Tout l’or du monde pour un pissenlit

Il y a des explorations qui vous tiennent le cœur et les tripes entre les serres d’une société féroce. Cela ressemble à un chemin initiatique vers une forme de mise en abîme par l’épreuve de la souffrance en rite obligé. 
Faire bouger les lignes, changer les paradigmes, sillonner les sentiers et les extérieurs pour proposer des solutions novatrices ; tout un parfum de pirate à la poésie maudite qui s’acharne sur la quête d’un or enfermé dans les citadelles royales.

J’ai fait quoi ? 
J’ai peut être présumé des forces d’un beau projet en étant absorbé par un tourbillon de “dents de lion” précipitées par un péché d’orgueil écologiste. J’ai mis dans les flots du courant un frêle esquif qui se voulait trop fier navire des solutions inspirées par la nature. Pour la beauté d’une fleur.
L’innovation à un prix humain et un prix financier. Pourrons-nous nous en acquitter ?

Rebel — credit: Gexon — License CC BY-SA

D’un simple défi à un laboratoire communautaire citoyen

Comment satisfaire la demande de caoutchouc naturel, à laquelle le latex tiré de l’hévéa ne suffit plus et le pétrole ne correspond plus ? En travaillant une ressource locale de plantes : le pissenlit. 
En se passant de perturbateurs endocriniens et de chimie pétro-sourcée bien évidemment.

C’est avec ce projet (plus un autre autour du scorpion et de la construction) que je me lançais dans une drôle d’aventure en 2013 depuis un garage poussiéreux pour ensuite monter une communauté de pratiques du biomimétisme open source. S’inspirer et copier les formes, matières, matériaux et systèmes, présents dans la nature pour apporter des prototypes en réponse à des problèmes sociétaux. Avec un ré-investissement dans le capital naturel et non plus par son épuisement. 
Un truc un peu difficile à faire comprendre à ma famille mais qui faire dire à beaucoup de personnes “ça a l’air cool ce que tu fais”.

Donc, la fleur jaune qui devient aigrettes blanches, c’est le pissenlit avec de la sève qui est, en vite dit, une émulsion d’isoprène dans l’eau. Du latex !
(isoprène => 2-méthyl-buta-1.3-diène pour les intimes)

Si on coagule cette sève on obtient du latex partiellement polymérisé.
La polymérisation plus complète peut être obtenue en le vulcanisant, c’est-à-dire en le chauffant avec du soufre. Cela donne du caoutchouc.
 On peut certes faire du caoutchouc avec de l’isoprène de l’hévéa, ou avec de l’isoprène de synthèse. Mais des hévéas en Bretagne j’en ai pas vu beaucoup et la caoutchouc de synthèse c’est pas glamour pour l’environnement. 
Le service recherche et développement de Michelin préconise d’utiliser un mélange d’isoprène synthétique et d’origine végétale. L’isoprène synthétique permet de former des pneus meilleur marché que celui d’origine végétale. Et surtout l’isoprène de synthèse est “fabricable” en grande quantité avec moins de patience nécessaire au renouvellement des capacités naturelles de la biosphère.
 Les pneus dont une partie de l’isoprène est d’origine naturelle résistent mieux à l’usure que ceux fabriqués à partir de 100% d’isoprène synthétique. 
Du caoutchouc il y en a aussi partout dans notre quotidien, j’avais donc un marché pour séduire par delà l’écologie.

Une autre possibilité plus écoresponsable par alternative de « chimie verte » consisterait à remplacer les solvants classiques par des fluides supercritiques, dont la viscosité est proche de celles des gaz, mais dont le pouvoir solvant est supérieur. Le dioxyde de carbone, par exemple, est utilisé à l’échelle industrielle ; à la fin du procédé, il est recyclé et on n’en trouve pas trace dans le produit, contrairement aux solvants classiques.
Du caoutchouc “bio”, local, sans pétrole et qui recycle du Co2, c’est une belle manière de se lever le matin et de pratiquer les sciences et techniques. C’est mon point de vue.

Le pissenlit peut se cultiver comme de la chicorée, à partir d’un semis en pleine terre. On récolte les plantes un an plus tard. Les rendements peuvent atteindre 150 à 500 kilogrammes de matière sèche par hectare et par an, soit 10 à 75 kilogrammes de caoutchouc. Apprendre à respecter les cycles de la nature aide à penser l’innovation frugale dont nous avons tant besoin aujourd’hui : Faire mieux avec moins.
Comme je collecte la sève par la racine du pissenlit pour des expérimentations de garages, comme j’ai ni exploitation industrielle ni machine agricole, c’est à la bêche et à la main que j’ai déterré un P#@T**% de paquet de pissenlits avec la bienveillance des agriculteurs qui me laissent errer dans leur champs en jachère. Faire des petits bouts de trucs et les assembler ensemble…
Le latex naturel c’est du sport intense, je confirme ! (étude sur préservatif en latex déprotéinisé)

Entre le démarrage de cette quête au florin d’Or et aujourd’hui s’est développé un Biomimicry Hack Lab à Rennes et une communauté de Biomers un peu partout en France et en Europe.

Une douzaine de projets plus tard, des collaborations avec plus de 50 villes à travers le monde, d’une conférence à Austin aux Biomimicry Education Summit à un Summer camp Breton en 2016, nous avions construit pas mal de choses “cool”, écologiques et dans les Communs. Le pissenlit peut mener loin, très loin…

3 années à parcourir les méandres d’une utopie que nous voulions concrète par la force du collectif, 3 années pour goûter aujourd’hui au prix élevé de l’acide cynique d’une société qui aime à nous trouver cool mais qui rechigne à l’effort de nous aider.

Quand sonne la course

C’est bien joli de vouloir changer le monde en commençant par le coin de sa rue, mais il arrive toujours un moment de vérité où tu regardes la valeur que la population attribue aux efforts fournis. 
C’est parfois à ce moment que la poésie rencontre son destin maudit. 
C’est l’instant où tu jauges ta capacité à naviguer avec ta barque entre les récifs au milieu d’un tempête.

Pour asseoir un développement vers l’autonomie économique de ce travail sur le pissenlit, ainsi que pour 4 autres projets dans la même veine, nous, les Biomers, avons lancé une campagne de dons financiers en ligne.
Au début ça faisait rire un peu tout le monde autour de nous en France et ailleurs.
4 500 euros, c’est une somme tellement petite que personne ne vous prendra au sérieux et vous aurez atteint l’objectif en 15 jours. Quand même, pour des projets aussi forts et des développements aussi importants ce serait un comble de pas faire aussi bien qu’une campagne de don pour des gadgets… Voilà ce qui était dans les discussion.

Résultat à 10 jours de la fin de l’opération : 235 euros collectés sur 4 500 attendus et 2 arbustes prêts à être plantés.
Bien maigre butin pour un collectif de novateurs libres et atypiques. Nos ressources se retrouvent alors proche de l’épuisement et l’avenir est compromis.
Si on n’atteint pas ce palier qui faisait tant rire au début, plusieurs projets seront menacés et les pissenlits je vais commencer à les manger par la racine plus qu’à les transformer en latex.

Ai-je commis des erreurs ?
Oh oui ! Nombreuses et instructives. Dans le projet global, dans la communication, dans la création du récit collectif de l’aventure, dans les interactions humaines… Dans la course à visibilité pour attirer des donateurs.

Nous ne sommes pas des vendeurs de plaisir ingurgitable en overdose consumériste, nous ne sommes pas des dealers de bonnes nouvelles automatiques en clic à vide.
Nous sommes des concepteurs, des explorateurs, des artisans du changement, des faiseurs de briques de solutions. Nous construisons un bonheur avec la sagesse des cultivateurs. Nos travaillons à la soutenabilité et à la durabilité d’un futur que nous espérons plus sain pour les humains et l’environnement. 
C’est certainement là que l’orgueil se mue en péché sur la voie des bonnes intentions.

Je ressens parfois comme une malédiction de l’écologie post-moderne. Je perçois les regards et les têtes qui se détournent lorsque nous demandons du soutien dans diverses sphères d’activités professionnelles publiques ou privées et dans d’autres communautés.
 Cela me rappelle les chercheurs d’or qui se perdaient et s’épuisaient à la conquête d’une ressource qui leur paraissait évidente.
J’ai l’impression d’avoir fauté par égoïsme dans une croyance d’un avenir fleurit, parfois obnubilé par une aigrette ou un scorpion.
Pourtant, je donnerais encore aujourd’hui tout mon or et mon monde pour un pissenlit. C’est parfois difficile à vivre.
Mille interrogations hantent mes jours et mes nuits.

La question que j’aimerais vous poser aujourd’hui est la suivante:

Désirez-vous un monde de qui vous vends des paroles pour vous bercer ou voulez-vous un monde du faire ensemble pour vous nourrir ?

Si vous faites un choix de l’action, voici l’endroit où vous pouvez devenir acteur d’une aventure collaborative

Si nous atteignons le double de la somme minimum espérée, soit 9000 € au total, nous lancerons la réalisation maquette à l’échelle 1 d’un abri pour réfugié en zone aride inspiré de l’exosquelette du scorpion. Et là nous rendrions réel un sacré travail de recherche-action avec vos actes.

Dès lors, voici venue l’heure d’une course contre la montre de 10 jours dans laquelle j’espère encore et toujours être surpris par la capacité des humains à rendre concrètes les utopies. 4 000 euros en deux semaines…

Pour ne pas attendre que le rêve soit vendu contre une âme de pirate, je me remets sur le pont à cœur d’ouvrage qui a bien de plus de valeur que mes propres présomptions. 
Je cours après 4 500 euros cachés dans les citadelles d’une société qui s’essouffle, certes. Mais je navigue et je rame pour un projet bien plus enrichissant. Jusqu’à en perdre tout ce que je possède…

J’ai connu des vaisseaux faits avec des arbres morts qui survivaient à des vies d’hommes taillés dans la meilleure étoffe de vie.
Moby Dick, Herman Melville

Autres projets de cette campagne de dons