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La Team des Lombrics Utopiques

#Acteursduchangement #32

Rachel (R) : Comment aimes-tu qu’on te présente ?

Hélène (H) : J’ai besoin de me sentir utile. Quand je choisis d’aller travailler en étant rémunérée, ce qui n’est pas toujours le cas, c’est forcément des boulots où je vais me rendre utile ou rendre service. J’ai fait plein de métiers différents mais ce qui me correspond à la base c’est le théâtre. Cela fait 30 ans que j’en fais, j’ai été comédienne professionnelle, je suis encore professeure de théâtre et je fais de la mise en scène. J’étais justement en école de théâtre il y a encore un an et demi, j’étais sur le point d’entrer en troisième année mais en rejoignant le milieu associatif,

j’ai été sensibilisée de manière forte et soudaine à la situation des personnes réfugiées. J’ai tout arrêté pour m’impliquer de manière quasi exclusive dans ces combats. J’ai d’abord débuté à l’Autre Cantine, une autre association sur Nantes avant de rencontrer par hasard les personnes à l’origine des Lombrics Utopiques. Donc pour résumer : éclectique (rires).

R : Pourrais-tu nous présenter les Lombrics Utopiques en quelques mots…

H : Les Lombrics Utopiques, c’est une association où on a décidé de faire pousser des légumes avec et pour des personnes exilées sur un terrain prêté par un agriculteur. Et le « avec » est plus important que le « pour ». C’est notre activité de base : on les fait pousser, on les récolte et on les emmène, en majorité à l’Autre Cantine.

Et le « avec » est plus important que le « pour ».

On le fait de la manière la plus décarbonée possible, c’est-à-dire sans machine et on les transporte en bateau et non en camion. A partir de cette activité, d’autres se sont développées : conserverie (conserver les légumes), la construction d’un compost pour fonctionner en circuit circulaire et d’autres activités de cantines solidaires, de soutien de lutte ou de bricolage.

R : Comment en es-tu venue à faire cela?

H : C’est l’histoire de la création des Lombrics Utopiques qui explique mon implication. Cela tient du miracle. D’un côté il y avait Benoît : un agriculteur qui réfléchit sur la manière dont il peut mieux travailler, de façon plus écologique et dans le respect de ses bêtes, et qui avait un terrain sur lequel il ne pouvait pas les emmener. De l’autre, dans une colocation qui réunissait des personnes qui voulaient changer les choses, Thibaud (entre autres) souhaitait agir contre le désoeuvrement des personnes réfugiées et leur sentiment d’être assistées. Ils ont échangé et ont décidé d’exploiter ce terrain inutilisé. Thibaud a acheté toutes les premières semences, soit 800€ et du matériel.

C’est ainsi qu’ont été montés les premiers chantiers. On a planté à la main plus de 40 000 bulbes d’oignons, des pommes de terre, des courges et des courgettes, à raison d’un chantier par mois. On a obtenu d’excellentes récoltes et surtout beaucoup de monde : jusqu’à 100 personnes réunies sur un même chantier ! Au-delà de cela, on a surtout eu des personnes qui venaient de tous horizons : des personnes exilées, hommes comme femmes, mais aussi, d’autres plutôt aisées vivant dans les alentours, des personnes qui parlent français, d’autres non, des citadins comme des personnes vivant à la campagne et de tous âges. Des personnes qui se sont toutes retrouvées, sans distinction, les mains dans la terre avec une égalité totale, sans différence de statut. C’était un projet un peu fou mais ils ont senti que c’était possible, ils ont essayé et cela a fonctionné ! On a continué pendant un an. Puis on s’est structuré et on a créé l’association des Lombrics Utopiques. Benoit reste un soutien indéfectible : il nous prête des locaux, il nous aide dans le champ ou nous apporte de l’eau pour l’arroser si besoin.

jusqu’à 100 personnes réunies sur un même chantier !

Comment j’ai fait leur rencontre ? Par concours de circonstance ! Thibaud et Florentin sont des amis d’une amie qui vivait dans cette fameuse colocation. Elle n’était pas chez elle et m’a proposé d’y passer un week-end. J’ai été catapultée avec des personnes qui ont commencé à me faire cuisiner des légumes récupérés dans les poubelles d’une boutique bio, il y avait des toilettes sèches dans la maison, une vie en collectivité. Ce week-end-là, on est ensuite allés sur la ZAD et je me suis retrouvée à retourner de la terre. J’ai commencé à faire de la musique avec eux et ils m’ont parlé des projets qu’ils mettaient en place. Ça c’était au mois de janvier. Je suis revenue en mars planter des oignons et j’ai beaucoup apprécié l’ambiance. Puis j’ai participé à la plantation des patates, aux récoltes, au transport des légumes en bateau et à chaque fois que je revenais je réalisais l’ampleur de tout ce qu’on faisait.

Il ne fallait pas trop se poser de questions. Si on s’était arrêté deux minutes, on se serait dit que ce n’était pas faisable et on se serait arrêté.

R : Pourquoi les Lombrics Utopiques ?

H : Nous avons tous fait des propositions : on a failli s’appeler l’O.R.T.I.E ou le Patate Social Club. De façon à ce que nous soyons tous·tes satisfait·es, nous avons organisé une réunion pendant laquelle on devait à tour de rôle défendre l’une des propositions. Thibaud, qui avait choisi de défendre les Lombrics Utopiques, a simplement convaincu tout le monde ! Comment ? Parce que le lombric est cette petite chose que l’on ne remarque pas, qu’on ne voit pas mais qui est pourtant absolument essentielle au travail de la terre, qui l’aère, et qui, avec cette toute petite action, permet à la terre de donner. Et utopique, c’est dû à l’histoire de cette association car nous sommes partis d’une utopie, de choses qui n’ont pas l’air réalistes. C’est bien parce qu’on est des rêveurs et des rêveuses que cela fonctionne. Donc nous sommes justes des petits lombrics qui rêvent grand.

R : Comment êtes-vous organisés ?

H : On a conçu cette association loi 1901 de sorte à avoir des modes de communication et de gouvernance horizontaux avec un cercle de pilotage qui n’a pas plus de pouvoirs que les autres. Il existe un système de commissions pour que les gens membres puissent facilement s’investir en fonction de leurs disponibilités et de leurs envies. Quant à la viabilité, on a tous simplement mis face à face les frais (semences, entretien du camion, essence) et les bénéfices obtenus lors des ventes ponctuelles de légumes, des cantines et des événements, et ça cela fonctionne. Majoritairement, nos prix sont majoritairement libres. L’idée est qu’une personne vienne et qu’elle puisse bien manger, qu’elle ait ou non de l’argent.

R : Quel est ton rôle au sein de l’organisation ?

H : Je suis la photographe principale de l’association, bien que je ne sois pas la seule. J’ai été un peu dans toutes les commissions. Je fais partie du cercle de pilotage pour les chantiers et je participe aux prises de décision. En ce moment, je gère le pôle conserverie. En ce moment, on parle de plus de 100kg de légumes que je cuisine, car à cause du Covid-19 je ne peux pas organiser de chantier collectif. Enfin, je suis référente de la commission bricolage parce que je vis dans un Fab Lab.

C’est un endroit où on est inscrit dans l’Economie Sociale et Solidaire et où les gens peuvent venir gratuitement inventer, réparer ou créer des choses. Ils n’ont pas forcément de compétences ni de projet précis. On va leur fournir du matériel et une aide mais on ne crée pas à leur place. Cet accès à du matériel professionnel explique ma présence dans cette commission.

On voudrait aussi montrer qu’il existe un monde où l’argent ne fait pas tout. Nos rapports ne sont pas marchands.

R : Qu’est-ce que tu veux changer dans la société?

H : Il y a plusieurs choses. D’abord, il y a toute une partie sur la résilience et sur la prise de conscience : on peut consommer différemment. On n’est pas obligé·es d’acheter des aliments sans vitamines dans un magasin. Cela intègre le faire ensemble. Ce qu’on aimerait vraiment, c’est que cela se reproduise et que d’autres personnes fassent la même chose pour aller encore plus loin. Là on va nous prêter un terrain afin que l’on puisse planter des pommes de terre (les patates qui ne se plaisent pas bien sur le terrain actuel). On voudrait aussi montrer qu’il existe un monde où l’argent ne fait pas tout. Nos rapports ne sont pas marchands. C’est la deuxième chose : c’est possible autrement. La troisième est le fait de travailler ensemble avec des personnes d’horizons différents. Il n’y a pas de différence intrinsèque entre une personne qui a des papiers et une autre qui n’en a pas ; et la langue que l’on parle ne fait pas toute notre identité. Au travers des chantiers collectifs, on prouve qu’il y a beaucoup moins de différences que ce qu’on peut le penser et que les personnes exilées sont comme tout le monde : elles ont envie de se sentir utiles, de faire quelque chose de leurs mains, elles ont parfois des compétences que l’on a pas et sur lesquelles on est bien contents de pouvoir compter. Sans ces personnes, les Lombrics Utopiques n’existeraient pas.

Les légumes que l’on récupère sont aussi préparés par eux, avec leurs recettes, qui n’ont rien à voir avec la cuisine française. Au cours des chantiers, cela permet à des personnes mal informées — car on nous informe mal — de venir, de se rendre compte que c’est facile de discuter les uns avec les autres, que l’on a des choses à se dire et à partager et qu’intégrer ces personnes dans notre monde n’est pas si compliqué et tout comme la différence culturelle n’est pas aussi importante que ce qu’on prétend.

Au travers des chantiers collectifs, on prouve qu’il y a beaucoup moins de différences que ce qu’on peut le penser et que les personnes exilées sont comme tout le monde

R : Qu’est ce que ton travail t’apporte?

H : Ce que je disais au début : de me sentir utile. C’est pour cela que je ne fais presque pas de travail salarié à côté. Je n’ai pas envie de passer du temps l’essentiel de mon temps sur des choses dont la seule utilité est de faire gagner de l’argent à quelqu’un ! Ce n’est pas le mode de vie que j’ai choisi. Par ailleurs, même si mon expérience dans le théâtre me permet de le cacher, je suis assez timide. Et quand je suis dans l’association tout est simple. On t’accepte comme tu es, tout comme on tolère tes failles ou tes incompétences. J’ai pu m’essayer à des choses que je ne savais pas faire. J’apprends en permanence donc je suis obligée de donner le meilleur de moi-même. Juste avant d’intégrer les Lombrics Utopiques, je donnais des cours de français à des personnes exilées et je pense que cela m’apportait encore plus à moi qu’à eux. Ils me parlaient des pays d’où ils venaient, de pratiques que je ne connaissais pas, de manières de cuisiner dont je n’avais pas idée, ils m’avaient même un peu appris un peu l’arabe. A travers cela, on est obligé de se poser des questions : pourquoi parle-t-on comme cela, de quelle manière se construit notre langue, notre culture, notre savoir-faire et notre pensée. Être en contact avec des personnes différentes c’est s’interroger sur nous-mêmes. Je suis fascinée par plein de cultures et de langues. Et forcément, avec les Lombrics Utopiques, on en rencontre beaucoup.

R : Qu’a changé la crise sanitaire?

H : Quand la crise sanitaire s’est déclarée, on était sur le début des plantations. On a dû en planter une partie à la machine et on a été contraint·es de planter moins. Les personnes du coin sont venues toutes les semaines en petit comité pour prêter main forte. On a refait quelques chantiers et le transport en bateau après le premier confinement. On a dû renoncer à beaucoup d’événements que l’on organise normalement librement sur la ferme de Benoît en raison des mesures sanitaires. Par effet de conséquence, on a dû annuler les concerts des artistes appelés à se produire. On organise un appel à don jusqu’au 31 décembre, qui nous permettra de financer les semences de l’année prochaine. C’est la première fois que nous le faisons, situation sanitaire oblige. Le Covid-19 a permis une prise de conscience sur nos modes de vie et de consommation. On est tous et toutes décidé·es à faire en sorte que notre projet ne s’arrête pas. Nous sommes impatient·es que la situation revienne à la normale pour reprendre les chantiers collectifs, pouvoir être ensemble de manière simple, organiser nos événements et continuer à soutenir les causes qui nous tiennent à coeur à travers notre cantine mobile.

R : Comment vous en êtes venu à travailler avec l’Autre Cantine ? Comment cela se passe ?

H : On leur fournit des légumes. La majorité des cultures leur est destinée. C’est aussi grâce à eux que nous avons créé le compost car ils produisent énormément d’épluchures de légumes qu’ils nous ramènent. Avec ce compost, nous obtenons de l’engrais pour les cultures, c’est un cercle vertueux. C’est à travers eux que nous sommes en contact avec la majorité des exilé·es qui viennent sur les chantiers.

R : Comment imagines-tu les Lombrics Utopiques dans 2, 5, 10 ans ?

H : On se pose cette question régulièrement. En faisant du lien avec d’autres associations et les différents projets qui peuvent exister pour continuer à se développer en réseau. On a déjà commencé avec un agriculteur qui veut organiser des chantiers collectifs de plantation d’arbres fruitiers. En outre, on travaille avec la Goutte d’eau qui est une autre association sur Sucé-sur-Erdre ayant un jardin partagé.

L’année prochaine, on souhaiterait investir un terrain pour planter des pommes de terre. Si cela fonctionne, on testera peut-être de nouvelles cultures et on redémarrera nos événements. Sur plusieurs années, on voudrait que cette activité se développe pour que planter des choses ensemble devienne la normalité pour créer plus de réseaux solidaires de distribution de nourriture, ou encore développer l’activité de conserverie, travailler avec la bocalerie de la ZAD… Toutes nos actions vont dans ce sens : rencontrer et travailler ensemble.

R : Qui, selon toi, devrait être le sujet de notre prochain portrait ?

H : L’Autre Cantine. Ils font un travail monstre et travaillent avec les personnes exilées tout le temps. Les décisions se prennent avec les personnes, exilées ou non, ensemble, sans distinction.

Soutenez les projets des lombrics utopiques en participant à leur campagne de dons.

Le site des Lombrics Utopiques

Signé : Rachel Priest
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