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Tout ce que nous sommes, chroniques d’un enfant d’immigrés : interview avec l’autrice Carine Sit.

Carine Sit , autrice, écrit depuis plusieurs années des chroniques, qui traversent les continents et témoignent d’une quête d’identité entremêlant les cultures. Ces 46+1 chroniques d’enfant d’immigrés deviennent aujourd’hui un livre papier, co-réalisé avec Marine Barbaud (Design & Illustration).

Avant d’écrire un livre, tu publiais des chroniques sous forme digitale sur le site https://www.enfantdimmigres.fr/. Qu’est-ce qui t’a donné envie de partager ton histoire et tes récits au plus grand nombre ?

A vrai dire, j’ai toujours rêvé de publier un livre papier ! Je suis une grande amoureuse de livres et je ne lis moi-même que très peu sous format digital. Les chroniques sont d’abord nées sous papier, (dans une chambre d’hôtel à Hong Kong !), et elles n’avaient à l’origine pas vocation à être diffusées. Je les avais surtout écrites pour moi, à un moment de ma vie où j’avais besoin de mettre des mots sur mon parcours d’introspection, sur cette quête d’identité que je menais depuis plusieurs années. C’était pour moi la chance de prendre du recul par rapport à toute une série d’événements passés et quelque part d’apaiser certaines blessures que j’avais ressenties quant au fait de devoir naviguer entre plusieurs cultures. J’ai partagé certains de ces premiers textes à des amis proches, qui comme moi sont enfants d’immigrés, et ils m’ont fait part de tout l’écho que ces récits provoquaient en eux, malgré nos différences de parcours et d’origines. Ça a été une petite révélation. Je me suis rendue compte que ce sentiment de solitude et d’isolement que l’on peut parfois ressentir dans cette confusion identitaire, était en fait commun à un grand nombre de personnes, notamment celles issues d’un parcours d’immigration. J’ai réalisé que partager ce cheminement intime pouvait permettre à d’autres de mettre des mots sur ce qu’ils/elles avaient ressenti, et que pouvait à partir de là, s’enclencher un processus d’apaisement, de reliance. Alors j’ai décidé de continuer à écrire et l’idée a germé d’en faire un livre. Je me suis retrouvée à passer des mois à écrire des chroniques, et surtout à les réécrire sans jamais oser les publier. Le projet digital est venu comme une astuce pour me forcer à les rendre publics et d’ainsi arrêter de reprendre les textes dans le secret de mes carnets. Je me suis imposée une fréquence d’une publication par semaine, pour mettre un terme à ce processus de réécriture qui finissait par devenir stérile. C’est comme ça que le blog est né. D’une contrainte ! Le livre papier est l’aboutissement logique de ma démarche. C’est cela qui m’a motivé en premier lieu et c’est donc naturellement que l’ouvrage prend aujourd’hui cette forme.

Je me suis rendue compte que ce sentiment de solitude et d’isolement que l’on peut parfois ressentir dans cette confusion identitaire, était en fait commun à un grand nombre de personnes.

Le livre que tu as co-créé s’intitule « Tout ce que nous sommes » : pourquoi as-tu choisi ce titre ?

Le blog a pour nom “Enfant d’Immigrés”, un titre relativement autoporteur qui laisse transparaître la thématique, le point de départ du livre. Quand j’ai décidé de transposer les chroniques sur papier, j’ai voulu leur donner une autre dimension, en les enrichissant d’illustrations à même de créer un nouvel imaginaire identitaire. Je me suis naturellement tournée vers Marine, une de mes amies, une talentueuse et intuitive graphiste, qui non seulement avait tout l’art de sublimer l’ouvrage, mais aussi toute la sensibilité pour percer les messages véhiculés par le récit, quand bien même elle ne soit pas le fruit d’une histoire d’immigration. En discutant ensemble, nous nous sommes vite rendu compte que ces questions d’identité, d’héritage familial, de transmission, de déconstruction et de reconstruction étaient bien plus universelles, que ce que le titre du blog pouvait véhiculer. Nous avons donc décidé de nous orienter vers une autre formulation, plus inclusive, qui symboliserait à la fois toutes les différentes facettes de nos identités multiples et à la fois ce qui tous nous relie, indépendamment de nos origines. “Tout ce que nous sommes” est né.

© Marine Barbaud

Quel a été le plus gros défi pour toi dans la création de ce livre ?

L’écriture… et l’arrêt de l’écriture ! Je ne suis pas écrivain(e), et l’exercice était assez inédit pour moi. S’il m’a toujours été plaisant de griffonner mes pensées sur un carnet, le faire dans une optique de publication est d’un tout autre ordre. J’ai mené ce travail en parallèle de mes fonctions professionnelles, et j’ai eu beaucoup de mal à finaliser les textes, à me satisfaire des formulations posées. Le fait que les textes soient très intimes et relatent directement de ma vie personnelle et familiale, a rendu l’effort de finalisation et de publication d’autant plus ardu. C’est une véritable mise à nu et pour quelqu’un comme moi qui n’a pas l’habitude de faire étalage de ses sentiments, la création et diffusion d’un tel livre représentent un challenge de taille !

Plus généralement, quand on grandit en France sans avoir des parents français, qu’est-ce qui est le plus dur à supporter ? Qu’est-ce que tu as trouvé le plus injuste dans ton enfance/adolescence ?

La formulation de la question est intéressante: mes parents sont-ils ou non Français? :) Mes parents sont de nationalité française, mais sont nés au Cambodge et sont eux-mêmes d’origine chinoise et vietnamienne. Et en effet, il est probable qu’ils ne se considèrent pas comme des parents Français ! Ils ont veillé à nous transmettre la culture chinoise (davantage que la culture cambodgienne), tout en s’assurant que nous nous intègrerions bien dans le “système républicain français”. J’ai donc toujours eu à naviguer entre ces deux univers, qui prenaient respectivement forme au sein et en dehors de la maison. Étonnamment, je n’ai pas énormément souffert de cette dualité étant enfant ou adolescente. J’ai eu la chance de grandir dans un quartier particulièrement cosmopolite, dans une ville qui l’est déjà : Paris. Nombre de mes camarades de classe, de mes amis étaient comme moi, métissés entre plusieurs cultures. Tout cela me paraissait donc assez naturel.

© Marine Barbaud

Je me suis bien sur interrogée sur les avantages et les inconvénients de cette multiculturalité, mais n’ayant pas subi de discriminations (ou du moins n’ayant pas eu l’impression d’en subir), je n’en ai jamais vraiment souffert. Les difficultés sont venues plus tard, plutôt à l’âge adulte, où certaines interactions, certaines discussions m’ont fait réaliser que mes origines pouvaient potentiellement provoquer une mise à l’écart, que d’autres pouvaient me percevoir comme différente. J’avais cru jusqu’alors que le parcours scolaire plutôt réussi que j’avais suivi et l’ascenseur social que j’avais fini par prendre, me protégeraient une fois pour toutes de ce genre de questionnements, d’injustices, que j’avais rempli mon contrat d’intégration. Quelque part, j’étais devenue pleinement Française. Le fait de devoir me révéler asiatique à moi-même a été un véritable choc.

Au contraire, y a-t-il des personnes ou des organisations qui t’ont fait aimer la France et t’y sentir bien ?

J’aime la France, cela ne fait pas de doute ! J’y suis née et j’y ai grandi la plus grande partie de ma vie. Il n’y a pas eu d’efforts particuliers à fournir pour me faire aimer ce pays que je considère mien. La maison, c’est avant tout l’endroit où je sens pouvoir être moi-même, où je suis entourée de gens que j’aime, où je peux continuer à apprendre, à grandir. Beaucoup de personnes sur mon chemin m’ont aidée à percevoir en France tous ces atouts. Ma famille, mes amis en premier lieu. C’est aussi lorsque je pars de France (j’ai eu la chance de vivre dans quelques autres pays à l’étranger), que je me rends compte que je suis très attachée au pays, même si comme tout organisme vivant, il n’est pas exempt de défauts! Je dois avouer toutefois que j’ai tendance à me sentir parfois plus Parisienne, que Française. Non pas par chauvinisme ! Mais simplement parce que je ne me sens vraiment à l’aise que dans un environnement très cosmopolite, et que Paris incarne bien cela dans notre cher Hexagone. J’ai plus de facilité à me reconnaître dans une population éclectique comme on peut en trouver dans de grandes métropoles comme Paris, que dans un cercle plus homogène, dans lesquelles les minorités ethniques font figure d’exception (voire de distraction !).

je ne me sens vraiment à l’aise que dans un environnement très cosmopolite

Selon toi, est-ce que la France est sur la bonne voie ? Est-ce que tu penses que c’est plus facile aujourd’hui d’être enfant d’immigré qu’il y a une trentaine d’années ?

C’est une question difficile. Il y a tellement de parcours différents parmi les enfants d’immigrés, tellement de réalités disparates, aujourd’hui, comme il y a 30 ans. Cela serait maladroit et probablement faux, de parler au nom de tous. L’hétérogénéité qui nous traverse m’empêcherait de donner une réponse juste à la question. Ce que je peux dire, c’est qu’il y a de plus en plus d’espaces de parole, d’échange (médiatiques, digitaux, physiques), qui se créent et qui permettent aux uns et aux autres de s’exprimer et d’apprendre sur les problématiques associées aux parcours d’immigration et d’intégration. Ils sont notamment portés par des gens de notre génération (je suis dans la jeune trentaine), qui ont accès à l’information quant aux différents modèles d’intégration à travers le monde et se permettent de questionner les pratiques que l’on a en France, sans pour autant se sentir coupables de le faire. La reconnaissance que l’on peut porter à la France pour tout ce qu’elle a apporté à notre famille et donc à nous, ne nous empêche pas pour autant d’adopter un regard bienveillant et critique sur certaines postures, politiques — chose que certains de l’ancienne génération se sont sans doute interdits de faire, au regard de l’amélioration de conditions que le pays leur avait permis d’atteindre. Le fait de pouvoir exprimer et partager cela est une grande chance. Pour résumer, je ne sais pas si c’est plus facile aujourd’hui qu’auparavant d’être enfant d’immigrés, mais en tout cas il est certainement plus facile aujourd’hui de se sentir entouré lorsque l’on s’interroge sur ces problématiques. Et cela quelque part rend la chose en soi, plus facile.

Chez Tido, nous pensons que les récits que l’on entend contribuent aux associations que l’on peut faire. Si l’on regarde ce que l’on peut trouver dans les médias traditionnels, on finit par associer “migrant” ou “réfugié à “bateau”, “guerre”, “menace”, plutôt que “créateur”, “entrepreneur”, “ami” ou champion d’escalade”.
Est-ce que tu es d’accord avec cela ? Quels conseils donnerais-tu pour réussir à ne pas se laisser influencer par ces préjugés ?

Les mots ont en effet une grande importance. Le risque de ces catégories, c’est une forme d’essentialisation de certains groupes, qui réduirait toute une population à des caractéristiques, des comportements figés et immuables, et qui serait les prémisses d’une forme de hiérarchisation, de rapport de pouvoir. Ne parler qu’en ces noms, c’est refuser à une personne son individualité, sa personnalité propre. C’est aussi en effet le postulat d’une altérité, par l’appartenance à un groupe tiers. C’est enfin une homogénéisation parfois grossière, qui ne suscite ni l’envie, ni le besoin d’aller au-delà des représentations usuelles. En ce sens, l’usage de ces catégories peut s’avérer assez contre-productif, nocif, en ce qu’il institutionnalise comme il perpétue une mise à distance. En revanche, j’ai tendance à me méfier du politiquement correct, qui est “aveugle aux couleurs”, sous couvert d’un universalisme humaniste. Je crois qu’éviter de parler de groupes de populations sous une dénomination englobante, car trop insatisfaisante, peut parfois nous priver de certains débats et nous mener dans le déni. Il y a des problématiques communes qui traversent certains types de populations, et s’il ne faut pas les réduire à ça, il reste important de pouvoir trouver l’espace pour les aborder. L’enjeu selon moi, ce n’est pas tant de rayer définitivement ces appellations, mais surtout de diversifier les angles sous lesquels on va parler de ces thématiques, de ces populations éclectiques, de leur donner directement la parole pour qu’elles puissent s’exprimer en leur nom propre et d’ainsi construire d’autres imaginaires que ceux uniformément présents dans une majorité de médias.

Texte : Marie Dubost
Illustrations : © Marine Barbaud
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