Laetitia Vitaud
Sep 2 · 8 min read

Ases origines, l’informatique doit beaucoup à des pionnières remarquables. Cela peut paraître surprenant aujourd’hui, mais, à l’époque où les femmes étaient encore fortement sous-représentées dans le monde du travail et dans le monde académique, elles étaient bien représentées dans le monde naissant de l’informatique. Pendant la guerre, les efforts féminins se sont même massivement portés sur l’informatique (à défaut d’être présentes sur les champs de bataille, les femmes « calculent »).

Par la suite, les premiers ordinateurs des années 1950 doivent beaucoup aux contributions des femmes. Et la NASA n’aurait jamais pu envoyer un homme sur la Lune sans la contribution des informaticiennes.

Ce texte est un extrait d’un livre blanc Welcome to the Jungle paru en juillet 2019. Pour le lire dans son intégralité, téléchargez le livre blanc « Comment augmenter peu à peu la place des femmes dans la Tech ? »


Grace Hopper et les premiers ordinateurs

Grace Hopper fait aujourd’hui partie des figures clé (pendant longtemps oubliées) de l’histoire de l’informatique. Informaticienne américaine (1906–1992), Grace Murray Hopper est la conceptrice du premier compilateur en 1952 et du langage COBOL en 1959, un langage omniprésent pour la programmation d’applications de gestion pendant des décennies (et encore utilisé aujourd’hui dans l’univers bancaire). Étudiante en mathématiques, physique et économie au Vassar College, elle est l’une des premières femmes à obtenir un doctorat en mathématiques à l’université Yale en 1934.

En s’engageant dans la marine américaine en 1943, elle entame une carrière prestigieuse qui fera d’elle l’un des précurseurs de l’informatique. Promue au grade de lieutenant, elle est affectée au Bureau of Ordnance Computation Project de l’université Harvard, où elle est l’une des trois premières personnes à apprendre à programmer. Après la guerre, elle fait partie de l’équipe qui crée l’UNIVAC, le premier ordinateur commercial réalisé aux Etats- Unis. À la fin des années 1950, elle travaille pour IBM, où elle défend l’idée qu’un programme devrait pouvoir être écrit dans un langage proche du langage humain, plutôt que calqué sur le langage machine (c’est de cette idée que naîtra le COBOL).

De nombreuses femmes jouent un rôle critique dans le développement du premier ordinateur, l’ENIAC. Pendant la seconde guerre mondiale, c’est une équipe de 80 femmes qui calculaient les trajets balistiques complexes de l’armée américaine à l’aide de grandes calculatrices mécaniques analogiques. En 1945, six femmes parmi ces « calculatrices » sont sélectionnées pour la programmation de l’Electronic Numerical Integrator And Computer (ENIAC) : Marlyn Meltzer, Ruth Teitelbaum, Frances Spence, Kathleen Antonelli, Jean Jennings Bertik et Betty Holberton.

L’ENIAC

Ces premières programmeuses de l’ENIAC n’avaient aucun mode d’emploi. La programmation se faisait sans interface, au niveau de la machine elle-même, sur laquelle on devait manipuler plus de 3000 commutateurs et des centaines de câbles pour assurer la circulation des données et les impulsions des programmes. La machine pesait près de 30 tonnes, contenait 1500 relais électriques et des centaines de milliers de résistances électriques, mais l’ENIAC était le prototype des ordinateurs actuels. Et cet ordinateur n’aurait pas fonctionné sans les femmes pionnières qui l’ont conçu et fait fonctionner.


Les femmes de la NASA

Le rôle clé des femmes dans l’informatique se poursuit dans les années 1960 à la NASA. Sans les femmes, on n’aurait pas pu envoyer un homme sur la lune ! Des « femmes calculatrices », parmi lesquelles de nombreuses femmes afro-américaines, avaient pour mission de calculer les trajectoires du programme Mercury et de la mission Apollo 11 vers la Lune en 1969. Parmi elles, certaines sont devenues les premières programmatrices des ordinateurs IBM utilisés par la NASA. Le film Les Figures de l’ombre (Hidden Figures) leur rend hommage en 2016, mettant en scène le personnage de Katherine Johnson, mathématicienne et ingénieure spatiale, dont le rôle à la NASA est d’abord (longtemps) resté dans l’ombre avant d’être célébré par le président Barack Obama en 2015.

Katherine Johnson

La figure de Katherine Johnson est loin d’être isolée. Il faut aussi rendre hommage au rôle joué par Dorothy Vaughan à la NACA (l’ancêtre de la NASA). Mathématicienne afro-américaine, Vaughan prend la tête en 1949 des West Area Computers, un groupe de travail entièrement composé de mathématiciennes afro-américaines, et se spécialise dans les années 1950 dans le langage de programmation Fortran (langage inventé en 1954, principalement utilisé pour le calcul scientifique).

Enfin, aucun hommage aux femmes de la NASA ne serait complet sans une mention spéciale à Margaret Hamilton, l’ingénieure qui, à la tête d’une équipe de 400 personnes, a développé les programmes des ordinateurs de bord des missions Apollo. À elle seule, Hamilton a fait faire un grand pas à l’informatique.

On la présente parfois comme la mère du logiciel et du code. « Parce que le logiciel était un mystère, une boîte noire, pour le top management, on nous accordait une liberté et une confiance totale,» expliquait- elle en 2016 (rappelant qu’il n’existait pas d’école pour apprendre le développement de logiciels). En 2016, le président Obama loue en elle le symbole d’une « génération de femmes méconnues qui ont permis d’envoyer l’homme dans l’espace » et lui décerne, comme à Katherine Johnson, la médaille de la Liberté. Margaret Hamilton est aujourd’hui devenue une icône du féminisme.


La mère de tous les programmeurs

La fille du poète anglais Lord Byron, Ada Lovelace (née Byron) (1815–1852), est aujourd’hui reconnue comme la première pionnière de la science informatique car elle a réalisé le premier programme informatique de l’histoire, avec la machine analytique de Charles Babbage (un polymathe et inventeur anglais). Visionnaire, elle a imaginé et décrit ce que seraient les calculateurs universels bien au-delà de ce que pouvaient imaginer ses contemporains.

Pendant toute sa courte vie (elle meurt à 36 ans d’un cancer), Ada étudie les mathématiques avec passion. « Je crois que je possède une singulière combinaison de qualités, qui semblent précisément ajustées pour me prédisposer à devenir une exploratrice des réalités cachées de la Nature » écrit-elle un jour à sa mère.

Aujourd’hui icône des féministes, elle est également connue de nombreux développeurs car un langage de programmation a été nommé Ada en son honneur (langage conçu à la fin des années 1970 pour le département de la Défense américain). On peut aussi voir son portrait sur les hologrammes d’authentification des produits Microsoft.

Je signale au passage la sortie cette semaine d’un nouveau livre consacré à cette femme exceptionnelle. Ada ou la beauté des nombres de Catherine Dufour sort le 4 septembre chez Fayard.


Le basculement : quand l’informatique est devenue un monde d’hommes

Pendant des décennies, des années 1940 aux années 1970–80, l’informatique comprenait de nombreuses femmes, du moins plus que d’autres milieux professionnels qui n’en comptaient aucune. Curieusement, le fait d’opérer des immenses machines, comme ENIAC, UNIVAC, puis les machines commerciales d’IBM, était même réputé féminin. Peut-être que la manipulation des centaines de câbles rappelait dans l’imaginaire collectif la manipulation des standards téléphoniques (les « demoiselles du téléphone » étaient exclusivement des femmes) ?

Le secteur de l’informatique était largement considéré comme un secteur de services et de support, encore assez peu attirant pour les ingénieurs ambitieux. La vraie valeur, pensait-on dans les années 1970–1980, est dans le hardware, pas le software…

Il y a encore 30 ans, les pourcentages de femmes dans les études informatiques étaient supérieurs à ce qu’ils sont aujourd’hui dans la plupart des écoles du monde occidental. Au travail, la sociologie des effectifs d’ingénieurs informatiques ne ressemblait pas encore à celle que l’on observe aujourd’hui dans la Silicon Valley (et que l’on peut voir dans la série éponyme).

Comme on peut le voir dans une autre (remarquable) série intitulée Halt and Catch Fire, dont l’intrigue se déroule dans les années 1980 et 1990, les femmes n’étaient pas encore absentes de la conception des programmes informatiques. Les chiffres sont formels : en 1984, les femmes représentaient aux Etats- Unis 37% de l’ensemble des étudiants en informatique, soit 20 points de plus qu’aujourd’hui !

Halt and Catch Fire, AMC, 2014–2017

Le point de bascule date de l’avènement des PC et de la montée en puissance du software par rapport au hardware dans les années 1980. Les PC sont devenus des objets de consommation courante, vendus comme des jouets « masculins » et utilisés davantage par les garçons que les filles. Beaucoup plus de garçons ont appris le code informatique à partir de là. Parallèlement à l’essor des PC, l’industrie des jeux vidéos a pris de l’ampleur en promouvant des univers masculins et machos, peu accueillants pour les joueuses.

« Dès qu’une industrie gagne en puissance, le rôle des femmes diminue, » explique Claudine Schmuck, directrice associée de Global Contact, le cabinet de conseil qui a mené en 2017 l’étude Gender Scan sur les femmes dans les formations en informatique. La masculinisation de la Silicon Valley en est l’illustration. La « culture bro », hostile aux femmes, cimente une culture hostile et discriminante vis-à-vis des femmes.

Rapidement, les femmes ont été évincées du monde des startups, au point qu’aujourd’hui, la diversité y est si faible qu’on pourrait se contenter de la Dave Rule pour faire des progrès. La « Dave Rule » est une plaisanterie dans la Silicon Valley selon laquelle si une équipe comprend autant de femmes que d’hommes prénommés Dave, alors le déséquilibre entre les sexes devient acceptable.


Pour en savoir plus sur la manière dont les choses ont basculé pour les femmes dans l’informatique et comment re-féminiser cet univers, allez livre le livre blanc Welcome to the Jungle « Comment augmenter peu à peu la place des femmes dans la Tech ? ».

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Laetitia Vitaud

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I write about #FutureOfWork #HR #freelancing #craftsmanship #feminism Editor in chief of Welcome to the Jungle media for recruiters laetitiavitaud.com

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