mêmes droits et les obligations. Cela faciliterait aussi le passage de salarié à entrepreneur, et inversement, ainsi que la multi-activité.

3. Encourager l’entrepreneuriat solidaire (fraternité)

C’est pas un scoop, mais pour créer des emplois, il faut créer des employeurs. Un entrepreneur est quelqu’un qui créé son emploi, et celui d’autres. C’est un chercheur d’emploi qui devient un créateur d’emplois. En particulier, le secteur de l’économie sociale et solidaire est particulièrement créateur d’emploi : 1 emploi sur 5 y est créé chaque année en France.

Du coup pour finir, 2 idées concrètes pour accélérer la création de vocations d’entrepreneurs solidaires :

a. Mettre en place un service civique entrepreneur (idée portée par Unis-Cité)

Et si tout jeune (ou moins jeune) qui créait une entreprise à vocation d’intérêt général pouvait bénéficier d’un service civique, soit une indemnisation de 570€ par mois pendant 6 à 9 mois ? Pour accompagner plus de 70 entrepreneurs du changement dans leurs premiers pas avec Ticket for Change, on se rend compte que le tout premier financement est souvent un énorme frein : les entrepreneurs galèrent souvent beaucoup au tout début car ils n’arrivent pas à se mettre à temps plein sur leurs projets et sont obligés de continuer à avoir un job alimentaire à côté… Et ça multiplie leur risque d’abandon.

b. Réutiliser des outils qui fonctionnent et ne coûtent rien

Il y a plein de choses qui fonctionnent, et qu’on pourrait diffuser au plus grand nombre, à moindre coût. Je donne un exemple, que je connais bien, mais il pourrait y en avoir des dizaines d’autres. Avec Ticket for Change et HEC Paris, nous avons créé un MOOC intitulé « Devenir entrepreneur du changement » : une formation gratuite de 7 semaines pour trouver sa voie, avoir une idée et passer à l’action. En 2015, 35 000 personnes s’y sont inscrits, 50% en France et 50% dans 159 autres pays. C’est difficile de savoir combien de projets concrets ont été créé à la suite, mais on sait qu’il y en a au moins 300. Ce dispositif est potentiellement diffusable au plus grand nombre, il est gratuit et ‘scalable’. On pourrait diffuser des outils comme celui-ci largement, maintenant qu’ils existent. »

Comme c’était la toute fin, la ministre n’a pas vraiment eu le temps de réagir. J’ai juste pu observer ses réactions au fur-et-à-mesure : elle a souri pour le revenu universel ; a acquiescé pour le régime unique en disant mais qu’elle était complètement d’accord mais que cela ne relevait pas d’elle ; a dit que c’est une super idée pour le service civique entrepreneur ; a rebondi au MOOC en disant : « Ca m’intéresse si on peut travailler ensemble. On pourrait mettre le MOOC sur l’Emploi Store, ‘l’Apple Store de Pôle Emploi’. »

Pourquoi pas, si ça peut aider !

To be continued.

*GNIAC : Groupement National des Initiatives et Acteurs Citoyens: Sally Bennacer (entrepreneuse, Art and Blind), Mouloud Bezzouh (entrepreneur, groupe Data Connect), Thibaut Guilluy (entrepreneur social, ARES), François Dechy (entrepreneur social, Baluchon) et moi-même. L’échange était organisé par Thierry du Bouetiez et Anne-Céline Ribadeau-Dumas (GNIAC) et Annabelle Barral-Guilbert (conseillère de la ministre), à la demande de la ministre.