Tout est vrai… ou presque

Pourquoi Pierre Bayard, Professeur de lettres modernes à Paris 8, critique littéraire et psychanalyste, n’a-t-il pas répondu à mes questions ? Suite à son introduction, sur le campus Carlone, le 15 mai dernier, de la « critique interventionniste » devant les élèves du Master Médiations thérapeutiques par l’art, j’ai tenté de le contacter par courriel. Ma missive étant depuis restée lettre morte, laissons l’orgueil de côté. Peut-être mes questions étaient-elles simplement désolantes ? Inconsistance du propos, hors-sujet, phrases trop longues, mal construites, figures mal choisies… Comme Pierre Bayard l’analyse dans « Comment améliorer les oeuvres ratées », les loupés peuvent se manifester de maintes manières et dans des contextes variés. Il arrive en effet de trébucher, de connaître un essoufflement de la pensée après une série heureuse, de formaliser une tentative dans un mauvais jour…

Peut-être, aussi, mes questions ont-elles trahi ma méconnaissance du sujet. Après le constat, puis la réflexion, plusieurs pistes auraient néanmoins permis d’améliorer, qui sait, peut-être même de sauver, la piètre production journalistique. Il était possible, pour cela, de choisir par exemple des réponses sans lien avec les questions, m’obligeant à repenser ma partie dans la discussion. Mais que faire de l’expérience du silence ? Eventuellement, imaginer qu’il a en fait été comblé. Croire qu’en même temps que Pierre Bayard décidait de ne pas me répondre, il faisait exactement le contraire et tenter de discerner, en toute logique, son propos. Car le critique littéraire propose lui-même au lecteur, dans une série d’ouvrages publiés dans la collection paradoxe des Éditions de Minuit, de modifier radicalement son point de vue et d’introduire des distorsions dans les histoires qui lui sont offertes.

Ainsi, face au texte de Lacan, «Litturaterre», le lecteur n’est plus un sot face au maître, mais un lecteur éconduit par un homme qui ne souhaite pas être compris. Pierre Bayard distingue six stratégies mises en oeuvre par le psychanalyste emblématique pour servir son dessein : l’utilisation de termes inconnus, la complexité de la syntaxe, rendre insituable la source de l’obscurité, rendre le texte trop dense, l’absence de découpage clair et laisser obscure la visée globale. Plus largement, la critique interventionniste permet, comme ici, un certain nombre de transpositions entre l’expérience de lecture et celle de l’analyse. Surtout, elle invite à la créativité, si tant est que celle-ci demeure structurée, joue sur le fil entre ludique et théorique et tienne la route jusqu’au point final. « Nous ne sommes pas une personnalité découpée en instances mais radicalement des personnalités multiples. Ceci implique évidemment une part majeure de subjectivité. Une auto construction et une auto interprétation », soulignait Pierre Bayard lors de son récent passage.

Questions à Jean-Michel Vives, Professeur de psychologie clinique, psychanalyste et directeur avec Frédéric Vinot du Master Médiations Thérapeutiques par l’Art

Peut-on convoquer explicitement la littérature dans une analyse, ou amener l’analysant à faire l’exercice de la réécriture du récit ?

JMV : Le récit dans la cure est une fiction. Cela ne veut pas dire qu’il est faux mais que le narrateur (l’analysant) revisite, réécrit et donc fictionne, au cours de son analyse, son histoire. C’est cette réécriture qui lui permet de jeter sur son histoire un nouvel éclairage et donc un nouveau regard. Les événements n’ont pas changé, c’est la lecture que l’on en fait qui est modifiée. À ce titre, la critique interventionniste policière est un excellent exemple de ce travail. Quand Pierre Bayard, sans changer un seul mot au roman d’Agatha Christie “Le meurtre de Roger Ackroyd”, au “Hamlet” de Shakespeare ou à l’enquête imaginée par Conan Doyle, “Le chien des Baskerville”, propose de résoudre d’une manière différente le meurtre qui se trouve au coeur de l’oeuvre, mettant en avant une autre solution tout autant — si ce n’est plus — satisfaisante que celle de l’auteur, il travaille dans ce sens. L’interprétation n’est alors pas le dévoilement d’un sens, mais la mise en évidence d’un sens autre… voire de plusieurs! A ce titre je ne dirai pas que l’on convoque la littérature dans une cure — même si le philosophe Marc-Alain Ouaknin va jusqu’à proposer une bibliothérapie… — mais que la littérature est consubstantielle à la cure.

La littérature est-elle un médium de nature similaire à la peinture ou à la musique. Ou l’usage des mots (et encore plus de la syntaxe) lui confère une place particulière ?

JMV : Toute pratique artistique s’inscrit dans le champ du sens et du langage même si elle ne le met pas au premier plan… À partir du moment où nous entrons dans le champ de la parole, nous devenons des êtres malades du sens et de la causalité. On n’y échappe pas… Et si les livres de Bayard m’amusent et m’intéressent tant c’est peut-être parce qu’ils dénoncent avec humour et intelligence cette tyrannie de la signification et de la causalité univoque.

Ensuite, dans le cadre du Master, qu’espérez-vous « mettre à disposition » des étudiants en leur présentant la critique interventionniste ?

JMV : Les conduire à réfléchir à ce qu’est une interprétation et les amener à penser la place du clinicien dans la construction de l’oeuvre qu’elle soit récit, peinture, musique… L’idée de Pierre Bayard de changer les auteurs des oeuvres (par exemple, le célèbre tableau “le Cri” devenant une oeuvre picturale de Robert Schumann) permet de s’interroger sur les enjeux concernant les coordonnées temporelles et spatiales d’une oeuvre. Une production faite en groupe dans un atelier, dans la solitude de sa chambre, en présence seule du clinicien prend un sens différent car, dans chaque cas, même si “l’auteur” est le même… il n’est pas identique. Voilà un très joli paradoxe clinique que l’approche de Pierre Bayard analyse avec rigueur et humour.

À titre personnel, vos lectures de Pierre Bayard ont-elles influencé votre pratique de l’analyse? ou ont-elles éclairé certains processus de la cure, notamment du côté de l’écoute par l’analyste? Est-il risqué de faire un rapprochement entre la lecture d’un roman et l’écoute d’un analysant ?

JMV : La lecture de Pierre Bayard a eu et continue à avoir une influence sur ma pratique. Il s’agit pour moi d’une gymnastique psychique : je me sens plus souple après la lecture de ses ouvrages, le champ de mon écoute s’en trouve élargi… La mise en avant et la confrontation à des paradoxes indécidables permet de ne pas enfermer la pratique analytique dans une répétition de savoir mais vient interroger ce qui semble évident. Or, pour un analyste rien ne saurait être plus “dangereux” que l’évidence et la certitude. Par son aspect “paranoïaque” l’oeuvre de Pierre Bayard dynamite les certitudes et oblige à penser la place du clinicien dans le dispositif thérapeutique.

Pierre Bayard était l’invité du séminaire Les voies de la création (voir la video : https://www.facebook.com/pg/PsychoFacNice-1727404297473398/posts/)

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