Retour d’expérience

Deux mois + un océan + un voilier = aventure assurée

par Pierre Ligonie

Lorsque Thomas m’a demandé un partage d’expériences pour des professionnels du voyage sur la traversée de l’Atlantique à la voile que je venais de vivre, ma première pensée a été que ce voyage serait certainement invendable.

La première question que l’on me pose depuis le retour à terre concerne la durée. Nous avons mis 23 jours entre la Guadeloupe et les Açores et 17 jours entre les Açores et la France, 40 jours de mer en tout. Un voyage de deux mois qui prend quelques heures en avion. Ceux-là même que nous regardions passer de jour, entre les nuages qui nous annonçaient la pluie, et de nuit au milieu des étoiles qui nous rappelaient notre taille. C’est invendable car c’est long deux mois et très lent comme moyen de déplacement, donc souvent jugé inefficace.

Voit-on beaucoup d’animaux ?

Quelques-uns, dont un crabe qui s’est embarqué clandestinement en Guadeloupe. Pardon au Portugal si son espèce a depuis envahi les eaux Açoriennes, mais je crois qu’il n’a pas survécu au choc thermique de l’arrivée. Quelques souffles de baleines au loin sur l’horizon, des dauphins venus jouer avec nous par dizaines et des oiseaux, parfois loin des côtes à notre surprise. Aucun calmar abyssal géant, ni d’orques croqueurs de phoques.

Quelle taille faisait le bateau ?

10m de long par 3 m au point le plus large. 15m2 en surface habitable, intérieur récent, cuisine équipée avec non pas un mais deux feux à gaz. Salle de bain extérieure, seau fourni pour la douche. Un beau T3, idéalement situé, à proximité des arrêts de cargos, vue imprenable sur la mer. Nous étions trois à vivre (sans compter le crabe) dans ce véritable palace.

Avez-vous eu du mauvais temps ?

Non, rien de vraiment héroïque. Il y a eu des vagues de seulement 2–3 m, des vents de 20 nœuds (37 km/h), avancé au plus vite à 7 nœuds (environ 13 km/h) et péché deux dorades coryphènes. Nous sommes loin des performances du trimaran Macif, bien qu’en terme de pêche je pense que nous avons fait mieux.

Comment se passent les nuits ?

Le bateau ne s’arrête pas. Oubliez donc les grasses matinées et les nuits de plus de 6 heures car chacun doit prendre son tour de veille. Il n’y avait évidemment pas de wifi, oubliez donc les soirées Netflix. Vous pensez enfin pouvoir vous attaquer au dossier « films à regarder » ? et non, car l’électricité des batteries du bateau sert prioritairement aux instruments. Pas d’échappatoires !

Le mal de mer on en parle ?

Un peu inévitable les premiers jours. Imaginez vivre dans un studio qui bouge tout le temps, quand vous marchez, quand vous dormez, quand vous cuisinez, quand vous mangez, quand vous allez aux toilettes. Pas évident pour le cerveau de comprendre ce qu’il se passe. Vous avez l’impression d’être saoul 24h/24. Sensation qui peut faire rire quelques heures mais qu’on aime oublier après une bonne nuit et un petit-déjeuner bien gras. Là, c’est parti pour 23 jours.

Martin à la barre

Bienvenue donc sur cette planète étrange du voyage en groupe, lent, inconfortable, non reposant, sans visites culturelles, ni rencontres de peuples autochtones. Sans appels… c’est invendable.

Malgré ces aspects, ce voyage restera pour moi à toujours marqué par le plaisir. Le plaisir de lire, de ressentir profondément les mots. Le plaisir d’écrire. Le plaisir de dormir, de rêver. Le plaisir de trouver au fond de soi des solutions faciles à des problèmes complexes lorsque le matériel défaille. Le plaisir de ne rien faire. Le plaisir de s’adapter. Le plaisir des choses simples.

J’ai compris sur ce bateau que ma liberté n’était pas dans la possibilité de faire ce que je voulais en allant où je voulais. Cette liberté je l’ai trouvée parce que je n’avais presque « rien à faire ». J’étais libre parce que je décidais quoi faire de mon temps, avec comme seul guide mes envies et seules obligations, celles du voilier. J’étais libre parce que je ne pouvais presque rien faire. Alors, bien qu’encerclé par l’horizon, le champ des possibles semblait infini. « La liberté c’est surtout l’idée qu’on s’en fait » disait Moitessier (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Moitessier).

Les rencontres je les ai faites avec les personnes à bord. On ne peut pas mentir pendant 23 jours en face à face. Avoir le temps de discuter de tout, de nous, de la vie, apprendre à se connaître vraiment, parce qu’une fois de plus on avait le temps, ou un autre rapport au temps. Un temps presque immobile dans un espace en mouvement.

Clément, Martin et Pierre

Les rencontres je les ai faites aussi avec les écrivains du bord et Daniel Fievet dans les oreilles (https://www.franceinter.fr/emissions/le-temps-d-un-bivouac). J’ai voyagé au Pôle Nord, en Antarctique, en Amazonie, traversé le Cap Horn plusieurs fois, pêché le crabe royal en Alaska et le coquillage en Bretagne, remonté le fleuve Congo avec Conrad, puis Francis Ford Coppola, volé au-dessus du pot au noir avec Mermoz, marché dans le désert avec un petit prince… le tout en seulement deux mois.

Plus que la découverte d’un pays ou d’une culture, j’ai eu l’impression d’expérimenter la découverte d’une autre planète. Avec ses mystères, ceux des vents, des nuages, de la mer, des étoiles et des sons. Ceux de ses habitants sous-marins, curieux, venant seuls ou en groupe, nous rencontrer sans un mot, juste des gestes et des regards. Ce voyage sur l’océan a très peu d’intérêts si on ne regarde que son départ et son arrivée. Tout se trouve entre les deux, entre les vagues.

Alors oui ce voyage est invendable, parce qu’il est lent, long, inconfortable et vide d’activités.

Mais ce sont ces éléments qui m’ont obligé à redécouvrir l’essentiel. Il est invendable car il force à sentir le temps et contraint à se retrouver face à soi-même. Deux « actions » que tout nous pousse à ne pas faire. Il est invendable car il n’est pas sensationnel au sens commercial, mais sensoriel. J’ose espérer qu’en tant qu’ancien organisateur de voyages, j’ai réussi à donner un cadre propice à des voyages sensoriels. Mon rôle ne pouvait pas aller plus loin. Je ne pouvais pas « inclure » l’invendable dans la liste des « prestations comprises ». A chacun de décider s’il se laisse prendre par le voyage. Heureusement cela est encore invendable.

Arrivée dans les Açores

L’avantage est que même invendable, il me semble qu’on peut tous vivre une expérience similaire. Il m’aura fallu des amis, deux mois, un océan et un voilier pour cela. D’autres utiliseront des chaussures et des sentiers de randonnées, une planche et des vagues ou un feu de cheminé et le silence.

Si le voyage n’avait qu’un sens pour moi cela serait celui de nous faire porter un autre regard sur ce qui nous entoure et nous-même. Porter le regard là où tout est fait pour que nous ne le posions pas. Mais le voyage n’a pas de sens, il « se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il »…, la suite vous la connaissez.