Éducation Nationale, Vous Dites Former Des Citoyens Émancipés ?

Être critique vis-à-vis du système éducatif français “ne mange pas de pain”, mais quand il s’agit de proposer des solutions et de les mettre en place, là ça se corse, car il n’est pas simple de convaincre les personnes travaillant dans nos institutions éducatives, encore attachées à des principes datés.

Comme vous le savez, je porte un projet qui a vocation de changer notre façon d’accompagner les adolescents dans leurs trajectoires scolaires, personnelles et professionnelles.

Il y a peu de temps, j’ai été un peu bousculée dans mon élan créatif, mais aussi dans mes valeurs. En effet, un interlocuteur travaillant dans un rectorat en IDF à un poste de responsable pédagogique m’a dit à propos de mon projet que :

“Nous, on a essayé, et on n’y est pas arrivé”
“De toute façon ton projet, on n’y croit pas trop”
“On n’aime pas ton projet”
“On n’a pas vraiment la même conception de l’éducation”
“La vocation première de l’école est de former des citoyens émancipés”
“On te souhaite quand-même de réussir”
“ Aller, bon courage”!

Je n’ai pas compris un tel rejet, et surtout une telle fermeture. Les passages “On n’a pas la même conception de l’éducation”, et “La vocation première de l’école est de former des citoyens émancipés” m’ont fortement interpelée.

Encore et toujours les mêmes poncifs que l’on a l’habitude d’entendre, qui aujourd’hui nous font mal aux oreilles et nous font grincer des dents sérieusement…

Quelle conception ai-je de l’éducation? En tout cas, aux yeux de cet interlocuteur, ma conception ne devait pas être très honorable. Pourtant l’objectif premier de mon application est d’autonomiser et responsabiliser les adolescents en les engageant dans des projets qui comptent pour eux.

Appartenir à des corporations aussi puissantes que celles de l’Éducation Nationale (É-N) induit un sentiment d’appartenance extrêmement fort que l’on pourrait assimiler à des convictions religieuses. À ce titre, vous constaterez l’utilisation du “On”, pronom impersonnel soulignant le manque d’engagement personnel, le “on” collectif (version du “nous”) et surtout la certitude que l’on a raison. En effet, les énoncés scientifiques commencent toujours par “on”.

Ce qu’il me reste de cette conversation est certainement un sentiment de frustration. Difficile, en effet de discuter avec une personne qui vous balance des concepts prédigérés à la figure et surtout qui ne prend pas de recul par rapport aux résultats de l’action de l’É-N.

J’ai le sentiment qu’il y a un décalage évident entre les aspirations de l’É-N et les méthodes qu’elle emploie pour parvenir à impliquer et responsabiliser les élèves. Oui, car à mon sens devenir un citoyen émancipé c’est devenir un adulte libre et responsable qui prend sa place dans la société et qui ose ses propres idées et sa différence. J’ai rencontré environ 1000 élèves âgés de 13 à 18 ans depuis le mois de décembre 2015, et je peux vous assurer qu’ils n’avaient non seulement pas l’air épanouis, mais étaient absents, éteints ou bien trop inquiets de leur avenir.

Il est donc grand temps de poser la question suivante:

Peut- on affirmer que l’Éducation Nationale parvienne à transformer nos enfants en citoyens émancipés ?

Pour répondre à cette question, nous devrions dans un premier temps revenir aux fondements de l’Éducation Nationale (E-N) et définir le concept de citoyen émancipé afin de comprendre à quoi cela renvoie et comment nous devrions agir pour former nos enfants à devenir des adultes responsables, épanouis et engagés dans la société.

I. Qu’est-ce qu’être citoyen?

Inutile de rappeler que c’est Aristote qui a posé les jalons de la citoyenneté dans son ouvrage “La Politique” dans lequel il conclu que “l’Homme est un animal politique”.

La notion de citoyenneté est née au cours de la Grèce Antique (entre 700 et 600 av. J.-C.), avec l’invention de la cité grecque nommée Polis, structurée par des règles, des principes, et des valeurs. La politique est devenue une activité qui permet de régir la vie collective. Le citoyen est celui qui prend part à la vie politique. Ici, on devient citoyen uniquement par filiation et seuls les hommes libres de plus de 18 ans, y ont accès, par ailleurs, la cité grecque est fermée aux étrangers.

Pour pouvoir participer activement aux décisions et aux débats politiques (lois, guerres, justice, administration) il fallait aussi être un citoyen qui possédait des terres. La démocratie est directe et la hiérarchie entre citoyens est abrogée, cependant il n’existe pas d’égalité sociale et économique. Oui, Aristote explique que l’on doit pas élever au rang de citoyen tous les individus dont l’État a néanmoins besoin. Pour être un citoyen efficace il faut connaître le droit et la justice. Les artisans, les paysans, les “métèques” sont bien trop occupés à gagner leur vie pour se consacrer pleinement à la vie politique, qui nécessite du temps et de la réflexion.

Nous formons encore aujourd’hui nos futures élites politiques dans des écoles dédiées (ENA, Science Po), l’organisation de la vie politique et des pouvoirs n’a guère changé depuis l’Antiquité.

Avec la Révolution Française (1789), les termes “bourgeois” et “sujets” sont remplacés par le terme citoyen. “La Déclaration Des droits de l’Homme et du Citoyen”, définit les droits et les devoirs de chacun et surtout stipule que les Les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Pourtant les femmes n’ont pas accès à la citoyenneté, plus d’un siècle après la Révolution.

Notons aussi que nous sommes citoyens français à condition d’être de nationalité française, ainsi il y a constante confusion entre la nationalité et la citoyenneté. D’autre part, l’adjectivisation du terme citoyen, montre que bien plus qu’un état civil, avoir une attitude citoyenne en France c’est adhérer à l’idéologie de l’égalité pour tous, solidarité aux plus faibles et la défendre en toute circonstance. L’attitude citoyenne est quasi un acte de foi hérité de la Révolution Française.

On remarquera aussi qu’on ne naît pas citoyen, on le devient, et il faut le mériter. Seule l’autorité de l’État est habilitée à transformer nos enfants en citoyens. Devenir citoyen français, se fait aussi sous diverses conditions, notamment pour les immigrés.

Il y a d’un coté la citoyenneté en tant que comportement (attitude, sentiment d’appartenance) et de l’autre l’état civil (statut juridique). Nous pouvons tout-à-fait être de nationalité étrangère et se sentir citoyens français, ou être français et ne pas se sentir citoyens (attitude), et être étrangers ne pas se sentir citoyens français.

De quel type de citoyenneté parle l’Éducation Nationale en fait? L’attitude ou l’État Civil? j’aurais un penchant pour l’attitude citoyenne en regardant de près le programme d’éducation morale et civique .

Pourtant sans nationalité française, il est impossible de voter et d’accéder à des métiers de la fonction publique, ou d’être éligible. Ainsi, l’attitude citoyenne est donc fortement réduite.

II. Qu’est-ce qu’être émancipé?

“Émanciper” est un terme issu de la jurisprudence, vous remarquerez qu’il revêt un sens assez archaïque :

Du Latin emancipare, de e, et mancipare, vendre par le mode solennel de la mancipation, l’émancipation était ainsi nommée en droit romain, parce qu’elle avait lieu par trois mancipations fictives qui épuisait la puissance parternelle. Mancipare vient de manceps, acquéreur, adjudicataire, composé de manus, main, et capere, prendre: celui qui prend avec la main.

Émanciper signifie accorder l’émancipation: ce père a émancipé son fils. Verbe pronominal, s’émanciper signifie s’affranchir de.

On remarque bien la limite de cette définition du verbe émanciper, elle est insatisfaisante sur bien des plans. Il serait légitime de protester contre une telle définition qui n’a pas bougé d’un iota, depuis le XIXème Siècle; en effet elle est issue du dictionnaire de référence Émile Littré, non réactualisée à ce jour.

Peut-on considérer que l’émancipation des jeunes peut aller au-delà de l’affranchissement de l’autorité parentale? En effet, il est acquis depuis longtemps, qu’un enfant n’est pas la propriété de ses parents. L’enfant est considéré comme un individu à part entière, depuis le milieu du XIXème Siècle, nous avons donc dépassé cet aspect du droit romainPatria Potestasqui donnait tous les pouvoirs aux parents. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que la seule chose dont les jeunes voudraient s’affranchir c’est l’autoritarisme de l’école…

III. Qu’est-ce qu’un citoyen émancipé, alors?

Bien avant Jules Ferry (1832–1893), qui a rendu l’école obligatoire, laïque et gratuite, c’est Condorcet (1743–1794) encyclopédiste, mathématicien, philosophe, homme politique qui a déterminé les fondements de l’école de la République en introduisant le concept de citoyen émancipé.

En 1792, Condorcet, présente un projet de réforme du système éducatif, dont l’objectif était de construire un système hiérarchique géré par des savants. Leur neutralité politique et religieuse était une garantie d’assurer un savoir de qualité visant à augmenter les êtres humains, mais aussi de préserver les droits et les libertés de chacun.

Sa conception de l’éducation devait tendre le plus possible vers l’égalité:

“Offrir à tous les individus de l’espèce humaine les moyens de pourvoir à leurs propres besoins et leur bien-être, de connaître et d’exercer leurs droits , d’entendre et de remplir leurs devoirs; assurer à chacun d’eux la facilité de perfectionner son industrie, et se rendre capable des fonctions sociales auxquelles il a le droit d’être appelé, de développer toutes l’étendue des talents qu’il a reçu de la nature, et par-là établir une égalité de fait, et rendre réelle l’égalité politique reconnue par la loi. Tel doit être le premier but d’une instruction nationale; et sous ce point de vue, elle est pour la puissance publique un devoir de justice.”
Rapport et projet de décret relatifs à l’organisation générale de l’instruction publique, présentation à l’assemblée législative: les 20 et 21 avril 1792.

J’interprèterais les principes de Condorcet de la façon suivante :

  1. Assurer une instruction de qualité grâce à un programme éducatif élaboré et supervisé par des savants.
  2. Inclure et intégrer les jeunes dans la société en les aidant à comprendre leurs droits et leurs devoirs.
  3. Développer des compétences et construire un projet professionnel.
  4. Identifier la place, le rôle que les jeunes peuvent prendre dans la société.
  5. S’engager dans la politique, et assurer son devoir de citoyen en allant voter par exemple

Comment peut-on contredire, une telle ambition? Impossible, d’autant plus qu’à l’époque de Condorcet, la plupart des gens ne savaient ni lire ni écrire. Créer une structure éducative robuste étaient absolument nécessaire.

Notons que pour atteindre un tel objectif, Condorcet avait préconisé l’éloignement des pères de familles, pour en finir avec l’éducation familiale bien trop associée à l’éducation religieuse, fondée sur la croyance mais pas sur la science. La croyance religieuse allant à l’encontre des principes de laïcité de la République Française. Rappelons que l’émancipation des jeunes passe d’abord par l’affranchissement de l’autorité parentale.

D’autre part, l’école doit mener les élèves vers l’égalité… Mais pas trop tout de même… Car selon Condorcet, une telle conception de l’éducation n’éradiquerait certainement pas les inégalités. En effet, il existe des doués par nature, et de toute façon les inégalités ont un rôle: mettre à contribution les moins doués pour secourir les plus doués dans certaines de leurs fonctions (P32, L’Egalité en Education, Pédagogie et Repères, B. Garnier, édition Ophrys, 2012).

Condorcet semblait aller dans le sens de la conception aristotélicienne du citoyen. En effet, tout le monde n’a pas accès à la citoyenneté, une façon de conserver les positions de pouvoir des élites. La conception de l’éducation de Condorcet était d’ordre politique, religieuse, et militaire et très peu économique.

Au XVIII ème Siècle, on avait déjà conscience que le principe d’égalité des chances avait ses limites. Personne n’y croyait et surtout les personnes qui en étaient les principales instigatrices.

Le “citoyen émancipé” est donc une personne adulte qui épouse les valeurs de La République, applique ses devoirs et qui sait faire valoir ses droits. Derrière le concept du citoyen émancipé, il y a l’idée de construire une communauté homogène, stable pour éviter les guerres, ou être fort en cas de guerre, et bâtir une économie prospère et pérenne.

Bien que le monde ait changé, nous avons conservé en grande partie la conception de l’école de Condorcet, l’école est l’endroit où l’on forme les enfants à être de “bons et gentils” citoyens. L’Éducation Nationale a une mission d’accommodement avant tout.

A vos ordres… chef!

La France est effectivement restée une puissance mondiale grâce cette conception de l’éducation. Mais pour combien de temps? Ce temps où l’on formatait les élèves est révolu, la preuve, tous les rapports PISA, OCDE affirment que l’école française est source d’inégalités et offre un niveau d’éducation médiocre.

IV. Les sacrifices que l’on fait pour former les citoyens émancipés

Pour assurer sa mission d’éducation, l’État français, a voulu se battre sur tous les fronts, et avant tout sanctuariser les établissements scolaires. Difficile de comprendre et de savoir en tant que parents, ce qui se passe entre les murs des écoles que fréquentent nos enfants.

1. L’éloignement des familles

L’école s’est substituée aux parents, elle est devenue ce parent symbolique qui éduque et instruit les enfants dans le but qu’ils prennent une place dans la société. Une fois que l’école aura fait son job, alors l’enfant devenu grand, pourra jouer pleinement son rôle social en toute connaissance de cause. Il est un citoyen émancipé qui perpétuera la manière dont il a lui aussi été éduqué à ses descendants.

Par ailleurs, il est difficile d’affirmer aujourd’hui que l’éducation familiale est fondée essentiellement sur la croyance religieuse et que la famille exercice un pouvoir de nuisance intellectuelle et un frein à la construction de la citoyenneté de l’enfant. En effet, le recul des religions a bien eu lieu , et le religieux s’est modernisé même si l’on peut observer des dérives sectaires ici et là. La plupart des parents en France ont reçu une instruction républicaine et laïque, alors pourquoi continuer à les écarter de l’école et s’en méfier? De plus, le fait que l’on ait écarté les familles de l’école, et que l’on ait largement réglementé la fonction parentale, il y a eu un recul du respect de l’autorité parentale.

L’autorité familiale est nécessaire pour les enfants, c’est un repère dont ils ont besoin pour se construire, et se sentir soutenus dans leur croissance et leurs projets.

Nous avons raison de nous inquiéter des dérives sectaires compte tenu des attentats orchestrés “au nom de dieu”, sur notre territoire depuis janvier 2015. Mais ne soyons ni myopes, ni paranoïaques, ni schizophrènes… La peur a envahi les institutions politiques à tel point que l’E-N à réintroduit la notion de morale dans les cours d’éducation civique. Le repli sur soi, est insuffisant et dangereux pour remédier la radicalisation des jeunes qui me semble t-il est un signe de mal-être bien plus qu’un attachement religieux.

Trouver sa place reste une épreuve pour les jeunes qui n’ont pas pu emprunter une voie professionnelle qui a du sens pour eux.

Plus on écartera les familles de l’école et plus elles auront tendance à s’accrocher à leurs identités, leurs cultures, leurs traditions, leurs religions. On ne pourra aucunement leur reprocher leur attitude. L’école devrait, je crois, être plus tolérante vis-à-vis des différences culturelles des citoyens français en devenant inclusive, et en faisant confiance. Après tout, on a le droit d’être différent et se sentir appartenir à une nation? Non?

2. Citoyen émancipé: servir la communauté Vs s’épanouir personnellement?

Le sentiment que le citoyen émancipé doit servir sa nation avant ses velléités personnelles, reste persistant. Le citoyen émancipé est un concept politico-juridique bien plus que philosophique.

L’élève est avant tout considéré comme un membre d’une communauté et non comme un individu. C’est pour cela qu’il y a peu d’initiatives pédagogiques lui permettant d’être dans un processus d’individuation tout le long de son parcours.

L’enseignement de masse (formatage) ne peut en aucun cas laisser le champ à l’élève d’aller à sa propre rencontre.

Le formation du citoyen émancipé laisse peu de place donc à la liberté. Le développement des compétences non-cognitives ne fait pas partie du programme scolaire de l’éducation Nationale, pourtant, ce serait certainement dans cette direction qu’il faudrait aller pour aider les jeunes à devenir des adultes responsables et épanouis.

Je me pose une question: pourquoi les cours d’histoire politique sont quasi inexistants entre le collège et le lycée? Apprendre à se forger des idées politiques, développer son esprit critique sur des sujets de sociétés, les institutions, s’engager dans des causes nobles, que plutôt apprendre et répéter inlassablement chaque année scolaire les valeurs de la République Française en cours d’instruction civique, serait sans doute plus impliquant pour les élèves. En France, on considère encore l’élève comme un simple apprenant, mais pas comme un acteur qui exerce des responsabilités.

En France, l’élève doit respecter le sachant, en prenant en note sa dictée. Nous sommes encore bien loin d’une relation équilibrée entre l’enseignant et l’élève, et bien loin d’une instruction fondée sur une pédagogie qui questionne, et fait appel à la réflexion et la créativité des élèves et qui rassemble les élèves autour de projets communs et engageants

3. La citoyenneté, un concept qui aurait besoin d’être redéfini

Il serait grand temps de redéfinir la citoyenneté car, la France a ouvert ses frontières (depuis 1995) et s’inscrit plus que jamais dans une identité européenne, mais aussi joue un rôle stratégique et politique crucial dans un espace élargi et multiculturel. le citoyen français est aussi un citoyen européen et un citoyen du monde : l’Internet, les réseaux sociaux permettent d’être en contact avec la planète entière. Cela devrait changer notre regard sur notre conception de la citoyenneté, et enfin entrer dans un débat de fond pour redéfinir les objectifs de l’école, le rôle des enseignants et leurs méthodes de travail par rapport aux besoins des jeunes, mais aussi d’une économie globalisée. Vaste débat, au moment où un membre historique de la communauté européenne, et pas des moindres (G.B) a émis le souhait d’en sortir. Que voulons-nous pour nos enfants: les faire grandir dans un monde rétréci ou un monde ouvert qui offre un large éventail de perspectives?

4. Que signifie l’émancipation aujourd’hui? Peut-on sortir de la définition datant de l’Empire Romain?

Quand je pense à l’émancipation, je pense à la liberté, l’épanouissement personnel, l’apprentissage tout le long de sa vie, les rencontres humaines, la découverte, la recherche, le changement, l’engagement, l’indépendance financière, le bonheur. Je ne pense pas nécessairement à l’affranchissement de l’autorité parentale. Quitter sa famille, fait partie désormais d’un “processus naturel” pour la plupart des jeunes en France, même s’il réside encore quelques familles qui exercent une autorité despotique sur leurs enfants. De plus, les parents subissent le fait que leur enfants restent longtemps auprès d’eux (le syndrome de Tanguy), car l’accès au logement pendant la période étudiante est difficile, le coût de de la vie a augmenté, les bourses d’études sont faibles, les prêts étudiants difficiles à obtenir, les études supérieures insuffisamment professionnalisantes et éloignées des besoins des entreprises. Aujourd’hui, un niveau d’étude élevé ne garantit pas un travail en rapport avec ses compétences et ses savoirs, ni même un bon salaire.

VI. L’Education Nationale forme t-elle les élèves à devenir des citoyens émancipés?

D’abord, je crois que former les enfants à devenir des citoyens libres et responsables doit être une priorité absolue dans nos institutions éducatives publiques ou privées, C’est un très bel objectif, qui nous rappelle que nous vivons dans un État démocratique.

Ce qui me gêne c’est que l’E-N prétend parvenir à former des citoyens émancipés pourtant je constate que sur les points que Condorcet à inclus dans sa conception de l’éducation, notamment aider les jeunes à trouver leur place dans la société, en les insérant dans la vie professionnelle, l’E-N semble faillir. L’E-N produit des inégalités, et abandonne les jeunes sur le bord du chemin.

D’autre part, peu d’études sérieuses prouvent que l’E-N atteint bien ses objectifs autour de la formation du citoyen émancipé. Il n’est pas simple en effet, de mesurer un tel objectif car tous les acteurs de l’éducation ne sont pas engagés de manière égale autour de la formation du citoyen émancipé.

Quelques éléments nous portent cependant à penser que rien ne nous permet d’affirmer de manière rationnelle que l’école forme les jeunes à devenir des citoyens émancipés:

1. Les élèves peuvent s’ennuyer à l’école, sont parfois déprimés, et décrochent

Comment interpréter l’ennui des adolescents à l’école? L’ennui est un signe de désamour de l’école, il a des répercussions psychosociales graves sur les adolescents: dépression, solitude, désocialisation, décrochage scolaire, échec. Non pas que les élèves n’aiment pas apprendre, bien au contraire, ils n’arrivent pas à apprendre dans un environnement monotone et autoritaire.

Montrer de l’ennui, c’est faire preuve de sens critique vis-à-vis de l’école. Être à l’écoute de ces signes de détresse, serait déjà un premier pas vers le changement de notre système éducatif, il y a malheureusement encore beaucoup de chemin à entreprendre… L’E-N au lieu de se remettre en question fait du clientélisme: elle paie les élèves pour les faire revenir à l’école.

“Le dépassement de l’ennui ne consiste donc pas à produire sans cesse du nouveau qui pousse à l’inflation de l’activisme, mais à reprendre les choses nouvellement, c’est-à-dire en trouvant les conditions pour que le désir de transmettre et d’apprendre soit à l’œuvre de façon vivante.D., L.,-BRETON (2008)

2. Quand les jeunes vont à l’école, ils espèrent trouver leur place dans la société

L’école est avant tout un lieu de socialisation pour les enfants, c’est là qu’ils se construisent avec les autres. Voici leurs principales attentes exprimés vis-à-vis de l’école:

  • Avoir des relations suivies et d’approbation (reconnaissance)
  • Grandir en vivant des expériences et des réussites (l’action, estime de soi, confiance en soi)
  • Obtenir des conseils, des limites (écoute, recherche de l’autorité)
  • Se sentir en sécurité à l’école (soutien et relation d’aide)

Nous savons bien que la pédagogie en France est fondée essentiellement sur le développement des compétences cognitives des élèves, donc de l’accumulation du savoir et de la réflexion autour de ces mêmes savoirs. L’élève développe ainsi une intelligence verbolinguistique, mathématique et spatiale. Les enseignants sont considérés comme les détenteurs du savoir, ils adoptent autant une position haute sur le cadre que sur les contenus pédagogiques. Ce qui réduit fortement la créativité des élèves, et renforce leur passivité en classe. De cette façon, il est difficile de former les jeunes à devenir des citoyens émancipés.

Trouver sa place c’est découvrir qui l’on est afin d’identifier un projet qui correspond à la fois à ses propres exigences personnelles (intérêts, valeurs), et mais aussi à ses compétences réelles.

L’école ne parvient pas à armer les élèves face à un monde de plus en plus complexe.

VI. Les solutions pour propulser les enfants dans la vraie vie: en société et au travail

Pour répondre aux besoins de socialisation et de sécurité des élèves peut-être faudrait-il que les enseignants puissent être garants du cadre d’enseignement mais pas des contenus.

Faire redescendre les enseignants au niveau des élèves serait une des clés pour établir un dialogue avec eux, une relation fondée sur la confiance et la reconnaissance. La dimensions pédagogiques et de relation affective (théorie de l’attachement) sont les déterminants de la motivation des élèves, donc de leur réussite.

À mon humble avis, pour tenter de former nos enfants à devenir libres, responsables et épanouis, voici les points sur lesquels j’agirais dans nos institutions éducatives:

  1. Revoir la formation des enseignants et la recentrer sur une pédagogie visant à développer des compétences non-cognitives chez l’enfant de l’école maternelle jusqu’à la fin de ses études dans le secondaire. Apprendre par l’expérience et l’observation (apprentissage vicariant) permettra à l’enfant d’être en action tout le long de son apprentissage et d’accéder à la maturité plus efficacement.
  2. Mettre en place des indicateurs de résultat et des outils associés permettant de mesurer le niveau de maturité (compétence non-cognitives) chez les enfants.
  3. Revoir notre le système d’évaluation des compétences des élèves en incluant les compétences non-cognitives lors de chaque contrôle des connaissances.
  4. Donner la possibilité à l’élève de s’auto-évaluer.
  5. Impliquer davantage les parents dans la scolarité de leurs enfants ce qui permet d’optimiser le travail fait par l’enseignant et favorise la motivation de l’élève.

Pour ne citer que lui, Albert Bandura, dit que ce qui permet à un enfant de réussir ce n’est pas tant un QI élevé mais la croyance qu’il développe à son égard. Plus sa croyance autour de son efficacité personnelle* sera positive, plus il trouvera les ressources pour atteindre ses objectifs et braver les obstacles.

People who believe they have the power to exercise some measure of control over their lives are healthier, more effective and more successful than those who lack faith in their ability to effect changes in their lives.

Traduction:

Les gens qui croient qu’ils ont le pouvoir d’exercer un certain contrôle sur leur vie sont en meilleure santé , plus efficaces et ont plus de succès que ceux qui manquent de confiance en leur capacité d’effectuer des changements dans leur vie

Voici un aperçu des compétences cognitives et non-cognitives que l’on devrait développer à l’école pour devenir libres et responsables:

Pour atteindre son objectif de former des citoyens émancipés, l’E-N devrait davantage mobiliser les ressources individuelles des enfants en vue de faciliter leur insertion dans la vie professionnelle et de développer des compétences sociales et civiques, en voici quelques unes:

  • Apprendre à apprendre
  • Créer
  • Décider
  • Gérer son stress
  • S’engager
  • S’affirmer
  • Se concentrer
  • Mémoriser
  • Se motiver
  • Être curieux
  • demander de l’aide
  • S’auto-réguler

Conclusion

La formation du citoyen émancipé n’est qu’un slogan qui permet de justifier la politique éducative actuelle. Une cause louable jouant le rôle de cache-misère.

L’éducation Nationale forme les citoyens à être adaptés à un système de pouvoir, qui aujourd’hui est en panne à en juger le manque de politiciens ambitieux et courageux capables de réformer la France dans son ensemble. De plus, le fait que la classe politique peine à se renouveler est un signe que nos politiciens veulent conserver leurs pouvoirs, peu importe s’ils n’ont aucune idée sur la façon de conduire la France vers la réussite.

Face à cette incapacité à trouver les remèdes aux maux qui affectent le pays, c’est la contestation qui prend le pas. Pourtant entre la contestation et la mise en action de ses idées, il y a un monde…

Comment se sentir maître de sa vie et citoyen à part entière si l’école agit comme un dictatrice de bonne conduite et porteuse de valeurs en somme toutes honorables, mais auxquelles, elle-même n’y croit pas et qu’elle a du mal à assumer? Ces concepts qu’elle défend semblent sémantiquement dépassés. Il est par conséquent urgent de redéfinir le concept de citoyen émancipé et adapter un programme pédagogique adéquat pour former les adultes responsables de demain.

Devenir citoyen émancipé se fait avec bien trop de compromis, surtout lorsqu’on demande à des gens d’abandonner leurs identités culturelles, leurs singularités. Comme je l’ai souligné, nous pouvons être différents et agir en citoyens responsables.

Devenir un citoyen émancipé doit passer par l’action et l’engagement des élèves dans des projets d’intérêt qui vont mettre en valeur toutes l’étendue de leurs talents et intelligence.

L’instruction est censée être un moyen d’accéder à la citoyenneté, personne ne peut réfuter cela. Sans instruction, nulle liberté. Devenir citoyen c’est prendre sa vie en main, être libre. L’école de la République a perdu le sens de la citoyenneté en voulant éduquer au lieu d’instruire la jeunesse.

Pourquoi l’école ne devrait-elle pas en effet être considérée comme un endroit où l’on réfléchit sur soi, le monde, le sens de sa vie, l’intérêt de ses savoirs et où l’on apprend à se réaliser en faisant des choses très concrètes en lien avec le monde réel? En quoi est-ce mal, d’autant plus que le chômage des jeunes est à son comble?

Pour ma part, les enfants doivent se construire en tant qu’individus libres et responsables grâce à un environnement éducatif bienveillant qui met en au-dessus de tout la qualité les relations humaines.

En est-on capable?

Alors, demain tous citoyens libres et responsables ou encore tous citoyens moutons?

Laila Ducher

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