Réflexions sur la « Charge mentale »

Le Comte Anonyme
Aug 8, 2017 · 7 min read

Si vous aviez échappé à ce buzz word, c’est fini puisque vous allez lire cet article. Et si vous le connaissiez déjà, ça sera l’occasion de confronter nos points de vue. Le mien est assez ambivalent et je vais vous expliquer pourquoi.

J’ai découvert l’expression par un article d’Arrêt sur l’image (désolé, l’article est réservé aux abonnés) qui justement en retrace la genèse. Le buzz est parti d’une courte BD publiée sur le blog d’une ingénieure en informatique et relayée sur son Facebook. La BD explique que non seulement les femmes se tapent la grosse majorité du travail domestique, mais qu’en plus c’est elles qui y pensent en amont, et que ces feignasses d’hommes, quand ils acceptent de prendre une part du travail, ne le font qu’en mode exécutant, demandant au préalable la tache à faire et n’en faisant surtout pas plus, laissant donc au passage la charge mentale à ces dames. La BD pète les scores de clics, de partages et de commentaires sur le réseau, la presse s’en empare et surfe sur la vague, jusqu’à en oublier le message derrière l’expression.

Mais cette « charge mentale » n’est pas juste sortie de l’inspiration de la blogueuse. Elle est d’abord apparue au début des années 80 dans le monde du travail. Normal me direz-vous puisque la charge mentale est directement liée au travail. C’est le côté un peu énervant de ce buzz : la découverte que tout travail nécessite en amont une préparation. Même pour le plus con des jobs. D’ailleurs, si certains boulots sont si chiants c’est justement parce que certains y ont réfléchi en amont et ont bossé pour ne déléguer finalement que la partie rébarbative, ne nécessitant le moins de réflexion possible, de façon à pouvoir être faite par des employés les plus interchangeables possibles, voire par des robots quand on le peut (et maintenant on peut souvent).

Mon sentiment

Comme je le disais en introduction, il est partagé.

D’un côté le négatif. D’abord à cause de ma méfiance en tout ce qui fait du buzz sans discernement. Des nouveaux mots concepts qui déboulent et envahissent l’espace, il y en a plein. Et quand on approfondit, on s’aperçoit souvent que cela cache des objectifs moins avouables que ceux mis en avant. En l’occurrence, dans le cas présent, l’appropriation par une partie du mouvement féministe, et qui m’a déplu dans le côté caricatural dont l’homme est présenté dans la BD. Je ne me suis pas reconnu dans cette caricature en tant qu’homme. Et je n’aime pas cette façon de renvoyer tout le genre masculin à cette caricature, pas plus que les femmes aiment en général les caricatures les présentant comme, au choix, futiles, salopes ou ménagère.

Mais on ne juge pas un concept en fonction d’une partie de ceux qui le défendent. Et je reviendrais prochainement sur cette partie du féminisme qui m’exaspère. J’ai donc poussé ma réflexion un peu plus loin.

La séparation entre la charge mentale et le travail effectif qui lui est lié est le fondement de l’organisation scientifique du travail, OST, base du taylorisme. De cette façon chacun effectue les tâches pour lesquelles il est le plus qualifié, le plus efficace, le plus productif et pour lesquelles il est réellement payé. Quitte à ce qu’il y en ait qui ne soit payé qu’à réfléchir, planifier, organiser et d’autres qu’à exécuter.

Les choses ont un peu évolué depuis le début du 20e siècle, mais cette séparation est toujours un des éléments d’une meilleure efficacité collective. C’est ce qu’on apprend à tout bon manager de nos jours : savoir déléguer. S’il ne sait pas déléguer, ou s’il a peur que le travail ne soit pas fait exactement comme lui l’entend, il va devoir le faire lui-même, et on ne le paye pas pour ça. Lui est là pour planifier, gérer les délais, dispatcher les tâches dans son équipe. Dit autrement, lui doit prendre la charge mentale et laisser le travail effectif à son équipe, lui-même effectuant ce travail sur les ordres de son supérieur qui gère lui l’organisation à un niveau au-dessus.

C’est un modèle très hiérarchique. Heureusement d’autres modèles existent, plus souples, plus horizontales, mais où malgré tout, on voit une séparation entre la charge mentale et le travail effectif lui-même. Et c’est normal, cette séparation améliore l’efficacité globale. Si tout le monde portait 100 % de la charge mentale lié au travail effectif qu’il produit, il n’y aurait plus de collectif et ce n’est qu’en se regroupant que l’on peut faire des choses que l’on est incapable de faire seul.

Et là on en revient au couple. Si la charge mentale est encore moins partagée que le travail effectif, cela affaibli le couple. Contraire à l’entreprise, il n’y a pas de rapport hiérarchique, en tout cas dans le monde vanille il ne devrait pas y en avoir. Cela n’empêche pas que chacun puisse avoir des aptitudes différentes qui font que naturellement certaines tâches se répartissent d’elles-mêmes, au fil du temps. Un des deux est plus doué pour la cuisine, l’autre pour le bricolage, ça arrange bien l’autre que cela soit comme ça et roule ma poule.

C’est pour toutes les autres tâches que cela pose problème. Celles pas forcément gratifiantes, où on ne peut pas réellement dire qu’il y ait des aptitudes particulières qui y prédestinent l’un plus que l’autre. Pour ces tâches, la charge mentale pèse d’un poids plus lourd, puisque c’est souvent celui, et je devrais malheureusement dire celle, qui y pense en premier qui la fait de A à Z. À moins de demander explicitement à l’autre de le faire. Mais demander, ça coûte. À la longue ça fatigue et on finit par se dire qu’on a plus vite fait à le faire soi-même qu’à le demander sans cesse. Voire, l’autre fini par se vexer d’être celui à qui on demande, se trouvant ainsi rabaissé au rang d’exécutant, donc à un rôle inférieur dans la hiérarchie.

Et là, on ne peut que donner raison à la BD du début : les femmes ont, malheureusement pour elle, sans doute en grande partie à cause du conditionnement constant de la société dès leurs plus jeunes ages, à être des bonnes gestionnaires de famille. Ce que le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans L’Obs, cité par l’article d’Arrêt sur image, résume en disant que la femme a encore aujourd’hui, bien plus que l’homme, « la famille dans la tête ».

Bon ben voilà, on a bouclé la boucle. L’utilisation du concept est valable dans le cadre du couple et cela peut aider sans doute à ce que certains hommes ajustent leur comportement. CQFD. Merci. Attendez, pas tout à fait. Comme un des sujets de ce blog est le BDSM, et notamment le BDSM au sein du couple, on va pousser la réflexion un peu plus loin.

Et si finalement cette histoire de charge mentale était un des points d’appuis principaux d’une relation D/s. De telles relations, 24/24 ou non, vise entre autre à décharger la soumise d’une partie de la charge mentale pour ne devenir qu’exécutante. Et c’est souvent une des conséquences positives misent en avant par les soumises quand elles entrent dans ce genre de relation : ne plus avoir à réfléchir, juste à obéir. Même si cette hiérarchie ne porte que sur la partie sexuelle de la relation, cela enlève déjà la charge mentale liée à cette activité sexuelle. Car oui il y a une charge mentale à vouloir entretenir le désir. Et si la domination porte sur de plus larges domaines, l’allègement est encore plus conséquent. On peut citer en vrac, l’obligation de faire du sport, des horaires strictes, le choix des vêtements, l’entretien de la vie sociale, la gestion du budget, la tenue du foyer… Le dominant peut, en accord avec sa soumise, prendre en charge l’organisation de beaucoup de choses. C’est alors à lui d’y penser.

Finalement, ce concept de charge mentale ne fait que valider le fait que le dominant n’a pas que le beau rôle, celui du mec qui profite en donnant des ordres et en buvant son apéro en se faisant tailler une pipe. Et d’ailleurs, c’est souvent quand le dominant arrête d’assurer cette charge mentale que la soumise perd pied, retrouvant petit à petit le poids de devoir penser en plus d’obéir.

L’idée ne met pas venue comme ça à la lecture de l’article d’Arrêt sur image, mais en lisant le billet de blog d’Amazone « Mais que s’est-il passé ? » qui évoque la charge mentale.

Ce qui est drôle dans son article c’est l’exemple qu’elle donne qui fait déborder le vase et qui déclenche la discussion avec son Maître. Son Maître et mari lui pose la question “par quel chemin je préfère passer pour rentrer”. Dans un cadre purement domestique de vie de couple, on ne peut pas dire que cela soit un cas majeur de délégation de charge mentale.

Mais je vais m’y arrêter 30 secondes car c’est typiquement le genre de cas où on se reconnaît tous. Si on essaye de retracer ce qui amène la question dans le cerveau de celui qui la pose, un peu à la Homer Simpson, cella pourrait donner ça : « Tiens, par où je vais rentrer moi ? Je m’en fous un peu en fait. Et si je demandais à ma femme, peut-être qu’elle ça lui importe, en plus ça lui montrera que je tiens compte de son avis. » Et paf, voilà la question qui tombe. Sauf qu’en face, la notion de préférence passe au second plan, sans doute parce qu’elle s’en fout un peu aussi, et finalement elle se sent obliger d’y réfléchir.

Là c’est fait machinalement, sans penser à mal. Mais cela pourrait tout autant être réfléchi et finalement ça n’en serait que plus une bonne stratégie. Parce que si on se tourne vers les méthodologies de gestion personnelle, toutes vous diront qu’il faut organiser les choses qu’on doit faire en plusieurs catégories, et que pour certaines de ces catégories, la meilleure solution c’est de déléguer.

Quand on y réfléchit c’est dégueulasse comme méthode. Cela revient à déléguer les trucs qu’on ne veut pas vraiment faire à autrui. Si tout le monde délègue ce qu’il juge peu important à ses yeux, ça va être un sacré bazar à la fin.

Un pas de côté

Des bouts de mon cerveau par Le Comte Anonyme

Le Comte Anonyme

Written by

Des bouts de mon cerveau. #HistoireErotique #Domination #Reflexions

Un pas de côté

Des bouts de mon cerveau par Le Comte Anonyme

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade