Atelier Axe 3 — 17/06 session 1

RIFREQ2015
Jun 19, 2015 · 9 min read

Vers des processus d’hybridation des démarches et des méthodes : complexité des données et mixité méthodologique

Une dizaine de chercheurs et praticiens ont investi ce jeudi 18 juin 2015 une salle de cours inutilisée à cette période de l’année à l’ITIC (Institut des Technosciences de l’Information et de la Communication) sur le campus de l’Université Paul-Valéry de Montpellier. Leur point commun ? Leur intérêt pour la complexité des données et la mixité méthodologique. Claire Noy, maître de conférences à Paul-Valéry, anime le débat et joue pour l’occasion les maîtres du temps.

Présentation 1

Méthode mixte d’évaluation du vécu perceptif chez des sportifs de haut niveau, dans le cadre d’un suivi des processus de récupération par la Fasciathérapie Méthode Danis Bois
Philippe Rosier, Psychopédagogie, Université Fernando Pessoa, Porto, CERAP

Sportif depuis tout petit, ce kiné de formation dit ne jamais s’arrêter de bouger. Il semble pourtant très calme pour présenter ce jour-là sa recherche.

Etude sur des sportifs de haut niveau dans le cadre de la fasciathérapie

Philippe Rosier s’est penché sur sa pratique : la fasciathérapie. Il explique avec humour« la fasciathérapie n’a rien à voir avec la face, c’est un tissu qui n’était pas suffisamment étudié dans la médecine. » Cette technique manuelle de massage doux et profond permet en fait de traiter les tensions et douleurs du corps humain. Elle crée une relation forte entre le patient et le traitant. C’est en accompagnant, en tant que praticien-chercheur, 10 sportifs de haut niveau, qu’il a cherché à mieux comprendre le vécu et l’état des sportifs face à la sollicitation extrême quotidienne. C’est notamment au moment de la récupération qu’il joue un rôle important car le sportif est alors plus vulnérable à la blessure.

« Je savais faire les choses, mais ne savais pas comment les expliquer, je me focalisais sur les douleurs corporelles mais pas sur l’impact sur le psychisme. »

Il s’interroge par exemple sur ce qu’entend un sportif par une phrase comme « j’ai pas bien récupéré » Qu’est-ce que cela signifie d’un point de vue physique, psychique, sociale ? C’est la subjectivité qui l’intéresse.

Philippe Rosier s’inscrit dans un courant que l’on appelle la santé perceptuelle et la récupération somato-psychique. De son point de vue, le vécu du corps n’est pas suffisamment pris en compte dans l’acceptation.

Le phénomène a été étudié de façon à la fois quantitative et qualitative avec une approche par méthodes mixtes (Tashakkori & Teddlie, 2003).

Entrelacement des méthodologies quantitatives et qualitatives

Philippe Rossier a réalisé un questionnaire traitant de santé physique telle que la douleur physique chronique mais aussi la santé perceptuelle, l’état émotionnel, les problèmes d’attention, etc.

Ces observations en séance apportent par ailleurs de la profondeur à la statistique. Il note par exemple en séance la présence de douleurs asymptomatiques : « Je n’avais pas de douleur à l’épaule mais quand tu me touchais l’épaule, quand la main est rentrée dans la profondeur, j’ai senti une douleur. Le tissu s’est relâché. »

Une méthodologie mixte permet donc celui lui d’étudier le vécu et le point de vue de ses patients. Il juge les données recueillies comme étant complémentaires et créant même une discussion croisée dans l’analyse des résultats.

La catégorisation de ses verbatim dans deux grandes thématiques (santé perceptuelle physique et santé perceptuelle mentale) ainsi que l’analyse herméneutique transversale — d’abord de façon vertical, sportif par sportif, puis de façon verticale, cas par cas — lui a permis d’avoir, selon lui, une vision à la fois large et approfondi de ce qu’il étudiait.

Réactions de l’auditoire

La question d’élargir l’échantillon pour une plus grande représentativité a été abordée. Il répond à cela qu’il appartient au courant compréhensif puisqu’il essaye de comprendre un phénomène chez une dizaine de sportifs, sans chercher à extrapoler.

« Le quantitatif s’est glissé dans le qualitatif. L’objectif n’est pas de vous le prouver. Sinon j’aurais fait un essai expérimental. En médecine, nous n’écoutons pas le patient. Le praticien mesure si l’épaule bouge mieux ou non et juge de l’état de santé du patient à partir de ça. C’est aussi un choix éthique de réaliser cette recherche de façon qualitative. »

Quant à sa position de chercheur lui-même sportif, il répond qu’il est possible que sa recherche soit biaisée mais que les sportifs étudiés n’ont pas chercher « à lui faire plaisir », puisque ces derniers ne connaissaient ni Philippe Rossier, ni la fasciathérapie.

Présentation 2

Les expériences d’analyse secondaire des enquêtes qualitatives : revues de littérature
Sophie Duchesne, Sciences Politiques, Université Paris X — Paris Ouest Nanterre, CNRS

« Tu me le dis Claire si je dépasse le temps qui m’est imparti, j’ai tendance à beaucoup parlé »

Le ton est donné. Plutôt habituée aux colloques anglo-saxons, Sophie Duchesne réalise des recherches qualitatives depuis longtemps. Elle se lance avec entrain et sans diaporama.

Ce jour-là, nous abordons avec elle la question des enquêtes Qualidata. L’organisme Qualidata est un organisme permettant la construction de banques de données réalisées à partir de méthodes qualitatives. Il permet ainsi la collecter des enquêtes utilisables par d’autres. Deux ans après sa création en 1994, l’agence de financement des enquêtes en Grande-Bretagne impose aux chercheurs la remise de leurs enquêtes.

Depuis, Sophie Duchesne ouvre le débat sur la validité des données : quelle est la valeur de l’utilisation de données récoltées par d’autres ? Ce paradigme constructiviste des données qui ont déjà été échafaudées et de l’accès à celles-ci soulève un problème éminemment politique.

L’organisme Qualidata engrange de grandes enquêtes, essaye de convaincre les chercheurs de travailler les enquêtes déjà réalisées des autres et le justifie en avançant l’argument des données jamais complètement exploitées, analysées. L’augmentation de l’échantillon ou de la relance d’une enquête d’une année sur l’autre peut aussi permettre de répondre à la question (récurrente) de la représentativité de l’échantillonnage.

Au cours de ce débat passionné, Sophie Duchesne n’hésite pas à expliquer qu’elle se pose encore beaucoup de questions. Ses doutes l’invitent régulièrement à remettre en cause son opinion.

« D’un côté y’a les quantitativistes et de l’autre les qualilativistes qui disent que l’essentiel, ce sont les notes que l’on a en tête, que personne ne peut reprendre l’enquête sans ces notes ancrées dans l’esprit. Et puis… le débat a évolué. Les plus sensibles à l’hybridation des méthodes se sont interrogés sur le sens de cette dissociation. On débat souvent sur l’interprétation des entretiens que l’on n’a pas fait soi-même, sur la recontextualisation des données et le décalage éventuel entre sa question de recherche et ce qu’ont saisi les données, surtout quand il s’agit de réaliser une enquête à plusieurs. »

Sophie Duchesne liste ce qui complexifie selon elle l’analyse secondaire :

· la gestion du décalage entre le moment de la réalisation de l’enquête et sa publication
· l’archivage et l’accès à l’enquête
· l’explication de l’enquête
· le fait de devoir en dire davantage sur les interviewers et interviewés(ce qui pose des questions d’anonymat)

Pour Sophie Duchesne, un chercheur qui est obligé de rendre compte de son cheminement, de « donner toute la cuisine de sa recherche » prend aussi le risque d’écrire les ratés de l’enquête. L’auditoire est convaincu : si les bases d’enquêtes qualitatives sont une formidable opportunité pour la recherche, elle peuvent aussi brider la créativité des chercheurs et doctorants, n’osant alors plus expérimenter.

Présentation 3

Précautions empiriques et consensus théoriques dans la comparaison européenne : une enquête qualitative sur la santé et les activités physiques dans des quartiers pauvres
Monica Aceti, Université de Fribourg, Suisse

La chercheuse en sociologie de la santé et son équipe de recherche internationale (Naples, Strasbourg, Fribourg, Hambourg, etc.) se sont lancées le défi de mener une enquête qualitative sur la santé et les activités physiques dans des quartiers pauvres de différents pays. L’objectif est de montrer que les représentations du sport ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre et en comprendre les causes.

Une enquête qualitative à plusieurs

« Les données allemandes sont collectées par la responsable du terrain allemand. Certes j’y accède comme une pratique de données secondaires mais de façon assez fine car elle va pouvoir me les expliquer. »

Elle aborde donc tout naturellement la notion Sensitivity (Strauss & Corbin), qui consiste à marcher dans les chaussures d’un autre chercheur.

Méthodologie : risques et compromis

Pour recueillir leur matériau, l’équipe réalise des entretiens collectifs (Duchesne et Haegel, 2008 [2004]) d’enfants scolarisés et des entretiens semi-directifs avec guide d’entretien des parents. Quant à l’explication du terrain, les entretiens avec les enfants sont codifiés alors que l’analyse des entretiens avec les parents est réalisée à partir de récits.

Une des participante au débat, faisant elle aussi partie d’une équipe de recherche, explique construire chaque entretien à partir d’une analyse narrative de 4 ou 5 pages au sein d’une interprétation d’entretien d’une petite dizaine de pages environ.

“Je trouve que ce sont les moments collectifs qui nous permettent de mieux se comprendre et de faire une négociation commune. En interprétant les entretiens des autres, seule, il m’est arrivé de penser que c’est moi qui ait raison et pas eux.”

Monica Aceti préfère quant à elle ne pas vérifier les données des autres chercheurs de son équipe :

“Ce n’est pas agréable. Par contre, il nous arrive de nous interroger quand on se rend compte que les codifications réalisées sont plus nombreuses dans un pays plutôt que dans un autre sur un même phénomène, alors que le nombre d’entretiens est le même (par exemple l’hygiène en France et en Italie). C’est là que nous nous assurons que nos façons de codifier sont les mêmes ou si au contraire certains codent plus long, plus vite, etc. Cela déjà peut expliquer les différends.

Tout au long des étapes de la recherche, il y a des risques interprétatifs, méthodologiques ou encore des risques d’incompréhension considérables en terme de terminologie (ex. la notion de “catégorie”, d’où le dictionnaire des méthodes qualitatives proposé par P. Paillé et A. Mucchielli). Faut-il pour autant suivre une méthodologie rigoureuse ?

« J’ai dû laisser de côté les catégories de la grounded theory pour travailler avec la collège qui travaillait sur des catégories plus grandes, qui étaient finalement des rubriques, des thématiques. C’est une recherche d’équipe. »

Monica Aceti a réalisé un tableau résumant les éléments de diffraction des terrains et des acteurs de la recherche :

· contextes économique, structurel, culturel, etc. corrélés à une pauvreté vécue et perçue différemment, offres et barrières en matière de santé
· équipe de recherche : discipline, personnalité, genre, âge, expérience de recherche, condition d’accès et de recueil des données (durée du terrain, lieu de l’entretien, nombre de personnes)

Exemple concret

M. Aceti, quartier de Ponticelli

« Nous enquêtions auprès d’enfants en Italie. La toxicité d’un quartier de Naples, invisible, nous a épuisés physiquement alors que tout se passait très bien. L’environnement était délétère, c’était invisible mais perceptible. J’ai compris que l’invisibilité de certaines données nous affectait malgré nous. »

Crédit photo : Mauro Pagnano, “The land of poison and fire”.

Le contexte de l’enquête (camorra, déchets toxiques, écomafia, taux de leucémies et de cancers élevés) a ici beaucoup joué sur la recherche menée par Monica Aceti et ses collaborateurs.


Mercredi 17 juin, Université Paul-Valéry Montpellier

Rédactrice : Célia Paris
celia.paris@univ-montp3.fr
RIFREQ2015

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