« Attention à la fermeture des portes », les personnes exilées en France parlent de “refuges”

Making-of d’un documentaire expérimental.

Avec cet article, on confirme la création d’une nouvelle rubrique dans Trait d’Union : #makingof. Dans cette rubrique, journalistes et artistes travaillant sur la question de l’asile partageront leurs expériences de création, leurs bonnes pratiques, leurs difficultés et questionnements. Pour faciliter le cheminement de tous ceux qui souhaitent parler différemment de l’asile.

Pendant trois mois, Clément Osé a suivi un groupe de demandeurs d’asile avec l’objectif de réaliser un film collectif à l’occasion de la fête du court métrage 2018, organisée à Nogent-sur-Marne sur le thème des « Refuges ». Il raconte cette expérience qui a consisté à donner la caméra et tendre le micro à ces habitants dont on parle beaucoup mais qu’on entend peu.

Au début, je suis allé vers « eux » pour la même raison que d’autres, parce qu’ils étaient demandeurs d’asile et que ça réveillait une indignation, une envie d’agir. J’étais intrigué par un statut, une étiquette, des mots. Ces mêmes mots qui devaient rendre une existence conditionnelle, précaire, la transformer en sas entre deux vies.

Le prétexte du premier contact, c’était la volonté de la MJC de Nogent-sur-Marne de participer à la fête du court métrage 2018 sur le thème des « migrants » combinée au dynamisme de l’association Nogent d’Ailleurs qui tient chaque semaine sa permanence à la MJC pour des demandeurs d’asile. J’avais alors proposé au groupe de participer à l’appel à films avec l’idée que parler de « réfugiés » présuppose l’existence d’un « refuge » et qu’ils étaient les plus légitimes pour en témoigner. Je ne sais pas ce qu’ils avaient compris à ce moment là mais tout le monde était partant, c’était parti.

Il m’est arrivé de rêver que le groupe s’empare du projet, que ça devienne « leur film, par et pour les réfugiés » ou ce genre de truc vendeur. Mais il ne faut pas se mentir, c’était mon idée, ils ne m’avaient rien demandé. Ce qui ne voulait pas dire que c’était mal parti, juste qu’il fallait assumer mon intervention : ce court métrage ce serait la rencontre de mes questions et de leurs réponses. Je voulais leur donner la parole mais il fallait d’abord les convaincre de la prendre, trouver les bons moyens, défendre une démarche et l’adapter constamment pour ménager le plus important : l’envie.

L’équilibrisme des dispositifs

L’idée initiale, à laquelle je me suis accroché, c’était de faire entendre leur voix et de montrer leur France (supposément leur “refuge”) en montant le court métrage à partir d’une bande son illustrée par des vidéos amateurs.

Pour le son, j’ai assez vite abandonné l’idée de passer par l’écrit pour créer le texte d’une voix off à cause des difficultés de français et de rédaction. Il fallait que l’expression soit abordable. Les premières semaines j’ai organisé des interviews en binôme avec enregistreur et micro cravate mais une nouvelle fois le dispositif s’est révélé trop lourd, trop fatiguant, tournant parfois à l’exercice voir à l’interrogatoire. Passée la nouveauté des premières interviews, le groupe était devenu assez réticent à continuer.

Le dispositif qui a finalement marché a été la « conversation enregistrée » qui consistait à placer un micro multidirectionnel au centre d’un cercle de chaises. Le micro était assumé, tout le monde savait qu’il était là mais il ne bridait plus les conversations, désormais alimentées par le groupe tout entier et qui devenaient plus fluides.

Pour les images, l’idée initiale était de faire filmer à tout le monde les lieux ayant pour eux valeur de refuge. Seulement, en plus de la distance linguistique, je me souviens qu’Ahmed m’a dit : « pas de papier, pas de refuge ». Je me suis rendu compte que je n’arrivais pas à communiquer sur l’idée de « refuge » au sens métaphorique, que dans le contexte, cette notion était peut être trop abstraite et donc difficile à filmer. J’ai donc cherché un détour. Si la France était un refuge, il fallait juste proposer au groupe de filmer « leur » France. La consigne est devenue : « faire des plans fixes horizontaux de 30 secondes sur la vie quotidienne ». Et les vidéos sont arrivées, partagées sur un groupe whatsapp commun, comme autant de fenêtres sur la France du groupe, avec des lieux qui nous étaient familiers à nous aussi français, d’une banalité qui faisait de nous tous des habitants franciliens.

De quoi faut-il parler ?

Alors ça tourne, mais de quoi on parle ? Je me souviens des présentations « Je m’appelle Ali Adam, je suis soudanais, j’ai une carte de séjour dix ans », je me voyais pas lui répondre que mon passeport français était valable jusqu’en 2022. Mais voilà, c’est par le biais du statut que passent beaucoup de premiers contacts. Quand on se rencontre, peut-être qu’il se sent plus « réfugié » que mécanicien Ali. D’ailleurs on échappe difficilement à cette conversation sur les galères administratives, la guerre, la Libye, les bateaux, avec en fond une espèce de compassion qui met de la distance entre les gens. Il y a des moments où j’ai senti qu’à trop projeter sur les personnes en face de moi ma honte du système et une certaine culpabilité stérile, je les maintenais là dedans. C’est quand j’ai évacué ça, arrêté d’attendre qu’ils me disent ce que je pensais qu’ils diraient , quand j’ai commencé à écouter que le documentaire a commencé.

Ce que Dahab aime en France, c’est le système justement, l’attitude de la police, l’absence de corruption, le respect du droit, la justice. Daoud lui, m’a dit qu’il préférait dormir dans la rue en France que dans la rue en Libye parce qu’il se sentait moins en danger. Et quand j’ai demandé à Tarik pourquoi il avait choisit la France, il m’a dit qu’il n’avait pas choisi. Il fuyait le Soudan en Libye, la Libye en Italie et l’Italie en France.

Dans le groupe, j’ai l’impression que les conversations légères font plus de bien que la thérapie collective. Peut être qu’il ne faudrait pas parler des droits de l’homme bafoués, des impasses administratives et des sujets qui fanent les gens, ne pas renforcer l’image du « réfugié victime ». En même temps, la préfecture revient toute seule dans nos conversations et éluder les difficultés rencontrées ne serait pas retranscrire fidèlement le contenu de nos échanges. De mon côté, je sais que le documentaire est destiné à un public français à qui je souhaite faire connaitre des personnes et ce qu’elles vivent y compris ce qui ne va pas, et il y a de la matière quand même. Alors dire au groupe que faire un film c’est défendre une certaine vision du monde et qu’en dénonçant ses injustices on les combat un peu.

Nil a eu sa carte de séjour. Il va fêter ça en achetant un demi mouton à Aubervilliers. On passe par la Chapelle pour les épices et les clous de girofle de little Soudan et on se rapatrie à 10 dans la chambrette pour dîner. Je prends quelques images et puis j’arrête. Je ne fais plus un documentaire, je suis invité chez des amis.

Hypothèses, antithèse, synthèse

Deux mois et demi après notre première rencontre, j’avais 7 heures d’enregistrements et une centaine de vidéos. C’était l’heure de sculpter toute cette matière pour en faire un montage de 14 minutes qui soit le plus fidèle possible à ce que nous avons vécu, à ce qu’ils m’ont raconté et qui soit le plus évocateur possible pour le public du court métrage. J’ai essayé de jeter une passerelle entre deux mondes. Quand j’ai posté le film Dahab a commenté « merci beaucoup, c’est un film très cool ».

Les soirs de projection, les copains étaient nombreux et ils ont applaudi, je l’ai pris comme une validation. Pour la suite on verra, c’est une bouteille à la mer, pourvue qu’elle flotte.


Le court-métrage de Clément :


L’autre article de la rubrique #Makingof: Les agiles dispositifs d’Iga Vandenhove