Préjugés sur les préjugés

A bas les stéréotypes !

Il est communément admis que les stéréotypes ne servent à rien. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’oeil à la définition du mot stéréotype ; “Expression ou opinion toute faite, sans aucune originalité, cliché.” ¹. Au regard de cette définition tout laisse à penser qu’être dépourvu de stéréotypes constituerait une sorte d’idéal à atteindre. Il n’en est rien. Au contraire, une telle personne se retrouverait très probablement en situation de grave handicap. Je m’explique.

Les êtres humains ont une tendance naturelle à la catégorisation (classification par caractéristiques). Nous catégorisons un très grand nombre d’éléments — nos vêtements, nos photos, notre nourriture etc. Cela s’explique par le fait que notre mémoire à court terme² a une capacité de traitement de l’information très limitée. Pour y faire face nous faisons appel à un certain nombre de stratégies dont la catégorisation.

Cette stratégie est également à l’oeuvre lorsque nous traitons les informations relatives à un individu. On parlera dans ce cas de catégorisation sociale. Ces catégories sont assimilables à des “dossiers” dans lesquels nous rentrons des critères relatifs à des catégories d’individus. Dans le dossier nommé Français seront par exemple rangés tous les traits que nous considérons comme caractéristique des personnes de nationalité française. Ces traits caractéristiques sont des stéréotypes. Ils nous aident en outre via le processus de catégorisation sociale à rapidement se former une impression, ou à faire des prédictions sur le comportement d’autrui. Comme lorsque Marie-Chantal dîne avec sa fille et son nouveau petit ami, et qu’elle ne dispose d’aucune information sur son futur gendre, mis à part qu’il se nomme Jafar. Elle sera très certainement amenée à mobiliser un certain nombre de stéréotypes dont ”les personnes se prénommant Jafar sont Arabes” et partant : “les personnes Arabes sont de confession musulmane”. Ce qui pourra par exemple l’amener à préparer un repas sans viande de porc. On vient de mettre en lumière le rôle joué par les stéréotypes dans le processus de traitement de l’information. Mais quid de notre capacité à faire abstraction de nos préjugés ?

Quelques définitions

Avant d’aborder de manière plus détaillée la question de notre capacité à maîtriser les effets de l’activation des stéréotypes, définissons tout d’abord quelques termes clés. En sciences sociales, les scientifiques s’accordent sur le fait que les stéréotypes n’ont pas nécessairement une base erronée. Il y a également un consensus sur le fait qu’ils ne sont pas nécessairement négatifs. Les définitions sur lesquels s’accordent les scientifiques ne vont donc pas s’attacher à mettre en exergue le fait qu’ils soient erronés ou négatifs. A la lumière de ces traits les stéréotypes peuvent être définis comme étant : ”un ensemble de caractéristiques attribuées à un groupe social » (Ashmore et Del Boca, 1981 ; Zanna et Olson, 1994), ou encore « des croyances à propos des caractéristiques, attributs et comportements des membres de certains groupes » (Hilton et von Hippel, 1996). On notera également que les stéréotypes sont caractérisés par leur valeur de “connaissance”.

Les préjugés³, quant à eux, sont des jugements a priori comme l’indique d’ailleurs son étymologie⁴. Ils sont globalement négatifs, ils peuvent être positifs mais ce cas de figure est très peu étudié en psychologie. Les préjugés se retrouvent donc à être définis comme étant « une prédisposition à réagir défavorablement à l’encontre d’une personne sur la base de son appartenance à une classe ou à une catégorie [de personnes] » (Gergen et Jutras,1981). Contrairement aux stéréotypes qui sont eux caractérisés par leur valeur de connaissance, exemple : “les Soudanais sont très éduqués politiquement”, les préjugés sont eux caractérisés par leur dimension affective, exemple : “Je n’aime pas les Soudanais”.

Il n’est pas toujours évident de faire la distinction entre préjugés et stéréotypes. Ce qu’il faut garder à l’esprit c’est qu’un préjugé est un jugement a priori qui doit nécessairement son existence à un ou plusieurs stéréotypes alors que les stéréotypes eux ont une valeur de connaissance et n’ont pas besoin des préjugés pour exister.

Domestiquons nos préjugés

Notre système cognitif⁵ fait donc appel à des stéréotypes pour traiter les informations relatives à un individu, mais nous ne sommes pas tous égaux dans notre maîtrise des préjugés, et dans notre capacité à adopter ou non un comportement discriminatoire sur la base de ces préjugés. Donald Trump et Nelson Mandela ont eu à cet égard des comportements opposés. Néanmoins, ils restent tous les deux sensibles aux effets d’un certain nombre de phénomènes d’ordre cognitif, qui découlent de l’activation des stéréotypes. En effet, de nombreux chercheurs s’accordent sur le fait que l’activation des stéréotypes en mémoire est un processus largement automatisé, qui agit (en partie) de manière inconsciente sur nos comportements, et cela que l’on soit bourré de préjugés ou non.

Voici un exemple de la manière dont les stéréotypes peuvent modifier de manière inconsciente notre comportement. Des chercheurs ont demandé à un panel de personnes d’évaluer la difficulté d’un test après avoir visionné une jeune fille en train de le passer. Les personnes qui croyaient qu’Hannah venait d’un milieu modeste en comparaison aux personnes qui pensaient qu’elle venait d’un milieu favorisé, ont jugé que le test aurait dû être plus facile, ont estimé que la fille avait répondu à un nombre moins important de réponses et ont jugé moindres ses capacités scolaires. Ici c’est le jugement porté sur autrui qui est influencé par l’activation des stéréotypes.

Mais l’influence des stéréotypes sur notre comportement ne se borne pas uniquement à notre capacité de jugement. Des chercheurs ont par exemple montré que le simple fait de se savoir la cible de stéréotypes pouvait altérer notre comportement. Pour démontrer cela ils ont demandé à des Afro-américains d’effectuer une tâche de logique verbale. Lorsque cette tâche était présentée comme une mesure d’aptitudes ils obtenaient des résultats inférieurs à celui des blancs alors que lorsque celle-ci n’était pas présentée comme telle ils obtenaient des résultats similaires aux blancs. Les Afro-américains sont censés avoir de moins bonnes compétences verbales que les blancs, c’est ce stéréotype qui (lorsque le test est présenté comme étant une mesure des compétences verbales) est à l’origine du différentiel de performance.

Comme vous pouvez le constater les stéréotypes pris dans leur ensemble ne sont ni bon ni mauvais ni inutiles. Ce sont des éléments avec lesquels nous entretenons une relation complexe, relation dont les ramifications ont à peine été effleurées dans ce texte. Si vous voulez en savoir plus je vous recommande l’excellent livre intitulé Stéréotypes, préjugés et discriminations écrit par Jean-Baptiste Légal et Sylvain Delouvée.

[1] Cette définition est issue du site larousse.fr

[2] Je fais référence ici à la mémoire de travail — celle qui nous sert à manier les concepts, à réfléchir, à résoudre des problèmes, en opposition à notre mémoire de long terme, qui nous sert à stocker les informations et les souvenirs.

[3]Petite précision concernant les préjugés : Les préjugés sont composés de trois dimensions :

— une dimension affective, qui renvoie à l’attirance ou à la répulsion ;

— une dimension cognitive, qui se réfère aux croyances et aux stéréotypes à l’égard du groupe ;

— et une dimension motivationnelle, qui correspond à la tendance à agir d’une certaine manière à l’égard d’un groupe.” , extrait du livre Stéréotypes, préjugés et discriminations écrit par Jean-Baptiste Légal et Sylvain Delouvée.

[4]Le terme préjugé est composé du préfixe pré et du verbe juger.

[5]Par cognitif je fais référence ici à toute ce qui concerne les moyens et les mécanismes d’acquisition des connaissances.

Stéréotypes, préjugés et discriminations, Jean-Baptiste Légal et Sylvain Delouvée

Effet de l’activation de stéréotypes sur le comportement: Une application en contexte sportif, Alice Follenfant, Jean-Baptiste Légal, F. Marie Dit Dinard, Thierry Meyer

Signé : Malick

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