Black Sheep à la rencontre des Karens de Thaïlande

Fanny et Louise, co-fondatrices du projet Black Sheep, sillonnent la planète pour étudier la façon dont on accueille les personnes migrantes, et en tirer de l’inspiration, des bonnes pratiques ou tout simplement plus de connaissances. Et elles nous rapportent leurs meilleures histoires …

Nous sommes à Mae Sot, une petite bourgade de 130 000 habitants au Nord de la Thaïlande, à la frontière. En plus d’être l’un des quatre points d’entrée terrestre vers le Myanmar (Birmanie), c’est la ville où se trouve le plus gros des neuf camps de personnes réfugiées de Thaïlande : Mae La, et ses quelques 45 000 pensionnaires, majoritairement Karens. Nous avons eu la chance de vivre quelques temps à Mae Sot chez une famille Karen, deuxième minorité ethnique du Myanmar, qui nous a accueillies comme des reines, avant de franchir la frontière à pied en empruntant le fameux « Friendship Bridge » qui relie Mae Sot à son équivalent birman Myawaddy. Ce n’est pas toujours chose aisée, et son ouverture dépend de l’absence ou non de combats de groupes armés Karens au Myanmar.

Un Bref Historique

On remonte loin, mais rapidement. Suite à la fin de la colonisation britannique en 1948, plusieurs minorités ethniques ont contesté la formation d’un unique Etat birman, et réclamé leur indépendance. S’en sont suivies de longs conflits opposant la junte militaire birmane, qui représentait le gouvernement officiel, et les nombreuses guérillas des différents groupes ethniques rebelles.

Dans l’Etat Karen, cinq principaux groupes armés, dont le KNU (Karen National Union) et son armée de libération nationale (KNLA), ont recruté massivement parmi les villages pour revendiquer leurs droits et protéger le peuple Karen contre les menaces de meurtres, de travail forcé et toutes autres formes de discrimination. Créés dans les années 1980, les camps de Thaïlande étaient une alternative supposée temporaire, comme souvent, aux répressions ethniques sanglantes du régime autoritaire birman et aux conflits armés.

En 2012, la majorité des groupes rebelles Karen avaient conclu un accord de cessez-le-feu avec le gouvernement. Mais si son armée demeure depuis endormie, l’Etat Karen possède cependant toujours un gouvernement autonome, avec ses propres ministères (de l’éducation et de la santé notamment), et demande, d’une voix presque unie, à ce que la Birmanie devienne une fédération d’Etats autonomes et reconnus comme tels.

La réalité des camps aujourd’hui

Cela fait donc plus de 30 ans que plusieurs milliers de réfugiés karens vivent dans des camps à la frontière. Beaucoup y sont nés, sans certificat de naissance ni attache à un pays natal qu’ils n’ont pas connu, d’autres ont pu en sortir pour rejoindre un pays tiers et/ou aider à leur tour. En 30 ans les conditions de vie dans les camps ont bien changé, comme en témoigne Poe Say, qui y a vécu sept ans, pendant son adolescence : réseau mobile, autorisations de sorties, aide des ONGs …

Bien que l’accès aux camps soit fortement contrôlé et restreint (nous avons dû à regret renoncer à nous rendre à un mariage à Mae La), que les laissez-passer pour quitter la zone de Mae Sot soient distribués au compte-goutte, et que la discrimination soit encore très forte (prix plus élevés pour les birmans, rejet social…), la situation s’améliore petit à petit. Et c’est aussi dû à la bonne coordination des ONGs qui y sont présentes, regroupées sous le nom de « Border Consortium », du Haut-Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies (HCR), des autorités locales et du Ministère de l’Intérieur Thaïlandais : distribution de denrées alimentaires nécessaires, services de santé, formation professionnelle et éducation.

D’autres services ont pu, en quelques trente années, naître au sein des camps et améliorer un tant soit peu la vie quotidienne de ses habitants : points d’informations, journaux et magazines d’actualité rédigés par les habitants du camp, et même un studio d’enregistrement à Mae La. Malgré ces efforts, il reste encore beaucoup à faire pour rendre le quotidien acceptable et attirer l’attention de la communauté internationale sur l’existence de ces quelques centaines de milliers de personnes Karens trop souvent oubliées.

L’éducation progresse au sein des camps, et les diplômes dispensés seront, on l’espère, bientôt reconnus par le gouvernement Thaïlandais. Les « écoles de migrants » sont tenues par des organisations privées birmane, étrangères et/ou d’origine religieuse et reposent sur l’aide de bénévoles et des récoltes de fonds publics (Union Européenne notamment) et privés (donations).

Bien que la transition « démocratique » depuis 2012 n’accueille qu’un succès mitigé, les récents efforts du gouvernement birman après des décennies de dictature militaire avaient suscité beaucoup d’espoirs de l’autre côté de la frontière. En Octobre 2016, le HCR a commencé à rapatrier les premiers volontaires : une soixantaine de réfugiés Karens acceptaient de retourner dans leur province d’origine pour recommencer une nouvelle vie. L’annonce des premiers rapatriements — qui restent pour l’instant sur la base du volontariat — n’eut cependant pas l’effet escompté. Les principaux freins au retour ?

« Un réfugié reste en moyenne 17 ans en exil » ( UNHCR, 2015)

Au-delà du risque sécuritaire, de la potentielle fragilité des cessez-le-feu, de la peur de perdre le statut de réfugié obtenu auprès de l’ONU — qui leur garantit un accès aux premiers soins et à une aide d’urgence, alimentaire notamment , aide qu’ils ne peuvent pas obtenir du gouvernement thaïlandais qui n’est pas signataire de la Convention de Genève de 1951 et ne reconnait pas le statut de réfugié — les milliers de mines qui jonchent toujours le sol birman, c’est le temps qui reste la principale barrière au retour : beaucoup sont nés dans les camps, d’autres y vivent depuis plus de vingt ans. Que reste-t-il du pays qu’ils ont connu ? De leurs villages natals ? Beaucoup ont d’ailleurs été complètement brûlés et détruits dans les années 90 et 2000 par la junte afin d’étouffer au maximum les émeutes dans les campagnes et rassembler leurs habitants dans des villes nouvelles et communautaires où l’armée pourrait exercer un contrôle quasi permanent. En grandissant dans les camps, ces milliers de personnes réfugiées ont les yeux rivés vers la Thaïlande — plus que la Birmanie — et espèrent obtenir une carte de résident temporaire pour avoir l’autorisation de travailler dans ce pays qui continue à attirer chaque année des milliers de migrants dans toute l’Asie du Sud Est pour sa main d’œuvre.

Un avenir en Thaïlande ou en Birmanie donc, où les principaux organismes d’aide se sont scindées en deux groupes, de chaque côté de la frontière, pour tâter et préparer le terrain de retour, et aider à la réinsertion, surtout professionnelle, en entamant des négociations pour la reconnaissance des compétences apportées par les associations, écoles, et universités dans les camps, avec le gouvernement birman et les groupes armés ayant signé un accord de cessez-le-feu (représentés pour la plupart par le KNU).

Petit à petit, les changements se font sentir, mais la route est encore longue !



Pour aller plus près : lisez l’article de Trait d’Union sur Black Sheep, le projet de Louise et Fanny.


Signé : Louise Brosset, แปรง et Fanny Belhomme,
สวยงามมนุษย์.

Pour contribuer : traitdunion@singa.fr ;https://www.facebook.com/groups/contributeurstraitdunionsinga
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