(c) Laetitia Striffling

#Ticket2015 — Jour 1

Vivez la première journée comme si vous y étiez.

Il est 7h30 et il fait 12°C, une matinée normale à la fin du mois d’août à Paris. Au moins le ciel arbore de belles nuances rosées, c’est toujours ça de pris. Tirant ma valise à roulette comme un poids lourd derrière moi (il est 7h30, pour rappel), je me dirige vers le campus de l’ESCP Europe, avenue de la République au niveau du métro Rue St-Maur.

Si je me retrouve en plein campus un 25 août, c’est pour prendre part au Tour organisé par Ticket for Change. Si vous êtes en train de me lire, c’est peut-être que vous savez un petit peu de quoi il s’agit. Sinon, je vous raconte ça rapidement.

Depuis un an, l’association Ticket for Change met en place un Tour de France de l’entrepreneuriat du changement. L’idée est d’emmener 58 participants, avec des contours de projets plus ou moins définis, à la rencontre de pionniers reconnus de l’innovation sociale. Encadrés et guidés par des coachs, ces participants font mûrir pendant 12 jours, 24 heures sur 24, leurs idées pour les transformer en actions.

Le concept bien évidemment, c’est que vous compreniez cette chose au fur et à mesure de la lecture de ce journal de bord et de son article quotidien. Comme moi. Je découvre tout cela en même temps que vous, je serai vos yeux. Nous serons vos yeux en réalité, puisque je fais partie d’une équipe baptisée « Mobile Newsroom » qui utilise tout ce qu’elle a sous la main (smartphones, appareils photos, caméras, micros, laptop, …) pour retranscrire le Tour en direct sur les réseaux sociaux. Tous ces contenus, vous pouvez les trouver ici mais aussi sur les réseaux sociaux avec le hashtag #Ticket2015.


En ouvrant le dossier qui nous est remis, je constate que le planning de chaque journée est réglé au quart d’heure près. Voilà qui pose le ton des 12 prochains jours.


Il est 8h20 et ils sont déjà une trentaine de participants à trépigner, tout en sacs à dos et valises, dans la cour du campus de l’ESCP Europe. Pendant que Rébecca, coordinatrice pour l’étape de Paris, les fait patienter, quelque chose me frappe. Cette poignée de participants, qui ont échangé seulement sur un groupe Facebook depuis plusieurs semaines, discutent chaleureusement comme de vieux amis qui se retrouvent. Mon regard est attiré par un grand mec qui se fraye un chemin parmi le groupe. Il s’agit de Matthieu Dardaillon, fondateur de Ticket for Change, que j’ai déjà rencontré pendant les réunions préparatoires. Alors qu’il passe près de moi, il est abordé par un homme grisonnant. Je me dis qu’il s’agit d’un professeur de l’ESCP Europe.


« Vous les emmenez où ? » demande-t-il, curieux.

« Un tour de France » répond Matthieu du tac au tac. « Un tour de France pour changer le monde ».


Je profite du temps réservé à l’accueil pour me rapprocher un peu des participants. Je m’assoie à côté de Théo qui me confie être le plus jeune participant du tour : 18 ans. Je lui demande comment il se sent : « J’en peux plus, je suis une pile, j’ai pas dormi de la nuit. » Puis : « Je fais le Tour pour me changer, et pour changer les choses. » Pendant ce temps, les autres participants déballent fébrilement leur welcome pack : polo, gobilab, clef usb…

Un peu plus loin, je rejoins Anne, Véronique et Damien qui attendent que la cafetière se remplisse. Je les aborde alors que Damien se tient la poitrine et roule les yeux.

- Ça va ?
- Oui ! Beaucoup de monde, c’est une sacrée plongée, d’un coup.
- T’as bien dormi ?
- Pas trop, j’ai fait ma valise au dernier moment ce matin.

Je me tourne vers Anne et Véronique et leur demande si elles sont stressées.

« Pas stressées, non, plutôt une excitation positive, et beaucoup d’impatience »

Il est 8h54 et tout le monde se rassemble dans la grande salle. Les coachs vont se présenter.

Aymeric, Stéphane et Ucka en sont à leur second Tour. Ils ont entre 30 et 40 ans et sont facilitateurs, accompagnateurs en entreprise ou directeurs d’ONG. Leur mission est d’encadrer, accompagner, pousser, défier, chahuter, consoler, réconforter, relancer, activer les participants et les amener à transformer leurs envies en idées, leurs idées en actions.


« J’ai l’impression d’avoir 15 ans et que c’est la rentrée des classes, c’est la même excitation, les mêmes attentes. » lâche Aymeric en guise de préambule, « On va tous être crevés à la sortie, mais ravis. » poursuit Ucka.


C’est ce dernier qui prend le groupe en charge à ce moment-là. Il met tout le monde en cercle et les fait s’étirer, inspirer deux fois. Ucka se présente comme « chorégraphe d’entreprise ». Je reste à l’extérieur du cercle et observe de nombreux visages qui, comme moi, sont carrément dubitatifs.

Cette impression est de courte durée, comme eux comme pour moi. Grâce à une série d’exercice de rythmes, d’interactions qui mêlent cris et gestes, Ucka permet rapidement au groupe de se sentir effectivement « groupe », et à chaque individu d’y exister. Un drôle de jeu les amène à réfléchir à un freez : une posture physique, comme figée dans le temps, qui doit exprimer leur état actuel et leurs attentes par rapport au Tour. Je me demande alors si ces freez seront les mêmes à la fin du Tour. Lorsque j’interroge Ucka à ce propos, il me répond :

« Leur freez, il aura changé dans une heure. Cette posture, c’est un poids, quelque-chose de lourd : il va falloir le porter. Pour l’instant, ça n’a pas de conséquences, mais ils vont vite comprendre que si tu parles de changer le monde, tu ne peux pas le faire avec les épaules de Snoopy. ».
(c) Laetitia Striffling

Après le déjeuner, je croise Anne. Elle fait partie des « intrapreneurs ». Ils sont 8 et ont la particularité d’être employés en entreprise et de participer au Tour en tant que tels, afin de mener un projet social ou environnemental pour leurs employeurs. Anne travaille chez BNP Paribas. La question qui me vient à l’esprit à propos des intrapreneurs : vivent-ils cette aventure différemment des participants — entrepreneurs ?

« Le sentiment est le même : trouver l’énergie, l’envie, la volonté. Rendre explicite ce qu’il y a d’implicite ».

Les trois coachs invitent ensuite les participants à un atelier storytelling. L’occasion pour moi de m’infiltrer dans le groupe d’Elia, Marie-Charlotte et Yacine, et de les écouter parler, sans intervenir, en me faisant oublier. Chacun leur tour, ils vont se raconter leurs histoires, et pourquoi ils en sont là — à Ticket for Change — pour essayer de changer le monde à leur échelle. Souvent ces histoires se ressemblent. Elles sont pétries de rencontres qui ont modifié leur vision du monde, de la difficulté de lier l’environnement de l’entreprise avec leur vision sociale. Pourtant « Lorsque tu arrives à intégrer des personnes qui « pèsent lourds » dans ton projet, comme quand tu emmènes un chef d’entreprise faire des maraudes le dimanche, d’égal à égal, c’est génial », contraste Yacine.

(c) Laetitia Striffling

Nous quittons l’ESCP Europe pour rejoindre le Conseil Economique Social et Environnemental où aura lieu l’événement grand public du jour : la cérémonie de lancement du Tour. Je me traîne jusqu’à l’extérieur du campus avec un sac à dos bourré de rallonges, multiprises et autres clefs 3G pour y découvrir les bus qui nous serviront de moyens de transport (et parfois d’hôtel) pendant les 12 prochains jours. Ils sont entièrement floqués aux couleurs de Ticket for Change. Je commence doucement à prendre conscience de l’ampleur du truc dans lequel je me suis embarqué au moment où le bus traverse la place de la République et que les regards des Parisiens se tournent vers nous. Assis dans ce bus avec toutes l’équipe, après cette journée déjà intense passée enfermée à l’ESCP Europe, voir Paris défiler par la fenêtre me paraît complètement irréel, déplacé même.

Le CESE est un immense bâtiment circulaire, de ceux dans lesquels on imagine déambuler seulement ministres, députés et élus. Pourtant ce sont 58 jeunes futurs-entrepreneurs qui passent les portiques de sécurité à la file indienne ce soir. Le bâtiment risque de vibrer sur ces fondations. Plus tard dans la soirée, c’est Jean-Paul Delevoye, président du CESE, qui nous dira qu’un bâtiment de la République, ça sert justement à ça : « à secouer le cocotier ».

Pendant la répétition, un échange informel s’improvise entre les participants et les personnalités venues intervenir. Jean-Paul Delevoye, Président du CESE ; Arnaud de Ménibus, Président d’Entreprendre & + et de Ticket for Change ; André Dupon, Président de Vitamine T et François Rouvier, Directeur de Renault Mobiliz échangent sur leurs expériences. C’est pour moi le moment le plus fort de la journée, où tout l’aspect un peu idéaliste et « allumé » qui peut transpirer de l’entrepreneuriat social bascule d’un seul coup dans le réel. L’impact trouve soudain une résonnance dans les sphères du pouvoir politique et résonne à l’international, grâce à cette caution.

Arnaud de Ménibus et François Rouvier échangent avec les participants. (c) Laetitia Striffling

La cérémonie de lancement porte bien haut son nom de cérémonie. L’hémicycle du CESE est plein à craquer du public venu découvrir la nouvelle promotion de Ticket for Change. Pendant le discours de Matthieu Dardaillon (fondateur de Ticket for Change), les participants– polos rouges sur fauteuils rouges de l’hémicycle — trépignent d’impatience. Ils savent qu’à l’issu des discours et présentations, ce sera à eux de monter sur scène, car ce sont eux que le public est venu acclamer.

Pour ressentir l’énergie présente dans la salle à ce moment là, rien de mieux que de l’écouter grâce au podcast de Romain, membre de la Mobile Newsroom, qui retranscrit chaque journée à l’aide de son micro.

Les discours s’enchaînent et les idées, belles et surtout bien racontées, avec Axelle Tessandier, André Dupon et Mathieu Baudin. Tantôt lyriques, tantôt poétiques, tantôt pragmatiques, c’est tout le spectre de l’innovation, de l’économie, du social et des utopies qui se déploie, et qui chargent tout le monde à bloc.

(c) Laetitia Striffling

La cérémonie se termine dans un tonnerre d’applaudissements, le public debout. Je me glisse avec la foule pour rejoindre le buffet et récolter des réactions à chaud. Je fonce vers un polo rouge et l’apostrophe pour lui demander ce qu’il a pensé de la cérémonie. Il me regarde en fronçant les sourcils et me parle du tour de l’année dernière. Je comprends mon erreur en lisant « Tour 2014 » sur son polo : c’est Julien, un participant de l’année dernière. J’en profite pour lui demander ce qu’il est devenu. Il a eu son « déclic » lors de la phase d’introspection, et à la question « quel était ton métier de rêve quand tu étais petit ? » il a compris qu’il avait toujours voulu enseigner et transmettre, aider les gens à lever leurs freins. C’est ce qu’il fait désormais, notamment auprès des entrepreneurs.

Avant de rejoindre le buffet, je lui demande s’il a un mot pour la promotion 2015 :

« Profitez un maximum du voyage, c’est unique. Se nourrir autant de choses positives, d’exemples à suivre, d’actions à entreprendre, c’est quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs. Vivre pendant 12 jours des choses qui font autant du bien, qui ont autant de sens, c’est difficile à retrouver ».

Dans le trajet du bus à l’hôtel, c’est encore Paris dehors, encore plus déplacé, de nuit. Je comprends enfin pourquoi : ce matin, à sept heure et demi, nous étions déjà partis.

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