Le premier jour du reste de ta vie — chronique d’une ex-fonctionnaire devenue entrepreneurE.

Bon en vrai c’est un peu con comme titre. Au final on ne recommence pas sa vie…on la continue, tout simplement (papa si tu m’entends). Mais tout de même, l’évènement est marquant à mon échelle. Aujourd’hui 29 novembre 2017 marque la toute première fois de ma vie où j’ai pris la décision de me lâcher. Des deux mains. Moi, Salomé, la petite freak du control. Ce n’est pas rien de le dire. J’ai un parcours un peu particulier. Petite je danse. Et comme je ne sais rien faire à moitié je danse 17h par semaine, à 15 ans. Sans compter les concours, les répétitions, les spectacles. Je le vis, je le transpire, à fond. Je respire la danse, littéralement. Par chance mes deux professeurs anges gardiens sont bienveillants. Je me blesse aussi, je réalise que mon corps ne tiendra pas sur la longueur. Qu’il n’est pas fait pour ça. Voilà, que j’aurai beau le pousser, il résistera. Une chance au fond. Car malgré toutes les petites voies artistiques que je croise sur les chemins qui me chuchote, « lâche pas » « tu as quelque chose » « quand tu danses, mais quelle présence » au fond, la danse ne me suffit plus. C’est ma première remise en question, profonde. Mon premier choix, ma première croisée des chemins.

Alors je bosse, en prépa (of course, pas moins!) Je décroche Sciences Po Aix, moi la rouquine qui dévore les livres depuis petite mais dont le niveau d’ouverture sur le monde et de culture générale est littéralement au ras du sol. Je prends des claques (ou plutôt des 3 et des 4 en philo en histoire!) mais je m’accroche.

Je rencontre des personnes incroyables, qui m’ouvrent un nouvel univers, de culture mais aussi de fun (des fiches de fiches au Get 27, Laetitia et Jean-Christophe, je vous aime). 5 ans de kiff l’IEP : des amis hors du commun, une copine Manitou qui deviendra mon roc. Un passage à San Francisco, dont je rentre love d’un mec, mon futur mari, qui ne me ressemble en rien mais qui, avec tout ce qu’il porte en lui, va bouleverser ma vie.

Tout est tracé au final, j’ai même le boulot avant le diplôme : Directrice d’EHPAD. C’est bien ça « Directrice », à 23 ans. Ça fait joli sur le CV.

Sauf qu’en vrai je bosse comme une malade à m’éteindre complètement, je prends 10 ans et des « Madame » dans la gueule tous les jours. Je fais de la discipline avec des personnes qui ont 3 fois mon âge et je passe plus de temps derrière mon bureau, mes contrats et mes chiffres qu’au contact des gens. Alors quand celui qui deviendra mon mentor (un de mes plus beaux cadeau de mariage, c’est ton discours) me demande si je veux embarquer entre les deux rives de la Méditerranée avec lui pour révolutionner les pratiques sur la maladie d’Alzheimer, je prends mes clic, mes clac, je rends le téléphone d’astreinte (meilleur moment de l’année 2013) et je pose mes valises à Monaco.

J’y rencontre une fille incroyable, qui m’apprends qu’on peut bosser en s’amusant. Ses prouesses m’inspirent. Je me donne à fond et l’aventure humaine est gros du commun. On voyage, dans toute l’Europe, et au fin fond du désert marocain. Je me forge une opinion de l’aide internationale aussi. J’apprends dans tous les sens. 18 pays et un rapport publié dont je vais assurer la promotion à l’OMS plus tard, le rêve s’étiole un peu. Il faut une fin à tout, alors je m’en vais.

Sauf que là c’est le vide. Nada. ZERO. J’ai pas d’idée. Et comme je suis une control freak (non je ne plaisantais pas!) je panique. Ceux qui me connaissent savent à quel point la sensation de ne pas avoir de destination m’est insupportable. Je passe des entretiens. Je passe mon tour sur certains. Je ne me reconnais pas dans ces façons d’envisager le travail, dans celle de défendre les causes. Le dédain, le pédant, le stress c’est pas pour moi. Dans le privé ou les grosses associations que je vois c’est pareil. On dépense du fric, on prend la photo, et on traite les salariés, les clients ou les bénéficiaires comme de la merde. Je panique tellement que je passe un concours de la fonction publique. C’est bien ça, c’est solide, c’est éthique (lol). Je m’y mets à fond (bon vous avez saisi l’idée, je ne sais pas faire autrement). Je bosse 12 heures par jour. Je suis tellement paniquée à l’idée de me retrouver sans rien qu’en même temps je prends un CDD à ParisTech (ouais Salomé, ceinture, bretelles et triples brassards : on sait jamais! ) La fonction publique me direz vous? (« euhhh t’es sûre Salomé?? ») Ben oui je suis sure. Je veux une famille nombreuse. J’ai une maladie chronique toute pourrie qui est bien invalidante en ce moment. Ca va bien me convenir la fonction publique. Au pire on peut évoluer, je pourrai faire l’électron libre à l’intérieur (righttttt). Non promis, c’est bien.

Et puis je l’ai ce foutu concours, haut la main en plus (« ça et 3 autres offres d’emploi…c’était bien la peine de t’inquiéter et de stresser comme une malade »). Ca m’apaise. Ca me calme. Ca me laisse l’été pour préparer le mariage. En même temps on est pris chez Ticket for change, avec notre bébé projet pour éliminer les déchets de la surface terrestre (pas moins!) et permettre aux gens de consommer plus responsable. On croit en nous, en moi (euhhhh, vous êtes surs??). Bon ben c’est plié : Pierre tu te mets à 100% dessus, moi je t’aide, en plus du reste, quand j’ai du temps. Ca nous donne un salaire, des années pour voir venir, une stabilité. Mais oui c’est bien la fonction publique. On a un plan. Moi j’aime les plans. En plus Bastia quoi, BASTIA (❤).

Seulement voilà. Novembre 2017 où la crise existentielle. Je m’ennuie, je sens que je m’éteins. « Ne voyez pas trop grand Madame Géraud » « soyez raisonnable » « oulalala mais ça se passe pas comme ça ici, ça prend du temps ». Et puis il y a ceux qui râlent. Et ceux qui semblent éteints, faute de ressentir leur impact en dépit de leur investissement démentiel et de toute leur volonté. Parce qu’il y a aussi plein de gens vraiment, vraiment admirables. J’ose pas le dire, forcément (« non mais tu as fais chier tout le monde avec ton concours pendant un an, tu as poussé pour s’installer en Corse, tu te la fermes Salomé » ). Donc je fais quoi moi? Notre entreprise se lance, ça décolle, ça nous drive littéralement. Ca me titille, au fil des rencontres, c’est là que je me sens bien plus à ma place. Tout n’est pas noir, il y a de belles volontés partout. Mais je veux être à fond sur l’aventure. J’ai cet instinct, cette petite voix qui me chuchote que c’est maintenant ou jamais, que les étoiles sont alignées. Je supporte mal de consacrer les 4/5 de mon énergie à un univers, des projets, un écosystème qui ne m’inspirent et me convainquent qu’à moitié. D’être face à face avec ce que ça fait aux gens, dans les services publics, de sentir qu’ils ne sont pas directement impactants.

Et puis il y a mes copines géniales et mes copains géniaux de la promo, et eux je les aime trop.

Sauf qu’en fait la fermer, je sais pas faire. Alors un dimanche soir où on rentre d’un endroit plein de belles énergies (merci Marie-Thé), je m’effondre. « Je me suis trompée, c’est pas pour moi ». Sauf qu’apparemment, à peu près tout le monde s’en doutait, sauf moi. Et Pierre, qui accueille cela avec plus de bienveillance que je n’aurais pu rêver. J’appelle mes amis, les plus proches. Ma soeur. Ceux avec qui j’ai une connexion particulière, et qui peuvent me parler franchement. Avec Pierre on leur en parle, le plus possible, on leur demande conseil. Car cette fois, je n’aurai pas de garantie assurée, voire même je devrai des sous à l’Etat. Fini la sécurité de l’emploi toussa! Alors pas question de regretter.

Et puis un soir cela se réduit à quelques paroles d’un ami que j’estime profondément : « Salomé, si tu te retournes dans deux ans sur ta vie, qu’est ce que tu préféreras voir? Avoir développé un super projet auquel tu crois, avec l’homme que t’aime, l’opportunité d’avoir vécu une expérience humaine hors du commun, à deux, dans un environnement que tu as choisi (que ça fonctionne ou non!!) ou devoir 5 années à l’Etat dans une vie avec un boulot qui te conviendra potentiellement à moitié, pour jouer la sécurité »? Bim. ah, c’est pas si fou alors…

Un dernier check avec Pierre : “t’es sur que t’es d’accord?” “- moi je back up tout ce qui te rend heureuse” (décidément il est bien ce type, faudrait que je l’épouse). Une dernière pensée pour les coachs Ucka, Stéphane, Aymeric. Je ferme fort les yeux, je visualise celles qui m’inspirent et qui irradient de bonheur (Nadia, Inti, Jo, Adèle : MERCI). Un dernier coup d’oeil à la photo d’identité de mini-moi à 8 ans (elle m’a à l’oeil j’ai l’impression).

Voilà. Voilà comment j’ai claqué ma dem’ dans la fonction publique. Comment j’ai osé passer du rêve à l’action. Comment je me suis lâchée, pour la première fois de ma vie, de mes deux mains de bébé-entrepreneurE.

« L’homme raisonnable s’adapte au monde. L’homme déraisonnable adapte le monde à lui-même. C’est pourquoi tous les progrès dans le monde sont le fruit d’individus déraisonnables » (Lu dans le train pour Paris une heure après avoir posté ma lettre de démission, true story!) George Bernard Shaw cité par Mathieu Dardaillon et Jonas Guyot dans Les entrepreneurs qui changent le monde.

« Un jour il faudra bien que tu comprennes qu’une personne comme toi ne pourra jamais rentrer dans un case, arrête d’avoir peur », P.

Merci infiniment à toute l’équipe de Ticket et à vous tous, mes belles rencontres de la promo 2017, pour avoir semé tout ça… ❤