Promenade en ville avec les géographes

Il n’a ni parapluie ni mégaphone, juste une chemise sobre et l’avantage de la taille pour se distinguer du « groupe » : une quinzaine d’individus sans autre dénominateur commun que la curiosité. Réunis autour de Valentin Grosso, étudiant en troisième année de licence à l’Université, ces inconnus expérimentent en effet une « première » en France. Ils participent à une « Nuit de la géographie », organisée simultanément dans plusieurs villes françaises. Au travers de conférences et de « promenades urbaines », chercheurs du laboratoire ESPACE et étudiants prêtent leur regard de géographes au public d’un soir. Les thèmes, à Nice, balayent le tourisme, l’agriculture, les risques, les migrations ou encore la ville. Valentin Grosso propose ainsi de s’intéresser à la transformation de Nice par les espaces publics.

Cette première déambulation invite ambitieusement à s’aventurer le long de la coulée verte jusqu’à la Place Masséna, puis de rejoindre le Quai des Etats-Unis en front de mer du Palais Sarde, d’arpenter des rues aux façades mouvantes jusqu’à la Place Garibaldi, le tout en trois quarts d’heure. Mission impossible, mais les participants s’attardent volontiers. Car, se laisser guider dans sa propre ville modifie agréablement le regard porté au paysage urbain, pourtant si familier. Pour cette balade, le voyage se déroule en deux dimensions, dans le temps et dans l’espace.

Arpentant la coulée verte, défilent sous nos pieds une rivière, bordée d’ouvriers au travail, puis le béton, coulé pour stationner les véhicules, surplombé bientôt de jardins suspendus, dont nous aurions presque oublié l’existence. Enfin, la coulée verte réapparaît, forte de sa mixité sociale et inter générationnelle, aménagée avec le souci de valoriser le patrimoine naturel niçois. Ce « géosymbole » serait même un « outil politique », destiné à incarner par exemple un engagement dans le développement durable ou dans l’innovation (smart city).

À quelques pas de là, Valentin Grosso attire l’attention sur le gris des pavés de la Place Masséna, en inadéquation manifeste avec les couleurs ocres « piémontaises » des arcades. Ici, l’architecture du mobilier urbain se manifeste de façon plus rigide. Les bancs n’incitent pas au dialogue. « Il s’agit d’un lieu de passage, de flux, plutôt que de détente », résume le guide. Côté mer, d’autres contradictions se font jour. La promenade des anglais est un lieu « centralisé » au sens où elle a permis le développement de la ville, d’abord avec un tourisme hivernal qui se crée sur le modèle de la station balnéaire. Pour preuve, seul le front de mer est alors « construit ». Le choix est pourtant fait ensuite de « grignoter » peu à peu sur les plages.

Aujourd’hui, des plots de protection blancs se dressent le long de la route, en mémoire de l’attentat du 14 juillet. Ils dressent désormais, un « mur » entre la route et « l’aile mer » de la promenade. Surgit alors le souvenir agréablement irréaliste du Duc de Savoie accostant ici en bateau pour rejoindre son Palais, situé aujourd’hui en droite ligne à la perpendiculaire les Ponchettes. Le Vieux-Nice, aujourd’hui, par l’aménagement préservé de ses rues, conserve une ouverture sur les paysages emblématiques de la cascade du château, de la mer et des clochers. En revanche, l’usage du sol révèle une « gentrification » (un embourgeoisement urbain) de plus en plus étendue. « Le privé phagocyte l’espace public, le prix du mètre carré augmente graduellement », souligne Valentin Grosso. Ce dernier remarque ainsi des « conflits d’usage » entre communautés. Sans abris, touristes, communauté LGBT, Nissarts, se partagent officieusement des « quartiers » aux frontières et aux façades mouvantes.

Pour découvrir par soi-même la promenade urbaine n°2, « Hauts lieux et géosymboles urbains. La nuit niçoise mise en lumière » :

https://nuitdelageographie.wixsite.com/nuitdelageographie