Mon passé de collecteur de dettes m’a fait perdre foi en l’humanité

Le recouvrement de dette est un métier sadique. Plongée dans une agence où se croisent gangsters, ancienne star du X et embobineurs en série.

Ulyces.co
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May 14, 2015 · 7 min read

Je ne m’attendais pas à ce que les choses se passent ainsi. J’avais déménagé dans le Montana pour devenir enseignant, garde forestier, garde frontière, voire écrivain à la N. Scott Momaday — versé dans l’art du western. Tout, sauf ce que j’avais été en Caroline du Nord, à savoir dépressif. Mais à Kalispell, dans l’agonie d’une dépression économique aussi sérieuse que la mienne, il n’y avait aucun remède miracle pour remettre sur pied un ex-habitant mal en point de la Caroline du Nord.

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Kalispell, aux portes du parc national de Glacier

La ville comptait un bon paquet de boulots de bas étage pour anciens escrocs, militants antigouvernementaux, travailleurs payés en nature et autres flemmards en fin de vie. D’homme à tout faire à concierge et inversement, on trouvait de tout « aux portes du parc national de Glacier ».

C’était également le siège d’une importante agence de recouvrement qui avait fait paraître une annonce pleine page dans le journal du coin, qui disait : « OUVERT À TOUS : CHERCHE ASSOCIÉS, BON SALAIRE ET BONUS À LA CLÉ ». Le journal en question avait refusé de m’accorder quelques piges sous-payées. Aussi, armé de mon esprit retors et les poches quasi-vides, je me suis pointé aux portes ouvertes de l’agence, qui m’a immédiatement embauché pour dix mois.

J’en suis ressorti convaincu que la plupart des sociétés de financement de ce bas monde ne cherchent qu’à vous baiser.

Les bras cassés

Nous étions des « associés », car ce noble titre était censé pousser les débiteurs, appelés officiellement chez nous des « bras cassés » ou des « sacs à merde », à payer d’anciennes dettes qu’ils auraient préféré oublier. Même si je n’étais pas encore avocat, cette étiquette d’ « associé » devait apporter davantage de crédibilité à mes revendications sur leur argent. Si le débiteur, malin, ne mordait pas à l’hameçon et comprenait que c’était un simple gars de 22 ans qui l’appelait, je donnais des réponses vagues comme : « Eh bien, je n’ai pas encore passé mon barreau dans le Montana », ou : « Je suis associé dans ce cabinet d’avocats. » Aussi foireuses qu’elles soient, ces affirmations ne dérogeaient pas au Fair Debt Collection Practices Act (FDCPA), une loi fédérale votée sous l’administration de Jimmy Carter visant à régulariser les activités des agences de recouvrement. Ainsi, mes « associés » et moi-même continuions à les débiter. C’était immoral, mais bon, tout ce que je faisais dans ce cabinet l’était.

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Il y avait deux jours de « formation ». Ces derniers consistaient essentiellement à nous apprendre comment allumer les ordinateurs, tout en nous rappelant que l’utilisation personnelle d’Internet aux heures de bureau était strictement interdite, à moins que ce ne soit pour traquer un débiteur. Après cela, on m’a conduit devant un terminal informatique, demandé de m’asseoir, et dit qu’on attendait de moi que je passe les dix prochaines heures à « sourire et à composer les numéros » des « sacs à merde » dont les noms figuraient dans mon dossier de collecte. Le responsable — une ancien acteur de films pour adultes qui commençait à prendre de l’âge et fils d’un de ces gangsters de Chicago à qui appartenait le cabinet — m’a ensuite annoncé qu’il voulait faire un bras de fer avec moi.

« — Hé, mon salaud ! a-t-il dit en saisissant mon biceps. T’es un grand gaillard, toi. — Euh, ouais, ai-je répondu. — Ils sont gros comment tes biceps ? — Aucune idée. — Quand j’étais à L.A. et que je tournais des films et des vidéos, les miens faisaient 48 cm, mais je n’avais pas de jolies courbes comme les tiennes, ces belles courbes à la Schwarzenegger. Tu les as déjà mesurés ? — Je ne sais pas du tout combien ils font. — C’est bon, on fera un bras de fer. Je vais te botter le cul. Et si tu fais une pause clope, on refera un bras de fer et je te botterai encore le cul. — Je ne fume pas. — Je te botterai quand même le cul, tu verras. Attends un peu ! »

Après ça, il est sorti fumer une cigarette, chose à laquelle il consacrait la majeure partie de sa journée. Il revenait de ces pauses seulement pour « conclure une affaire » avec tout débiteur qui se montrerait hésitant et serait disposé à ouvrir son chéquier. Mon premier appel, comme la plupart d’entre eux, n’avait rien de spécial :

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Les agences de crédit ne vous lâchent jamais, même si vous êtes mort.

Moi : Bonjour, c’est M. le Débiteur ?
D : Qui appelle ?
Moi : Puis-je parler à M. le Débiteur ?
D : C’est à quel propos ?
Moi : Est-ce que vous êtes M. le Débiteur ?
D : Oui, c’est moi. De quoi s’agit-il ?
Moi (en m’éclaircissant la voix) : Eh bien, M. le Débiteur, je suis un associé de Law Film & Associates, et j’appelle à propos de votre compte chez Household Bank Visa, à qui vous devez le somme de 4 500,33 dollars. Veuillez noter que ceci est une manœuvre de recouvrement de dette et que toute information obtenue sera utilisée pour…
D : Allez vous faire foutre.

[Clic]

Mon collègue de box, lui, était un sacré spécimen : un ex-détective de San Francisco devenu avocat ; devenu alcoolique ; devenu fanatique ; devenu collecteur de dettes ; redevenu alcoolique ; puis collecteur de dettes viré II ; devenu fanatique II ; devenu finalement collecteur de dettes III. En plus de persécuter impitoyablement les « bras cassés » et autres « sacs à merde » dont les dettes appartenaient à présent à Law Firm & Associates, il entretenait une conversation perpétuelle, sûrement dans l’espoir de me conseiller pendant que je m’engageais sur la voie hasardeuse du véritable éveil spirituel.

« Donc tu veux être écrivain… ben je connais un gars à General Mills…t’as pensé à écrire des articles au dos des boîtes de céréales ?… je veux dire, c’est déjà quelque chose… et je peux l’appeler… on volait souvent ensemble à l’époque où j’avais un avion… c’était le bon temps… je volais tout le temps avant… parfois, lui et moi on allait jusqu’à Bakersfield ou Sacramento… un rapide aller-retour… mais je pourrais l’appeler… tu sais… lui en toucher un mot… ce sera peut-être un début… j’ai suivi mes rêves et Dieu m’a montré la voie… je n’étais pas que détective… non, j’allais à l’école de droit le soir… et j’étais avocat… c’était ça mon rêve… et non… maintenant je ne fais plus ça… Dieu me l’a donné et Dieu me l’a repris… mais je te le dis : suis tes rêves… “celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe et je ne dis pas que j’arriverai à grand-chose… si ça se trouve, il ne travaille plus chez General Mills… mais c’est une idée… et… BONJOUR, C’EST M. LE DÉBITEUR, hum ? »

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Il radotait pendant des heures et des heures, jusqu’à ce que je comprenne progressivement que je me trouvais en présence d’une personne qui, un millénaire auparavant, aurait pu être considéré comme un gourou ou un homme saint. Si on avions été en l’an 1004 ap. J.-C., je l’aurais bien vu nous guider dans la prière jusqu’au sommet d’une falaise, avant qu’on fasse le saut de l’ange pour tenter d’avoir une illumination. Au lieu de quoi nous étions en 2004, et il persuadait les gens de lui donner l’argent qu’ils n’avaient pas pour payer des dettes insignifiantes. Ensemble, ce cinglé et moi faisions partie d’une vaste équipe de robots nettoyeurs qui reprenaient des dettes impayées et essayaient d’en tirer autant d’argent que possible. Law Firm & Associates regroupait les restes d’un système capitaliste à la dérive et nous, on triait le tout à la recherche d’un louis d’or ou deux.


Découvrez la suite de l’histoire sur Ulyces.co.

Une histoire d’Oliver Lee Bateman, traduite de l’anglais par Anastasiya Reznik d’après l’article « My Time as a Professional Debt Collector Made Me Lose Faith in Humanity », paru dans VICE.

Couverture : Un homme inquiet.

Création graphique par Ulyces.

Ulyces Éditions

Ulyces est une maison d’édition numérique qui publie des…

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