Julia Madec : “Comment aimes tu qu’on te présente ?”

Nour Allazkani : “Je suis issu d’une famille de la classe moyenne syrienne, d’un milieu éduqué, où l’éducation est une priorité. Je suis passionné par l’informatique, et lorsque je suis arrivé en France, j’avais deux ans d’études universitaires en poche. Le problème, comme toutes les personnes qui arrivent, c’est que j’ai dû repartir de 0: reconstruire un réseau, apprendre la langue pour reprendre des études… et je me suis retrouvé assez démuni face à la marche à suivre, aux offres disponibles… Il y a un gros boulot à faire en matière d’intégration de ce côté-là.”

J : “Quel est ton rôle par rapport au projet ?”

N : “Nous ne sommes que 2 à temps plein, moi en tant que fondateur et Irinda en tant que juriste, aidés par des bénévoles.”

J : “Comment en es tu venu à faire cela ?”

N : “C’est tout un parcours personnel. Avant d’arriver en France, j’ai passé 1 an et 3 mois au Liban, où je ne pouvais pas continuer mes études car il n’y avait pas d’équivalence entre mon université syrienne et l’université libanaise. J’ai donc été obligé de vivre de petits boulots, et l’idée de monter mon entreprise est venue à ce moment-là. C’est difficile d’intégrer le marché du travail en passant de petit boulot en petit boulot !

Je suis arrivé en France en Juillet 2014 avec la volonté de reprendre mes études, mais les inscriptions étaient fermées. J’ai donc cherché un cours de FLE (Français Langue Etrangère), et c’est là que j’ai constaté la pauvreté de l’offre à l’époque : soit très chère, soit avec un procédé d’inscription surréaliste, où une assistante sociale doit faire la demande pour toi et l’appuyer…, et fastidieux à comprendre lorsque tu arrives et que tu ne parles pas la langue.

J’ai donc commencé en apprenant par le biais d’un atelier linguistique bénévole, sans méthode particulière. C’était davantage un apprentissage sur l’action, en racontant ta journée, etc… Ce qui m’a frappé, c’est que je n’ai jamais réussi à trouver un cours de français en ligne : les initiatives de ce côté-là n’étaient pas visibles. C’est dommage, car le temps perdu à chercher et trouver le bon cours par toi-même, ça détruit la motivation, ça fait perdre confiance car tu ne te sens pas accompagné. En France, pendant que tu fais ta demande pour avoir le statut de réfugié (en moyenne 2 ans de procédure), on t’aide à apprendre les bases seulement, niveau A1.1/A1/A2. Mais ensuite, il faut payer. Or sans un niveau B1/B2 minimum, impossible pour toi de comprendre à l’université, d’écrire un mail ou de trouver un travail !

L’idée de Comprendre pour Apprendre, c’est de rendre visible et accessible, via un site internet, les offres de linguistique française autour du projet du candidat, afin qu’il sache si le cours lui est adapté ou pas en termes de durée, de places, de contenu… C’est aussi un outil pour les associations, pour les aider à mieux coordonner leurs actions et leurs efforts, et leur permettre de diriger une personne vers l’offre la plus adaptée si besoin. On essaie également de mettre en place un accompagnement personnalisé, dans le cadre duquel chaque apprenant demandeur d’asile bénéficie d’un tuteur bénévole pour la langue, le travail, l’administratif…

Mais on ne développe pas juste un outil informatique, c’est très important de le souligner. Nous faisons également du plaidoyer avec JRS-France et des juristes pour faire bouger les lignes de la politique d’accueil : l’argent peut être investi autrement, et l’Etat doit investir, en particulier dans les cours de français, pour les raisons suivantes :

  • Economiques : Si tu ne parles pas la langue de ton pays d’accueil, il est difficile pour toi de trouver du travail : tu dois dépendre des allocations, et l’apprentissage sans cours adapté est beaucoup plus long, entre 10 et 15 ans, alors qu’avec un cours adapté il est rapidement réduit à 3 ans ! Certains parlent d’ailleurs déjà la langue en arrivant, il leur manque juste la lecture et l’écriture.
  • Sociales : Lorsque tu commences à te débrouiller dans la langue du pays d’accueil, c’est plus facile de se faire des amis, de partager la culture… ça créée plus de lien.
  • Culturelles : Lorsque les personnes vont être en cours de français et commencer à parler la langue, elles vont tout de suite mieux comprendre leur pays d’accueil, et sentir leur attachement à lui. Elles sont actives et non plus réceptives.

Nous allons lancer un débat le 19 octobre avec l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides), le ministère de l’Intérieur, de l’Education nationale et le ministère de la Culture. Ce projet est poussé par un collectif d’associations ainsi que par Sciences Po, l’INALCO, et la commission française a l’UNESCO.”

J : “Qu’est ce que cette initiative t’apporte ?”

N : “Simplement, je me sens utile, car j’essaie de créer quelque chose qui va servir aux autres et qui n’existait pas ou peu lorsque je suis arrivé, et cela me donne une stabilité. Cela m’a permis de reprendre confiance en moi, d’accueillir ma famille… de me retrouver moi-même après l’adaptation de l’arrivée.

Mais je pense que, si tu veux que les personnes s’intègrent mieux, il faut un changement intégral au niveau de la politique d’accueil, qui passe par de petites choses. Je ne sais pas si on peut considérer que ce que j’ai créé change vraiment quelque chose.”

J : “Qu’est ce que tu veux changer dans la société ?”

N : “Quand tu arrives en France, il faut t’adapter. Ce n’est pas simple, voire parfois très frustrant pour les personnes qui étaient actives dans leur pays d’origine. Il faut continuer à sensibiliser les gens sur le fait que le bon accueil est une force, une chance pour la France, parce que la France est très forte dans sa diversité.

Une personne réfugiée, c’est une personne qui sait se débrouiller, qui n’est pas venue en France pour passer sa vie dans un foyer et vivre au RSA. Non, on ne vient pas pour ça, on vient pour se donner les moyens de s’en sortir, pour nous et pour les générations futures.

Ce qui serait une bonne chose également, c’est de rapprocher les gens au sein des bibliothèques. Il y a un manque à gagner énorme en ce moment, avec par exemple 45 ordinateurs au Centre Pompidou qu’on pourrait utiliser pour apprendre le français, en organisant des ateliers linguistiques au sein des bibliothèques, sur des thèmes spécifiques et mal connus. On arriverait à rapprocher les gens via cela.”

J : “Peux tu nous décrire un aspect génial de l’avenir souhaitable ?”

N : “Pour une personne qui arrive, qu’on lui trouve un cours de français adapté à ses besoins avec un endroit pour dormir, et il y a déjà pas mal d’initiatives qui se font dans le milieu associatif. J’insiste sur le terme « endroit pour dormir » car le but n’est pas d’arriver dans un hôtel mais de retrouver un endroit où on peut être sécurisé, s’exprimer, parler à des gens.

Si d’emblée on arrive à fournir ça, la personne gagne confiance, stabilité, et est plus autonome au bout de 9 mois pour chercher du travail. On constatera moins de violence, plus de productivité, plus de ressources humaines, moins de chômage et moins de travail au noir. On arrivera à une France meilleure.

Au niveau de la linguistique, visualiser les offres par arrondissement, voir qui fait quoi pour faciliter l’orientation, et développer l’offre de formation au sein des entreprises ou des établissements. Développer la qualité plutôt que sans cesse axer sur l’urgence. Et s’inspirer de ce que l’on essaie de faire avec CPA, soit proposer au-delà de l’accompagnement général un accompagnement personnalisé avec les bénévoles, les mobiliser pour que les personnes accueillies bénéficient de conseils et d’aide, et sentent ainsi qu’il y a d’autres personnes qui les accompagnent.

CPA répond pour moi à un vrai besoin et j’espère qu’on va réussir à faire bouger les choses.

“Je crois au potentiel des gens et au fait qu’ils peuvent réussir si on les accompagne. Personne ne souhaite être à la marge de sa vie.”

J : “Qui selon toi pourrais être le sujet de notre prochain portrait ?”

N : “Dadou de RefuHelp”



Signé : Nour Allazakni, au coeur ; Julia Madec, encore.

Pour contribuer : traitdunion@singa.fr ; https://www.facebook.com/groups/contributeurstraitdunionsinga
Pour se renseigner : www.traitdunion-singa.strikingly.com ; www.medium.com/trait-dunion ; https://www.facebook.com/TraitUnionSinga/

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