“Disrupter l’éducation”, prétention, irréalisme ou danger?

Changer le système éducatif ou le remplacer par des prestataires privés?

Croyez-vous vraiment en la disruption de l’éducation? Si on arrivait à disrupter les grands équilibres d’une société dans le bon sens, et rapidement, ça se saurait. Non pas que je me montre un tantinet pessimiste, mais je crois qu’on aurait besoin de parler vrai pour commencer à s’attaquer aux problèmes dans leur globalité, leur réalité, et notamment en matière d’éducation.

La disruption, inventée et déposée en tant que marque par TBWA (groupe de communication mondial basé à New-York) en 1992, se vide de son sens progressivement, tant le langage marketing des sociétés privées ne cesse d’en faire référence quand il aborde le thème de l’innovation.

Mais qu’est-ce que l’innovation disruptive en fait?

« L’innovation disruptive est une innovation de rupture, par opposition à l’innovation incrémentale, qui se contente d’optimiser l’existant »
Jean-Marie Dru, Chairman, TBWA Worldwide.

On peut disrupter tout et n’importe quoi. Quand les marketeurs du moment mentionnent ce verbe, on a le sentiment qu’ils arrivent vraiment à perturber les systèmes: aussitôt-dit, aussitôt-fait. Leur récit est performatif.

La performativité est un leurre…

C’est très entrainant, ça nous berne, ça nous berce, berce d’illusion.

L’innovation disruptive est reprise et conceptualisée en 1995 par Clayton Christensen, consultant, professeur à la Harvard Business School et auteur de “The Innovator’s Dilemma” se définit ainsi:

L’innovation disruptive, c’est avant tout une façon de définir le processus de transformation d’un marché. Elle se manifeste par un accès massif et simple à des produits et services auparavant peu accessibles ou coûteux.
La disruption change un marché non pas avec un meilleur produit — c’est le rôle de l’innovation pure -, mais en l’ouvrant au plus grand nombre. C’est une évolution fondamentale du capitalisme.

Il est à noter que le langage marketing et journalistique galvaude davantage la définition originelle de l’innovation disruptive en désignant le business modèle de Uber comme étant la seule et unique façon de faire de la vraie disruption. Ce n’est pas vrai, en plus cela fait peur a beaucoup de monde, et peut freiner les envies d’innover.

Je suis entrepreneur dans le secteur de l’éducation, et franchement, à force de lire, d’entendre le substantif disruption, le verbe disrupter, j’ai mal aux oreilles. En effet, ceux qui se proclament disrupteurs de l’éducation semblent n’avoir d’autres objectifs que de proposer des produits éducatifs destinés à un marché très restreint et haut de gamme. Ils ne sont donc pas dans la disruption réelle mais dans la continuité du système capitaliste traditionnel.

C’est toujours difficile de se définir comme disrupteur de quelque chose. À mon sens, pour qu’une proposition de valeur soit définie comme étant disruptive parce qu’inédite, il faut beaucoup de temps et de recul, car les gens doivent s’approprier des nouveaux modes de vie et valeurs à travers l’utilisation de nouveaux outils.

N’est pas Steve Jobs ou encore Larry Page, Sergeï Brin qui veut. Combien d’années a-il fallu pour avoir une démocratisation d’Internet et des Smartphones?

Disrupter l’éducation n’est pas une mince affaire…

L’éducation, un bien commun précieux dont il faut prendre soin

J’ai envie que notre système éducatif évolue vers plus de développement personnel des élèves avec des socles de savoirs utiles, la suppression des classes d’âge, des liens entre les savoirs et le monde professionnel, la nature, davantage de collaboration avec les parents, une meilleure formation des enseignants, et enfin j’aimerais que l’école reste accessible à tous et à toutes.

Pourquoi? Et bien parce que je crois que cela à voir avec le type de société dans laquelle j’ai envie de faire grandir mes enfants, une société équilibrée, inclusive et profondément tournée vers autrui.

Je n’ai pas envie de voir le système éducatif, même s’il n’est pas parfait, démantelé pièce par pièce par des businessmen de l’éducation, qui certes innoveront plus vite là où le système traditionnel avance au ralenti.

Malheureusement, je vois émerger de plus en plus de propositions éducatives parallèles et inaccessibles au plus grand nombre.

On le sait tous, cette éducation privée, sans doute qualitative et aussi nécessaire pour faire avancer les recherches en pédagogie, ne concernera pas tous les enfants. Elle tendra à diviser la société entre ceux qui peuvent s’éduquer et ceux qui ne le peuvent pas.

Je ne vois pas du tout de lueur d’espoir pour les générations futures si la disruption de l’éducation vante la privatisation du système éducatif.

Des pédagogues de renom comme Maria Montessori entre-autre, ne sont pas parvenus à s’imposer au système éducatif de base, mais était-ce leur volonté?

Des écoles estampillées Montessori ont vu le jour dans le monde entier et notamment en France, elles peuvent être publiques ou privées et seulement depuis 2015 leur méthodes pédagogiques peuvent être utilisées dans certaines écoles publiques. Même si l’on connait l’efficacité des méthodes éducatives, rien n’y fait, elles restent des écoles privées, relativement coûteuses, on compte aujourd’hui environ 20 000 écoles Montessori dans le monde entier.

Pas de doute, la méthode Montessori est disruptive malgré le fait qu’elle date du début du XXème Siècle. Innovation ne rime donc pas nécessairement avec modernité.

Des méthodes pédagogiques disruptives, il en existe des tonnes. Il existe un panel de pédagogues qui s’inscrivent à contre-courant de l’éducation qui est proposée dans nos institutions scolaires classiques : Merieu, Freinet, Steiner, Deway, A.-S Neill, C., Rogers etc.

Toutes ces pédagogies ont réussi à irriguer l’école, mais se sont uniquement logées dans des niches scolaires.

La pédagogie montessorienne a acquis une telle confiance au regard des parents, que vous pouvez vous procurer des produits pédagogiques pour équiper votre école ou votre foyer pour élever vos enfants. Montessori s’apparente aujourd’hui à une marque forte, elle est donc très vendeuse, même si Maria Montessori n’a pas déposé son nom en tant que marque.

Le matériel pédagogique a un label AMI, une petite poignées de fabriquants dans le monde sont spécialisés dans la confection de ces produits, ils sont assez coûteux. La plupart du temps, l’ouverture d’école Montessori sont l’initiative de parents désillusionnés par le système éducatif classique, donc des initiatives communautaires, privées.

Qui sont les disrupteurs de l’éducation les plus connus aujourd’hui?

  • Les MOOC (Massive open online courses) peuvent eux aussi se définir comme disrupteurs de l’éducation: ils sont ouverts à tous, gratuits ou à moindre prix, en ligne, et permettent désormais d’obtenir des diplômes reconnus. Même s’ils sont uniquement centrés sur le transfert de connaissances, ils restent la plus grande innovation en terme d’apprentissage aujourd’hui. L’acquisition et l’appropriation de compétences étant impossibles à réaliser à travers ce support unique.
  • L’ADN de Wikipédia c’est permettre au plus grand nombre d’accéder gratuitement au savoir, et de participer ensemble à la collecte de savoirs (crowdsourcing) à l’échelle mondiale.
  • Bien qu’il soit parfois critiqué ou jalousé Google est un formidable moteur de recherche, grâce à lui, tout devient possible, et il est devenu incontournable dans la vie de chacun d’entre-nous.

Les MOOCS, Wikipédia ainsi que Google ont la particularité d’avoir fait émerger des technologies nouvelles qui sont venues se substituer aux autres technologies qui faisaient mal le job dans la formation, l’accès au savoir.

  • Et puis… Céline Alvarez, qui a secoué le cocotier en France… Bien qu’elle soit critiquée par bon nombre de scientifiques et même des enseignants, elle a fait une expérience qui aurait valu la peine d’être poursuivie dans le système éducatif classique. Infiltrer le système pour proposer une autre manière de faire, est à mon sens une attitude qui peut mener vers la perturbation des habitudes des parties prenantes de l’éducation: les enseignants mais aussi les parents. On ne l’a pas laissée défendre sa thèse jusqu’au bout. Elle a essayé de faire quelque chose dans le sens du bien commun. Elle poursuit néanmoins son action aujourd’hui autrement en tant que formatrice et conférencière en animant et fédérant une communauté d’enseignants qui s’inspirent de ses tutorats et partagent les mêmes valeurs.

Il y a d’autres approches pédagogiques que celles de Montessori ou Freinet qui pourraient répondre aux enjeux de l’éducation, aux besoins et problématiques des enfants, c’est une certitude. Mais la voix criante de Céline Alvarez a permis au grand public de prendre conscience de ce que sont les pédagogies nouvelles et de leurs impacts positifs sur la réussite des enfants.

Ceux qui ont la prétention de se nommer aujourd’hui “disrupteurs de l’éducation” sont-ils dans la réelle innovation, et ont-ils une vision du bien commun? Je ne parle pas de principe égalitariste ici, je parle ici de quelle société nous voulons bâtir ensemble?

J’ai rencontré des enseignants qui suivent les innovations pédagogiques développées par les entreprises privées, voici ce qu’ils en pensent et je crois qu’il faudrait que nous entendions leur point de vue, car ils sont pleinement concernés.

À la question Que faudrait-il faire pour disrupter l’éducation? Voici leurs réponses:

- Notre système éducatif nous a laissé tombé, on le sentiment d’être dépossédés de nos moyens d’agir, de notre métier et de sa valeur intrinsèque, qui est celui de transmettre les savoirs et d’accompagner nos élèves vers la responsabilité, la liberté et l’autonomie (…) parce que notre ministère nous demande de plus en plus de réaliser notre travail dans des conditions difficiles: classes surchargées, le “tous au Bac”, a vidé l’enseignement de son sens. Nous naviguons dans un système scellé et totalitaire, qui ne laisse plus du tout de place à l’exigence, mais aussi la liberté aux élèves de choisir la trajectoire de leurs choix, en adéquation avec leurs aspirations. Nous sommes conscients que nous contribuons à uniformiser les élèves (…)
- Les innovations pédagogiques nous sont très bénéfiques et indispensables, ils faut continuer à oeuvrer dans ce sens. Cependant, nous ne sommes pas dupes, le marché de l’éducation est très juteux, si bien que tout le monde s’y met, il y a des marchés à prendre, justement parce que nous manquons d’efficacité dans nos institution… On va bientôt avoir pléthore d’offres éducatives, dont l’efficacité n’aura pas nécessairement été éprouvée par la science.(…)
- Disrupter l’éducation c’est aussi disrupter avant tout le politique, car la question de l’éducation est éminemment politique. Nous les enseignants, avons besoin d’être plus en liens avec nos collègues pour faire des échanges de pratiques, innover ensemble pour le bien commun, mais aussi d’être libres de choisir nos programmes, nos sujets, nos pédagogies pour bien répondre aux besoins de nos élèves, et remettre davantage de sens et d’exigence au sein de l’école.

(Propos recueillis auprès de 3 enseignants en janvier/ février 2017 : Région Nord Est, et IDF).

On aura compris que tant que le Ministère de l’Education Nationale ne se mobilise pas de façon énergique (incompétence, immobilisme et désintérêt vis-à-vis de ses parties prenantes), il favorisera une école à deux vitesses. D’autre part, son attitude donne le sentiment que voir émerger une population éclairée n’est pas dans l’intérêt de l’Etat français, ce qui met fortement en danger la démocratie, pour ce qu’il en reste.

Chaque fois qu’une nouvelle école privée ouvre, je ne sais pas si je dois me réjouir ou si je dois me mettre en colère. Je ne suis pas contre l’innovation pédagogique et les écoles privées, il en faut, c’est aussi ce qui nous fait avancer.

Je suis en colère contre le conservatisme dont fait preuve notre système éducatif, qui finit par broyer les rêves des enfants, ainsi que les carrières des enseignants, et qui stresse les parents. Son manque de proposition sérieuse en matière de démarche éducative nouvelle pour sortir de la désillusion et de l’exclusion, ne nous permet pas de concrétiser un projet de société auquel nous aspirons tous: trouver une place qui fait sens dans la société en toute liberté, la liberté d’être soi.

Maintenant que veut-on faire, que peut-on faire, nous entrepreneurs? Certes, on est là pour créer du neuf, accompagner la transformation de la société en proposant des outils singuliers, intelligents, parfois innovants mais aussi payants, pour autant… peut-on être responsables?

À nous de déterminer en toute bonne intelligence, quel produit utile pour l’éducation, quel business modèle nous souhaitons choisir pour faire en sorte de bâtir une société où le savoir et l’accompagnement des personnes (enfants, ados, adultes) soient accessibles et efficaces pour le plus grand nombre, si l’on veut faire de la vraie disruption.

À très bientôt,

Je Remercie Catherine Leduc d’avoir collaboré avec moi sur cet article, ses remarques et ses corrections ont été très pertinentes.

Laila Ducher

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