Nouvelles perspectives sur le mélanome

par Christopher Rovera, doctorant d’Université Côte d’Azur au C3M (Inserm)

Saviez-vous que dès 1889, un chirurgien anglais, Stephen Paget, avait identifié les métastases du cancer du sein ? Les métastases, ce sont les cellules tumorales qui partent à l’assaut de nouveaux organes, et causent souvent la mort des patients. Et bien ce chirurgien remarqua quelque chose de curieux : les métastases ne s’établissent pas au hasard, mais dans des tissus précis. Il émit l’hypothèse de la graine et du sol : les cellules tumorales, la graine, envahissent préférentiellement certains tissus parce que l’environnement, le sol, leur est favorable.

Moi, je travaille sur le mélanome. C’est le cancer de la peau le plus agressif parce que les métastases se répandent très rapidement. Le premier organe à être envahi, c’est le ganglion lymphatique. Une fois atteint, il sert de passerelle pour que les métastases envahissent les poumons et le cerveau.

C’est une chose qui m’a beaucoup étonné : le ganglion lymphatique, c’est cet organe qui grossit quand on attrape une angine. Il gonfle afin de permettre le rassemblement des cellules immunitaires pour protéger l’organisme. Imaginez la situation : des cellules tumorales dans le ganglion, c’est comme des gangsters qui se livreraient d’eux-mêmes dans un commissariat de police !

Mais en fait, c’est l’inverse qu’il se passe : le ganglion passe du côté des cellules tumorales. Avant d’y pénétrer, elles sécrètent des molécules qui rendent le ganglion plus permissif. On dit que le ganglion est éduqué. Ce qui était une sentinelle de l’organisme pour le maintenir en bonne santé se transforme alors en une dangereuse porte d’entrée aux métastases. Notre hypothèse, c’est que les cellules tumorales modifient l’architecture du ganglion afin qu’elles puissent s’y installer en plus grand nombre.

Pour cela, certaines cellules du ganglion sont capitales : ce sont les fibroblastes. Ils sont la charpente du ganglion. Pour que le ganglion gonfle, il faut que les fibroblastes se relâchent. Imaginez un ressort qui serait en permanence comprimé. Il prend peu d’espace. En se relâchant, celui-ci va s’allonger. Il se passe la même chose avec les fibroblastes du ganglion. Habituellement, ils sont contractés. Mais ils se relâchent par exemplequand on est atteint d’une infection, pour laisser les cellules immunitaires rentrer dans le ganglion. Peut-être qu’ils se relâchent aussidans le cas du cancer, mais cette fois-ci pour laisser rentrer plus de cellules tumorales.

Avec mon équipe au laboratoire, je cherche à reproduire cet environnement pour mieux le comprendre. Je dispose les fibroblastes de ganglion à l’intérieur d’un gel qui contient des fibres. A la manière du ressort dont je vous ai parlé, les fibroblastes vont spontanément se contracter, tirer sur les fibres du gel et le gel va rétrécir. Mais j’ai remarqué que lorsque je soumets les gels aux molécules sécrétées des mélanomes les plus invasifs, ceux capables de former des métastases, les fibroblastes se relâchent, ne tirent plus sur les fibres du gel, qui conserve son diamètre initial.

Je cherche aujourd’hui à identifier les acteurs précis, moléculaires, de cette relaxation. Cela permettra d’obtenir des cibles et des marqueurs précoces afin d’anticiper les métastases et d’appréhender de nombreux cancers le plus tôt possible. Et c’est ainsi que l’on fera de la relaxation une forme de vigilance !