Partie de campagne

France, Italie: deux projets d’insertion par l’agriculture



A 26 kilomètres au Sud de Paris, dans la petite commune de Marcoussis, existe depuis plus de 15 ans le chantier d’insertion des Potagers de Marcoussis. Sur 11 hectares de terres agricoles, des travailleurs en insertion binent, sèment et arrachent tomates, poireaux, piments et autres légumes.

Nés de la volonté de son président, Patrick Prigent, de favoriser l’agriculture locale et le lien social sous la forme de jardins familiaux, les potagers ont, depuis, pris de l’ampleur. Aujourd’hui, l’association des Potagers accompagne 36 personnes volontaires éloignées de l’emploi, dont la moitié sont des réfugiés, et comprend, au total, 46 salariés. La formation aux potagers dure en moyenne 13 mois. Elle débute par une période de formation et de travail rémunéré dans les champs et donne ensuite lieu à un stage en entreprise.Financés par les différents dispositifs nationaux d’aide à l’emploi (PLIE, Pôle Emploi, etc.), les conseils régionaux, départementaux, la communauté d’agglomération mais également par des fondations privés, les potagers de Marcoussis génèrent 20% d’autofinancement. En effet, les 40 tonnes de légumes produits chaque année par les potagers sont vendus sous la forme de paniers aux habitants de Marcoussis ou bien sont transformés en sauces, soupes, compotes ou autres conserves depuis la création récente de la conserverie. Pour les personnes formées aux potagers, la diversification des activités des Potagers de Marcoussis sont une occasion supplémentaire d’acquérir de nouvelles compétences : livraisons à domicile, ventes en direct, cuisine pour les conserves, etc.

©Louise Plantin

A plus de 700 km de là, dans la région du Piémont en Italie, l’association Crescere Insieme qui travaille auprès de personnes en situation d’exclusion, s’est rapprochée de la SPRAR, l’organisation italienne d’aide aux demandeurs d’asile et aux réfugiés, pour créer un projet d’insertion par l’agriculture réservé aux réfugiés. Pour Davide Calleoni, chargé de ce projet :

« L’association Crescere Insieme accompagne une centaine de demandeurs d’asile dans leurs démarches administratives et sociales. Puisqu’avec les règles européennes, les migrants sont obligés de rester dans le premier pays dans lequel ils arrivent, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose pour les aider un peu plus à trouver du travail et à s’intégrer ».

Depuis 10 mois, 6 réfugiés accompagnés par Crescere Insieme et choisis pour leur motivation et leur expérience dans l’agriculture, ont donc entamé la première formation agricole proposée par l’association. Celle-ci dure 320h et est partagée entre cours de langue, cours théoriques donnés dans les locaux de l’association et pratique dans les champs environnants. Suite à cette formation, les apprenants réalisent un stage pour Maramao, l’association qu’ils ont créée, pour lequel ils sont rémunérés 500 euros par mois. Ils cultivent désormais du froment, des noisettes et du vin qu’ils transforment et vendent dans les marchés environnants.

Quand l’insertion des réfugiés, l’agriculture biologique et le maintien des richesses des territoires vont de pair

Les Potagers des Marcoussis comme Maramao sont à l’origine d’une dynamique sociale et économique vertueuse qui allie insertion des réfugiés, agriculture biologique et création de richesses et d’emploi sur les territoires.

60% des personnes qui passent par les Potagers de Marcoussis trouvent un stage long qualifiant ou un emploi au terme de leur formation. Pour Patrick Prigent, ce résultat tient à l’accompagnement global proposé aux personnes ainsi qu’à l’apaisement que peut procurer le travail particulier de la terre. Afin d’assurer un accès durable à l’emploi, il est en effet nécessaire de lever tous les freins qui pourraient contredire ce projet. Pour les réfugiés, il s’agit d’assurer des cours de langue, de reconstruire un réseau pour ces personnes parfois isolées et d’accompagner vers le logement. Une autre difficulté dans l’accès à l’emploi pour les réfugiés est la préoccupation pour ce qu’il se passe au pays et ceux qu’on y a laissés. Là aussi, l’accompagnement a un rôle majeur mais comme Patrick Prigent le souligne, le travail agricole a sans doute un effet apaisant.

« Avoir les pieds dans la terre pour se construire c’est bien, pouvoir travailler dehors, pouvoir respirer, pouvoir souffler, parce que parfois on a besoin de souffler quand on souffre. On voit que la vie est là, que les arbres poussent, que les saisons passent, que la nature offre beaucoup, c’est important. »
©Louise Plantin

Mamadou, qui vit désormais en Italie et participe au projet Maramao, parle avec enthousiasme de l’agriculture et de la campagne. Au terme des 10 mois de formation et à l’instar des 5 autres participants au projet, il souhaite continuer sur cette voie. Pour lui « tout le monde a besoin d’aliments pour vivre alors les cultiver, c’est utile ». Il prépare actuellement son permis afin d’assurer les livraisons, et souhaite lancer la culture d’haricots niébé (ou cornille) propres de l’Afrique de l’Ouest, en Italie.

Pourtant, tout n’a pas été simple : dans les deux régions, les regards des habitants étaient en premier lieu hostiles à ces nouveaux arrivants. Le travail abattu par les réfugiés, leur motivation mais aussi les bénéfices que cela représentent pour l’économie locale ont fini par l’emporter. Davide Calleoni explique ainsi que les 15 hectares de terres exploités sont soit prêtés à titre gracieux, soit loué à bas coûts par les agriculteurs locaux. En effet, les jeunes de la région ont quitté les campagnes pour travailler en ville et les agriculteurs qui ont exploité ces champs et pris soin de la terre toute leur vie ne sont plus, pour la plupart, en âge de travailler. Dès lors, les champs étaient peu ou mal exploités, et la qualité de la terre s’amoindrissait. L’arrivée de Maramao a donc permis de continuer à cultiver cette terre. Si l’association n’est pas encore rentable, l’objectif des participants est de créer une coopérative dont la production agricole permettrait de rémunérer 2 ou 3 d’entre eux afin qu’ils puissent former une nouvelle génération de participants en mesure de cultiver cette terre. Comme le souligne Davide Calleoni :

« Nous on les aide mais ils aident aussi notre territoire qui est abandonné. »

A Marcoussis, où certains participants au chantier d’insertion deviennent également eux-mêmes formateurs à l’instar d’Hussein, l’objectif est aussi de maintenir des terres agricoles dans le sud parisien et de bénéficier à l’ensemble de l’économie locale. Ainsi, la conserverie créée l’année dernière bénéficie à l’ensemble des agriculteurs du territoire qui peuvent désormais transformer leurs produits au lieu de jeter les invendus. Que ce soit dans l’Essonne ou dans le Piémont, les produits cultivés sont biologiques et sont redistribués par le biais de circuits courts, au travers d’AMAP ou de partenariats avec des acteurs locaux. C’est ainsi que les produits des potagers de Marcoussis alimentent les écoles de la ville et le club de rugby mais sont également utilisés par le travailleurs en situation de handicap de l’ESAT voisine pour produire des tisanes.

Les Potagers de Marcoussis, tout comme le projet Maramao, ont en commun cette capacité de développer petit à petit une part substantielle d’autofinancement. Bien que soutenus financièrement par divers dispositifs nationaux d’aide à l’emploi (PLIE, Pôle Emploi, etc.), les conseils régionaux et départementaux, la communauté d’agglomération, les Potagers de Marcoussis génèrent 20% d’autofinancement. Les deux projets permettent donc un épanouissement des participants grâce au travail apaisant de la terre et un accès à l’emploi facilité par la diversité des activités proposées (formation agricoles et activités satellites). L’ancrage local de ces projets permet également d’apporter des solutions concrètes à des problématiques locales que peuvent rencontrer les personnes réfugiées, et apportent en outre une contribution positive au développement économique de la localité.

Le développement des projets d’insertion par l’agriculture

©Louise Plantin

Malgré ces aspects positifs, la mise en place de programmes d’insertion par l’agriculture pour les réfugiés requiert un accompagnement important et une grande vigilance. Outre certaines difficultés liées à la langue, à l’isolement ou à l’inquiétude pour ce qu’il se passe dans leur pays, les demandeurs d’asile et réfugiés sont également placés dans une forme de précarité administrative. Ainsi, parce qu’au terme de sa demande d’asile, le statut de réfugié lui a été refusé par les autorités italiennes, un des participants du projet Maramao n’a pu mener sa formation à son terme. De même, l’un des participants aux potagers de Marcoussis qui bénéficiait d’une protection internationale en Italie, a dû retourner dans ce pays car cette protection ne lui permettait pas de travailler en France.

Par ailleurs, une condition sans laquelle l’insertion des réfugiés par l’agriculture ne peut être réussie est la primauté du désir des réfugiés d’y participer. Pour Bernard Breton, membre de la confédération paysanne, il existe un besoin de main d’œuvre structurel dans l’agriculture. Cependant, une orientation directive des réfugiés vers ce secteur n’est pas forcément une solution. C’est ce que montre l’exemple « des insertions préférentielles » de la communauté Hmong Lao arrivée en France à la fin des années 70. A partir de 1977, quinze groupes familiaux sont envoyés dans le village de Florac dans les Cévennes. Suivent d’autres en Haute Vienne, dans la Creuse et dans les Pyrénées-Atlantiques. Aucune de ces familles, pourtant issues du monde agricole, ne s’est stabilisée sur ces territoires : elles ont toutes rejoint des zones urbaines et ouvrières, ce qui ne les a pas empêché, quelques années plus tard, de créer leur propres exploitations agricoles dans le département du Gard.

L’insertion des réfugiés dans le secteur agricole ne doit finalement pas s’effectuer au détriment du respect du droit au travail et des droits sociaux. Une enquête menée par la confédération paysanne auprès de travailleurs migrants saisonniers dans des exploitations françaises en 2014 a montré que ceux-ci ne bénéficient pas des garanties sociales, de logement et de salaire minimales. Pourtant, ces travailleurs demeurent souvent silencieux face à cette situation, soit que leur titre de séjour dépendent de leur employeur et les place dans une situation de soumission en faits, soit que la différence entre le salaire reçu en France et celui dans leur pays justifie ce sacrifice. Dans tous les cas, les conditions de travail indignes et l’insécurité juridique ne peuvent faciliter l’insertion ni des migrants ayant vocation à rester sur le territoire, ni des réfugiés. Comme le souligne Mamadou au sujet du projet Maramao,

« beaucoup de gens veulent mener le même projet que nous mais il faut beaucoup de bonne volonté, l’envie d’aider et de la motivation pour réussir. L’objectif c’est avant tout d’aider les réfugiés, pas de les exploiter. »

Signé: Jennie Cottle, elderberry, Juliette Delaplace, citron, Célia Hanssen, chou, Déo Namujimbo, ananas, Louise Plantin, salade de fruits

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