Tchernobyl: le fantôme d’Ukraine

By Irina Gueorguieva (Photos by Sophia Khmil)

Assise dans l’autobus qui roulait vers la zone contrôlée au nord de l’Ukraine, proche de la frontière biélorusse, je ne parvenais toujours pas à me faire à l’idée que, dans quelques heures à peine, mes pieds allaient fouler ces terres si tragiquement célèbres.

Tchernobyl. Le pire accident nucléaire de l’histoire qui, en 1986, força des milliers de personnes à laisser tout derrière elles afin de fuir un ennemi invisible, mais ô combien dangereux.

Reacteur numéro 4

Nous sommes une trentaine dans l’autocar. Venus de partout dans le monde, une chose nous unit : la soif d’aventure. « Ceux qui s’attendent à voir des animaux-mutants risquent d’être fortement déçus », lance à la blague notre guide, Igor. Ce jeune homme aux traits gracieux et typiquement slaves est un puit de savoir en ce qui concerne ces lieux. Nous l’écoutons, éberlués par l’ampleur de l’accident. Le 26 avril 1986, un peu avant deux heures du matin, une explosion fulgurante déchira la sérénité nocturne. Le système de refroidissement du réacteur numéro quatre, situé à environ quinze kilomètres de la ville de Tchernobyl et à peine à trois kilomètres de celle de Pripyat, a fait défaut.

Piscine de Pripyat

Les premiers pompiers sur place font tout leur possible pour maîtriser les flammes dévorant le réacteur. Sans ces hommes courageux, nous informe Igor, il y aurait sûrement eu une seconde explosion, encore plus dévastatrice que la première. Cela aurait été une catastrophe sans envergure pour la totalité de l’Europe, puisque le rejet radioactif dans l’air aurait été bien plus important. La grande majorité de ces pompiers, qui ont combattu le désastre, sans protection aucune, y laissèrent leur vie, rendant l’âme dans les jours et semaines qui ont suivi. Ce sont de réels héros, bien que leurs noms soient, pour la plupart, tombés dans l’oubli. Le feu fut éventuellement éteint, mais les vents transportèrent une quantité de débris radioactifs se rapprochant dangereusement de la limite fatale. Les pays les plus affectés furent l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie.

Nous nous arrêtons à la première zone de contrôle, où des policiers vérifient nos passeports avec une rigueur quasi-militaire pour s’assurer que chacun d’entre nous ait bien obtenu le permis nécessaire pour pénétrer dans le secteur. Nous nous arrêtons d’abord près d’un village abandonné, que nous explorons. La nature a fait son œuvre; les maisonnettes paysannes en ruines sont dissimulées par la végétation. Une seule maison a été épargnée, quoique de peu: il s’agit du domicile d’une vieille dame qui était dans la cinquantaine lors de l’accident nucléaire.

Dans la maison de la vielle dame décédée en décembre

Elle ne put se contraindre à quitter éternellement ces lieux, et est retournée y vivre, même si cette décision la condamnait à la solitude et au danger des débris radioactifs. Elle y vécut jusqu’à sa mort, en décembre dernier. Igor nous informe que quelques centaines de personnes ont également fait le choix de vivre ainsi, isolées et fortement exposées aux radiations, même si c’est encore illégal dans certains lieux contaminés.

Après un bref arrêt proche du sarcophage dissimulant ce qui reste du réacteur annihilé, nous arrivons à Pripyat, la tristement célèbre ville-fantôme. Cette dernière semble figée dans le temps depuis avril 1986. Le silence est étouffant, et il y règne un lourd sentiment de mélancolie. La grande roue, telle un squelette solitaire, est visible de loin à travers les arbres. La bibliothèque, semblable à un cimetière de livre, contient des centaines d’ouvrages condamnés à l’oubli. Le sol de l’école primaire est jonché de livres et de manuels, souvenirs d’une autre époque. Tout est sans dessus-dessous, et il semble que les étudiants aient été interrompus en plein milieu d’un cours.

Lors de l’évacuation, deux jours après la catastrophe, les habitants avaient été informés qu’ils pourraient retourner à leurs domiciles sous peu. Ils ignoraient qu’ils franchissaient les frontières de leur ville bien-aimée pour la dernière fois, laissant toute leur vie derrière eux. Depuis, personne n’a vécu à Pripyat, et le temps semble s’y être arrêté. Nous avons l’impression d’avoir effectué un retour à l’ère communiste. S’il ne s’agissait des milliers de masques à gaz éparpillés un peu partout et des immeubles saccagés et pillés, on pourrait croire que toute trace de vie s’est simplement volatilisée.

Tchernobyl marque l’esprit, et il nous rappelle la fragilité de la vie humaine.

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