La réalité virtuelle connaîtra-t-elle le même destin que la 3D ? La réponse est dans l‘Histoire.

La réalité virtuelle, nouvelle révolution ou nouvelle bulle technologique ? Le débat est ouvert pour la prochaine décennie : certains prédisent qu’elle va bouleverser le monde, d’autres sont plus sceptiques et doutent de sa capacité à fédérer le public durablement.
Qui a raison ? Si nous sommes objectifs, impossible aujourd’hui de faire des projections hormis faire confiance à notre propre intuition, notre propre ressenti lorsque nous ôtons le casque de réalité virtuelle après une expérience immersive. 
Dans le monde de l’image et de l’interactivité, je me suis rendu compte que chaque (r)évolution a toujours été une source de débats, de conflits d’intérêts, de critiques et quelquefois, d’accueils enflammés mais de désillusions sur le long terme. En témoignent les réactions du public, des artistes, des pouvoirs politiques et des entreprises lors des débuts de la photographie, du cinéma, de la stéréoscopie (3D) et des jeux vidéo. Retour dans l’Histoire.

1/ La Photographie

« Il est probable qu’aucune invention n’ait autant exalté l’imagination du public et n’ait conquis le monde en une vitesse aussi fulgurante. »

Après des siècles de recherche (depuis l’antiquité), le premier procédé photographique est commercialisé en 1839. Son nom ? Le daguerréotype. Le jour de sa présentation au grand public, cette invention reçoit un accueil enflammé. Dans son Histoire de la photographie, le spécialiste Helmut Gernsheim écrit : « Il est probable qu’aucune invention n’ait autant exalté l’imagination du public et n’a conquis le monde en une vitesse aussi fulgurante que le Daguerréotype. » Un témoin confirme :

« Une heure après, toutes les boutiques étaient prises d’assaut. Mais il n’a pas été possible de rassembler assez d’instruments pour satisfaire la marée des daguerréotypeurs en herbe. Quelques jours plus tard, on pouvait voir sur toutes les places de Paris, face aux églises et aux palais, des chambres noires montées sur leur trépied. »

La presse parisienne parle de « daguerréotypomanie ».

Caricature de la daguerréotypomanie: des files d’attente interminables de gens attendant patiemment de se faire photographier!

Dans le même temps, l’invention cause une vive inquiétude parmi les peintres :

« La photographie est si rigoureusement fidèle à la réalité optique qu’elle risque de détruire la conception que chacun se fait de la beauté ».

Les images photographiques sont critiquées pour leur réalisme implacable qui fait voler en éclats les perceptions de la beauté qu’on a alors.

2 / Le cinéma

« Cette projection a provoqué la crainte, la terreur, et même la panique … »

En janvier 1896, les frères Lumière projettent « L’Arrivée d’un train à La Ciotat ». La légende veut que lors de la projection, l’image d’un train qui se dirige vers lui ait terrifié le public, criant et se précipitant à l’arrière de la salle. Le journaliste Hellmuth Karasek rapporte dans Der Spiegel : « Ce court métrage a provoqué la crainte, la terreur, et même la panique … ». Et on connaît la suite…
 
 Les frères Lumière pensent néanmoins que le cinéma est un feu de paille qui sera vite éteint, comme le reconnaît le petit-fils de Louis Lumière :

« Mon grand-père m’a dit qu’il croyait que le Cinématographe fatiguerait la vision des spectateurs. C’était comme une attraction qui aurait passé. Il ne vit pas l’essor que le cinéma prendrait ».
La devanture d’un cinéma en 1900 situé dans le 19e arrondissement de Paris à la Place des Fêtes.

La première décennie du XXe siècle voit le passage du cinéma forain aux projections en salle. Pour autant, le cinéma reste un objet technique incongru et divertissant, une sorte d’attraction, pas encore un Art. En France, le public des beaux quartiers boycotte le cinéma, lui préférant le théâtre. Le cinéma conquiert les foires et ne cesse de gagner des adeptes chez les bateleurs. Il s’agit surtout d’un public populaire qui est visé, si bien que les nouvelles démocraties européennes, qui aspirent à élever spirituellement les masses, accusent le cinéma de détourner le prolétariat des vrais problèmes.

Le début des années 1910 voit le cinéma poursuivre l’ambition de s’adresser à un public plus éduqué. Le tournant majeur a lieu lors de la sortie du film « La Reine Elisabeth » avec une vedette de Broadway, Sarah Bernhardt. Le film rencontre un grand succès et marque un virage pour les comédiens et l’opinion de l’époque. Avant La Reine Élisabeth, il était indigne pour eux de jouer dans un film, le cinéma étant considéré comme la distraction des incultes et voué à disparaître. La présence de Sarah Bernhardt dans un film change la mentalité des comédiens qui estiment désormais qu’un tel choix n’est finalement pas déshonorant…

3/ Cinéma 3D et TV 3D

Il faut attendre 1952 et Bwana le diable de Arch Oboler pour que le cinéma 3D débarque auprès du grand public. Le film étant un succès, beaucoup de studios lui emboîtent le pas. En France, la presse corporative est favorable au relief dès 1952 et encourage les salles à s’équiper pour diffuser les films américains sur le point de débarquer. Le Film français et la Cinématographie française semblent relativement confiants quant au succès des procédés dont elles rapportent hebdomadairement le développement aux États-Unis. L’argument économique y tient un rôle majeur. Des aides de l’État sont mises en place pour contribuer au financement des équipements des salles.

En décembre 1953, Le météore de la nuit est le cinquième film américain en relief à sortir en France, bientôt suivi de L’Arène. Tous deux sont des échecs : l’engouement pour la 3D faiblit au profit de l’arrivée du Cinémascope, et dès 1954, le cinéma en relief devient marginal dans le monde. Les désagréments esthétiques sont considérés comme les causes du désamour des spectateurs pour ces films. Dans la Revue internationale de filmologie, Henri Pieron écrit :

Pour que vous ayez une image qui reproduise le relief tel qu’il peut être obtenu par un observateur […] il faut que l’observateur du cinéma se trouve exactement dans la même position que la caméra qui l’a enregistrée ; si on ne se trouve pas dans la même position, il y a nécessairement des distorsions qui sont extrêmement gênantes et qui ont des effets plus nocifs qu’utiles.

Cette observation correspond à celle de nombreux techniciens qui soulignent la médiocrité des prises de vues des productions stéréoscopiques hollywoodiennes, un défaut impossible à corriger à la projection et qui influe sur le rendu esthétique des films.

La première projection en 3-D de “Bwana Devil” le 26 novembre 1952 en couverture de LIFE.

Après des décennies de recherche, l’arrivée de la 3D dans les années 2000 à la TV promet un avenir radieux et une seconde vie. La sortie en 2009 d’Avatar en 3D au cinéma illustre cet enthousiasme. Le film est techniquement réussi et le public est conquis. Les constructeurs de télévision et producteurs surfent sur l’engouement en investissant dans cette technologie. En 2010, un sondage de la CEA (Consumer Technology Association) confirme le potentiel de la 3D :

27% des adultes ont vu un film en relief en 2009 aux USA, dont la moitié plus d’une fois. 85% en sont satisfaits. 43% de ceux qui ont vu un film en relief aimeraient bien qu’il en soit ainsi pour la télévision. La moitié aimerait bénéficier du relief chez soi, pour la TV comme pour le cinéma. 25% des adultes utilisant Internet prévoient d‘acheter une TV en relief dans les trois ans. Des prévisions optimistes : 53% des américains souhaitent profiter du relief sur sa TV à la maison et 45% prévoient de s’équiper en 2014.

Quelques années plus tard, c’est de nouveau un cuisant échec. Les constructeurs arrêtent la production de téléviseurs 3D au profit de la 4K. Le public a finalement boudé cette évolution. La faute sûrement à des contenus pas toujours très réussis et à l’ergonomie : ce que l’on gagne en relief, on le perd en confort, en résolution et en luminosité.


4/ Les jeux vidéo

« Je n’ai pas inventé les jeux vidéo. Je suis juste le type qui a vu cela dans des laboratoires informatiques et qui s’est dit : mon Dieu, les gens normaux devraient aimer cela aussi ! »

Ainsi s’exprime Nolan Bushnell, l’homme par qui tout a commencé… Il n’y avait rien. Il y eut Pong et rien ne fut plus jamais comme avant.
Pong est le premier jeu qui va populariser, auprès du grand public, le jeu vidéo (et donc ce nouveau loisir) mais aussi le concept de borne et de salle d’arcade. L’engouement de la jeunesse pour ce titre est immédiat. Des dizaines d’autres jeux suivront au début des années 70. Quelques critiques de presse commencent à voir le jour. En 1974, le Wall Street Journal consacre un article à ces « cousins sophistiqués du flipper qui arrivent aux États-Unis ». Plusieurs publicitaires présentent également Pong comme « le produit qui va révolutionner l’industrie du divertissement ».

Quelques oppositions et clichés négatifs apparaissent autour de ce nouveau loisir. Les jeux vidéo sont définis comme un amalgame de sons assourdissants (ils émettent notamment des «bip bip») et des flashs intempestifs. La violence est montrée du doigt à partir de l’année 1976 dans le jeu d’arcade Death Race, qui consiste à écraser le plus de gremlins possible avec une voiture. L’argument est que contrairement à un film violent où le spectateur est passif, le joueur est directement impliqué dans la violence du jeu vidéo et est même récompensé via son score.

Selon la thèse de Serge Dupuy Fromy, Les jeux video dans la société française : des années 1970 au début des années 2000, la télévision participe à ce rejet. Ce traitement est motivé par une question de concurrence. Certains directeurs de programmes et de chaînes pensent que les jeux vidéo sont des rivaux, car lorsque les individus s’adonnent à ce loisir, ils ne regardent pas les émissions diffusées. Joypad révèle dans un de ses articles qu’au début de l’année 1992, une équipe d’Antenne 2/France 2 rend visite à la rédaction en vue d’une entrevue pour un reportage. Cependant, les éléments recherchés sont ciblés. Ainsi, l’équipe de reporters demande aux journalistes spécialisés s’ils connaissent des personnes qui ont tout quitté (famille, foyer, travail) pour le jeu, et ils cherchent exclusivement à enregistrer des jeux dont les images et les sons possèdent une connotation guerrière et violente.


Retracer ces événements de l’Histoire me permet de prendre un peu de recul sur les vagues technologiques en cours, et notamment celle de la réalité virtuelle qui génère aujourd’hui autant d’enthousiasme que la 3D il y a quelques années voire la photographie deux siècles auparavant. 
 Surtout, quand nous y regardons de plus près, la réalité virtuelle semble se confronter aux mêmes obstacles que la 3D : le coût important pour créer du contenu, la résolution encore faible ou la fatigue physiologique due au port des lunettes. 
 L’Histoire se répétera-t-elle ? Elle montre qu’en matière de modes, les tendances sont très difficiles à apprécier sur l’instant présent. Mais se rappeler que si tout était déterminé, il n’y aurait pas d’innovations.