Ce que j’aurais bien voulu savoir sur la Classe Prépa

Entre septembre 2006 et juin 2008, j’ai vécu en Classe Prépa. Aujourd’hui, avec un de recul de dix ans, je reviens sur mes 18–20 ans afin de porter un nouveau regard sur ce que fut mon quotidien pendant ces deux années.

Il existe plusieurs idées reçues ainsi que quelques mythes autour de la Prépa.

Dans le court texte qui suit, je partage ma perspective sur deux années importantes de ma scolarité et de ma vie de jeune adulte. Si mes propos ne correspondent pas à votre réalité, n’ayez pas d’inquiétude. Ils ont pour seul but de vous faire réfléchir sur la vie en Classe Prépa et me permettent d’articuler les quelques leçons que ces deux ans m’ont apporté. Peut-être que ce témoignage vous sera utile dans votre parcours, aujourd’hui. J’aurais apprécié lire ou obtenir des témoignages nettement plus authentiques, plus variés et plus complets que ceux que j’ai reçu. Voici le mien et j’espère qu’il contribue à obtenir cette diversité.


“Ça t’ouvre plein des portes pour ton avenir, si tu ne sais pas quoi faire plus tard.”

Le concept de portes ouvertes sur l’avenir est assez positif et motive à poursuivre des études pour construire une carrière sur le long terme. Cependant, lorsque l’on a 18 ans et que l’on ne sait pas quoi faire comme métier, on a tendance à redouter le manque de choix. Un choix implique le renoncement à une infinité de possibilités et cette peur du ‘mauvais chemin’ nous angoisse. Ce fut mon cas et je ne m’en suis rendue compte que bien des années plus tard. J’avais été tête de classe pendant toute ma scolarité, il était presque logique que j’aille en Prépa. Plusieurs de mes camarades se reconnaissent dans ce profil et sans doute vous reconnaissez-vous également si vous êtes en Prépa aujourd’hui.

Mais j’ignorais que la Prépa m’aiderait à définir aussi ce que je ne voulais PAS faire plus tard. J’ai fermé quelques portes et en ai choisi certaines. À la fin de ma deuxième année, j’avais compris que:

  • je ne voulais pas faire une profession dans la Chimie
  • je ne voulais pas travailler dans la Recherche ou en laboratoire
  • je ne voulais pas travailler dans l’Enseignement
  • je voulais débuter une carrière internationale le plus tôt possible
  • je voulais travailler dans le secteur des Technologies (sans vraiment savoir ce que cela voulait dire à l’époque)
  • je voulais apprendre à programmer et comprendre comment fonctionnent les systèmes d’information (Internet, Télécommunications, Informatique et Electronique, etc…)

Aurais-je pu prendre ces décisions sans passer par une Prépa? Probablement. S’il m’était possible de revenir en 2006 et de tout recommencer, j’aurais postulé à l’INSA Lyon, au lieu de faire une Prépa classique. J’aurais certainement atteint mes objectifs, le stress des concours en moins. J’aurais aussi cherché un soutien psychologique, car mon moral et ma confiance en moi se sont beaucoup effrités en Prépa. Je crois surtout que mon orientation post-Bac aurait pu être mieux adaptée à ma personnalité et à mon projet professionnel si j’eusse recherché beaucoup plus de témoignages et rencontré beaucoup plus de personnes, au lieu de laisser trop de portes ouvertes par peur du choix.

“Ce sont deux ans de compétition entre les étudiants.”

La personne qui vous affirme cela n’a jamais mis les pieds en Prépa. Vous devez donc cesser de prendre ses faux témoignages comme paramètres dans votre décision post-Bac. En deux ans, j’ai toujours reçu une réponse positive lorsque je demandais le cours ou l’aide de quelqu’un pour réviser. Il était même normal, voire souhaité, de réviser en groupe pour aider ceux qui en avait besoin et comprendre mieux le cours. On se serrait les coudes parce qu’on galérait tous ensemble sur le même bateau. On comprenait la détresse de l’autre et on a développé une vraie sympathie pour ceux qui ont traversé la même épreuve et la même fatigue que nous.

Cependant, que les étudiants ne soient pas en compétition constante les uns contre les autres ne signifie pas que la Prépa soit le Royaume des Bisounours. À savoir:

  • Chaque classe a son classement par matière des élèves en fonction de leur notes. Il y a aussi un classement général des moyennes dans chaque matière. Ces classements sont des indicateurs qui mesurent la progression de chaque élève dans le temps au sein de la classe.
  • Il est possible que le passage de Sup (1ère année) en Spé (2ème année) dépende de ce classement, dans une certaine mesure.
  • Les élèves qui se positionnent dans la moitié ou tiers supérieur du classement passent en “étoile” pour leur année en Spé. (“étoile” = “*” = “sans élément nul”. Haha. Drôle. Ou pas.)
  • Une fois que le cours est donné, il n’est pas répété par le professeur et c’est à l’élève de se mettre à jour par ses propres moyens. Les élèves dépendent donc de l’entraide pour combler leur lacunes et les retards dus à des (rares) absences.
  • Chaque personne est différente et gère le stress comme elle peut, ce qui a parfois conduit à des malentendus, des conflits ou certaines agressivités entre les élèves. Cependant, rien de bien anormal ni de dramatique qui sorte de l’ordinaire des relations qui s’installent au sein de tout groupe de personnes.

Mes camarades de classe sont les mieux placés pour comprendre mon quotidien en Prépa. C’est rare de pouvoir partager autant avec des personnes qui ne sont, au départ, ni vos amis, ni de votre famille. Certains deviennent et restent de très bon amis et les échanges en classe prennent parfois des airs de dynamiques familiales.

“T’es bonne/bon élève, la Prépa est faite pour toi.”

La différence de difficulté, d’exigence et de rythme avec le lycée est sans appel. Pour autant, la Prépa n’est en aucun cas une “voie royale réservée aux meilleurs de la classe”. Cette idée reçue se situe très loin de la réalité.

L’étude de séries numériques en Maths est beaucoup plus approfondie en Prépa qu’en Terminale S.

D’abord, on peut faire une Prépa dans la plupart des villes en France, pas uniquement en région parisienne, et prétendre l’admission aux meilleurs écoles, en travaillant en se préparant de manière adéquate. Il y a une certaine égalité des chances qu’il faut reconnaître à ce système particulier. Ensuite, il n’est jamais garanti que de bons ou d’excellents résultats au lycée apportent automatiquement des bonnes notes en Prépa. En ce qui me concerne, la chute libre de mes notes porta un gros coup à mon moral, mais ce fut pourtant un choc qui m’a permis de mesurer la valeur de l’effort et l’importance de penser sur le long terme en apprenant de mes échecs. D’autre part, et fort heureusement, des notes moyennes au lycée ne sont pas déterminantes d’un échec en Prépa ou aux concours. Nombreux sont celles et ceux qui avaient de moins bonnes notes que moi en Terminale et qui étaient loin devant moi au classement en Prépa. Ce fut le cas en Chimie.

De plus, si on réduit la définition “Être bon élève” à “Avoir de bonnes notes” et si on attribue ce résultat comme raison suffisante pour faire une Prépa, alors on oublie ce que la Prépa est en substance: une Préparation sur 2 ans aux concours. Comme dans n’importe quelle discipline, aucun objectif n’est atteint sans efforts, sans concentration et sans erreurs.

Le sujet de mon premier DS (Devoir Surveillé) de Maths était un extrait de concours considéré facile. Ma note de 4,5/20 m’a bouleversée car je pensais avoir bien révisé le cours et ne comprenais pas pourquoi mes erreurs me valaient tant de points perdus. Comme je n’avais jamais eu des difficultés scolaires, recevoir cette note me fut terrible. Ce fut la première d’une longue série de notes sans chiffre de dizaines et plus proche du 5 que du 9. Surtout en Chimie.

Pourtant, les notes ne sont qu’un symptôme du problème. Tenter de résoudre correctement un exercice de concours après une seule semaine de cours est voué à l’échec. Personne n’est prêt en une semaine pour réussir une épreuve qui demande deux, voire trois, ans de préparation. C’est comme monter au sommet de l’Everest sans avoir tenté (au moins) un sommet moins difficile avant, sans se préparer physiquement pour l’expédition et sans planifier son voyage. C’est voué à l’échec ou à la catastrophe. Les notes deviennent un indicateur et cessent d’être le but des exercices. Avoir la moyenne ne veut plus rien dire. C’est la progression et l’apprentissage à partir de ses erreurs qui importe.

Sans efforts, aucun objectif n’est atteignable sur le long terme, que l’on soit bon ou mauvais élève, car ces attributs n’ont plus aucun sens en Prépa.

“On travaille tout le temps.”

C’est mot pour mot ce que j’ai dit à ma famille, à mes amis, à tout le monde, pendant deux ans. Afin de confirmer cette impression avec des chiffres, petit calcul d’approximation en me basant sur mon emploi du temps de l’époque.

  • Soit 8 heures la durée de cours moyenne par jour, soit 40 heures par semaine du lundi au vendredi.
  • Soit 3 heures la durée des colles (ou kholles, épreuves notées à l’oral) par semaine.
  • Soit 4 heures la durée du Devoir Surveillé, tous les samedis.
  • Sachant qu’une année scolaire de Prépa dure environ 10 mois, soit 80 semaines la durée de 2 années scolaires, en comptant les weekends et en décomptant les vacances.
  • Nous obtenons un total approximatif de 3760 heures de présence en cours et/ou en examen sur 2 ans.
  • Aussi, soit 8400 heures la durée totale de ces 80 semaines, en prenant comme convention ‘1 journée éveillée = 15 heures” et ‘1 semaine = 7 journées’.
  • Dès lors, d’après le quotient 3760/8400 = 0.447, arrondi à 0.45.
J’aurais passé approximativement 45% de mes 2 années scolaires de Prépa en cours et/ou en épreuve, pendant mes 18–20 ans.

Ce n’est pas peu. Cela veut dire que j’ai passé 45% de mon temps physiquement au lycée, au sein de ma classe, entourée de la même dizaine de professeurs, concentrés sur les mêmes 6 matières (Maths, Physique, Chimie, Français-Philo, Anglais, Espagnol), avec le même objectif: intégrer une École d’Ingénieur à la rentrée 2008.

En une heures de colle, on restitue des connaissances apprises en cours et on s’attèle à la résolution d’un exercice préparé par une ou un examinateur qui note l’ensemble de la performance.

Quid du 55% du temps restant? Il restait encore à caser les révisions de cours, la préparation des colles, les devoirs à la maison (DM) à rendre toutes les semaines pour chaque matière, la préparation d’exercices pour les heures de Travaux Dirigés (TD), la préparation des Travaux Pratiques (TP) hebdomadaires, les lectures de textes, la rédaction des dissertations et des traductions. Sans oublier de dormir, se nourir, se reposer, faire du sport, passer du temps en famille et entre amis. Malheureusement, j’ai dû renoncer à la plupart des dernières activités de cette liste par manque de temps.

Dans mon cas, l’idée que l’on passe son temps à travailler en Prépa s’est vérifiée. J’ai souvent vécu cette raréfaction du temps ‘libre’ comme une pesante angoisse. Paradoxalement, je l’ai ressentie aussi comme une perte de temps, alors que je voulais définir ce que je voulais devenir: explorer d’autres pays, rencontrer des gens différents, construire quelque chose de nouveau et apprendre de nouvelles langues. J’ai fait et je continue de faire tout cela après la Prépa, car j’ai voulu compenser ce que je n’ai pas pu faire pendant deux ans.

La Prépa me paraissait parfois comme une perte de temps. Aujourd’hui, j’ai compris que ce fut un défi qui m’a appris la constance et une épreuve psychologique personnelle qui m’a équipée pour la suite de mon parcours.

Ceci est le témoignage qui m’aurait le plus aidé pour gérer mon temps et que j’aurai aimé recevoir:

Il est important de ne pas oublier de profiter de chaque instant et de chaque échange en Prépa. Le développement personnel cesse très vite d’être une priorité et c’est bien dommage. On apprend tellement plus sur nous-même en se confrontant à ses erreurs et en demandant de l’aide aux autres plutôt qu’en bachotant des heures sur des exercices de thermodynamique dans son coin. Deux ans, c’est beaucoup et très peu à la fois. Il ne s’agit pas de mettre sa vie en pause sous prétexte que l’on n’a plus de temps pour soi ou pour les autres. Il faut aussi apprendre à garder le moral pendant ces moments difficiles et découvrir ce qui nous fait tenir le coup. À l’avenir et dans d’autres circonstances, c’est en général cette même chose qui nous aidera à tenir le cap.

“Les étudiants de Prépa vivent dans une bulle”

D’après le dernier point, on peut considérer qu’une bulle de travail existe pour les étudiants en Prépa. Ils vivent dans cette bulle parce qu’ils sont concentrés sur l’objectif à long terme d’admission aux concours et que le résultat de ces concours dépend presque entièrement de leur performance et de la qualité de leur préparation.

La Prépa exige un emploi du temps chargé car les programmes des concours sont denses et complets. Ce n’est pas par gaité de coeur qu’un jeune adulte de 18–20 ans s’impose de passer la plupart de son temps à étudier et faire ses devoirs. Cette concentration peut être perçue comme un renfermement sur soi ou une réclusion para la famille ou les amis qui vivent cette expérience depuis d’extérieur en tant que spectateur ou accompagnateur.

Pourtant, vivre dans une bulle pendant deux ans n’implique pas de vivre isolé des autres. Certes, il y a beaucoup de travail personnel à fournir, mais si on ne considère uniquement que la dimension scolaire de la Prépa, ce serait passer à côté des autres leçons qui ne sont pas au programme des concours: vivre la camaraderie, se remettre des échecs, connaître ses capacités d’apprentissage et de concentration, repousser ses limites intellectuelles et émotionnelles, apprendre des autres, comprendre des phénomènes et concepts scientifiques, développer sa curiosité, et continuer de mûrir. Si vous êtes en Prépa, soyez patients avec vous-même et avec vos proches. Si vous êtes un proche d’un étudiant en Prépa, soyez patient avec elle ou lui. Deux ans sont si vite écoulés.

“Il n’y a que des geeks en Prépa”

Apprécier ses études et prendre au sérieux son avenir professionnel n’est pas réservé qu’aux boutonneux mal dans leur peau qui écrivent des théorèmes de Maths dans leur temps libre. Aucun de mes camarades ne correspondaient à cette définition stéréotypée. Ils faisaient tous preuve de grande intelligence et de force de caractère à leur façon, ce qui m’a toujours motivée et inspirée. Nous étions 1/3 de filles en Sup et en Spé. Aussi, le genre, le lycée d’origine et la mention (ou l’absence de mention) au Bac n’avaient aucune corrélation avec les notes obtenues. Petite photo de classe.

Sup PCSI 1, 2006–2007

Nous avions tous en commun notre persévérance, notre intérêt pour les sciences et notre désir de réussite sur le long terme. Je crois que nous étions tous un peu geeks à notre façon. Suis-je une Geek? Bien sûr et avec grande fierté.


Dix ans plus tard, je suis ingénieure, je gère des équipes, je travaille dans le Web et j’ai vécu et travaillé dans 5 pays. Et pourtant, j’étais loin de briller en Prépa. Nous travaillons tous dans des domaines et des industries très variées et dans différentes régions du monde. Impossible de prédire toutes ces possibilités lorsque la photo de classe a été prise. Mais il est certain qu’avoir partagé deux ans d’études et d’épreuves ensemble nous a rendu plus forts et déterminés dans nos projets. Ce fut un honneur d’avoir vécu en Prépa avec vous tous.

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Si vous voulez en savoir plus sur mes études ou mon parcours ou si vous avez d’autres questions, n’hésitez pas à les partager dans les commentaires ou à me joindre par ici. J’espère sincèrement que cet article ai pu vous aider. Si vous étiez élève ou professeur en CPGE au Lycée Descartes de Tours entre 2006 et 2008, écrivez-moi pour qu’on se mette à jour. Bon courage à tous!