Votre pollution, vous la préférez avec ou sans U.V?

De longs filets à maille serrée flotteront-ils un jour à l’horizon du bitume, exhibant un tableau de chasse invisible à l’arrière des pots d’échappement ? Les présentateurs météo installés aux frontières du vingt heures afficheront-ils grise mine face à une armée de soleils luisants ? Célébrerons-nous de notre meilleure foulée les jours de mauvais temps ? De la même façon que les études sur les pesticides ou celles sur les perturbateurs endocriniens ont convaincu une frange de la population de passer au « bio », au « vegan » ou à une longue liste de « no », savoir ce que nous respirons pourrait avoir un impact sur nos représentations et à terme sur nos habitudes. Or, au-delà du fait qu’existent des « pics » de pollution, que savons-nous exactement de la chimie de l’air ? Peu de choses.

Pourtant, loin de refléter simplement la quantité de polluants émis par la civilisation, celle-ci est le fruit d’interactions complexes entre des facteurs humains et non humains. La forme donnée à une ville, sa capacité à héberger ses salariés, la météo, la topographie naturelle d’un site participent chacune à l’intensité des phénomènes de pollution. « La concentration d’un polluant dans l’atmosphère dépend certes de la quantité émise, mais également de l’intensité de dispersion et de diverses réactions chimiques », explique Nicolas Martin, chercheur au laboratoire ESPACE (Étude des Structures, des Processus d’Adaptation et des Changements de l’Espace). Son travail de géographe l’a amené notamment à conduire à Nice une étude longitudinale sur la variation du taux d’ozone dans l’atmosphère, entre 2007 et 2015 .

Car sur la ville, se superposent annuellement deux types de pollution : celle aux particules fines, non saisonnière, et celle à l’ozone, qui s’ajoute à la première entre avril et septembre, avec un pic au solstice d’été (20 ou 21 juin). « La formation d’ozone, un gaz inodore et incolore, se trouve impulsée par le rayonnement ultra-violet (les UV), qui va faire réagir d’autres polluants, dits primaires, entre eux », explique le chercheur. Les UV sont actifs en particulier sur les oxydes d’azote et les composés organiques volatils (COV) expulsés par les pots d’échappement, les cheminées, les bâtiments chauffés au fioul ou au gaz, les usines quand il y en a. « Il ne s’agit pas de ce qu’on appelle les particules fines », souligne Nicolas Martin.

La pollution n’est pas toujours là ou on l’attend

« La chimie mise en jeu est assez complexe », ajoute-t-il. « Par exemple, sur une grosse voie de circulation, on respirera beaucoup de choses sans doute nocives pour la santé mais pas d’ozone. Car pour cela, il faut que tous les ingrédients se trouvent réunis dans de bonnes proportions. S’il y a trop de monoxyde d’azote, ça ne marche pas ! ». En conséquence, la pollution à l’ozone aura davantage tendance à toucher les espaces naturels et la périphérie des centre-villes. Cela, en raison par exemple de la forme du relief niçois, de la proximité de la mer, des vents locaux et des axes urbains de circulation de l’air. « Pour vous donner une idée, la forme des bâtiments, l’orientation des rues, guident bien la brise thermique (1) le long du boulevard Gambetta et très mal le long de la rue de France ou de la Californie », illustre le géographe.

L’intensité et la fluidité du trafic routier ont également un impact lourd de conséquences sur l’accumulation de polluants à long terme, sur des échelles de temps allant de dix à vingt ans. À Nice, en raison de la faible activité industrielle, la pollution aux particules fines s’avère un peu moins forte qu’ailleurs. Toutefois, ces éléments physiques, solides ou liquides demeurent largement émis par les voitures. « Comme il existe des polluants primaires et d’autres qui en sont dérivés, dits secondaires, même avec un filtre, des particules continuent de se former à trente ou à quarante centimètres d’un pot d’échappement », souligne Nicolas Martin. Dès lors, quelles sont les conséquences de ces phénomènes pour la santé ?

Un projet de « guide » sanitaire en temps réel

C’est ce que se propose d’étudier le projet MUSE, financé dans le cadre de l’IDEX UCA JEDI. Collaborent à ce programme de recherche le Laboratoire de Soins Pharmaceutiques et de Santé Publique (L2SP), l’unité mixte de recherche ESPACE et l’équipe TransitionS, spécialisée dans la communication écocitoyenne. « Nous allons mettre en rapport notre connaissance de la pollution avec des données sanitaires (par exemple le taux et l’évolution de symptômes chroniques dans une population), pour essayer de mieux comprendre l’influence des polluants de l’air sur la santé », révèle Nicolas Martin. L’expérience se déroulera d’abord sur un quartier « test », situé au coeur de la future Éco Vallée, dans la zone des Moulins.

Les géographes auront précisément pour tache de produire des cartes locales très fines. « Nous croisons les données d’observation sur les taux de polluants avec les paramètres météorologiques. Nous parvenons alors à établir des liens, des covariations, à partir desquels énoncer des règles », résume le chercheur. Le but consiste ensuite à diffuser l’information auprès des citoyens, pour que ces derniers puissent adopter un comportement adapté, sur le long terme comme sur des périodes de « pics ». « Par exemple, éviter de faire du sport en extérieur, préférer certains endroits à d’autres, privilégier certaines heures de sortie », illustre encore le géographe. Le matin, la pollution a tendance à être écrasée au sol. La journée, par beau temps, il y aura une dilution verticale plus importante. Mais le meilleur allié de nos voies respiratoires reste le vent fort et surtout la pluie, qui lessive l’atmosphère… au moins momentanément.

(1) Les brises thermiques sont des courants d’air générés par des différences de température entre la surface de la mer et le continent. Elles suivent toujours la même direction et changent de sens selon le moment de la journée. À Nice, elles se déplacent de la mer vers les terres le jour et inversement la nuit.