Les drones prennent leur envol pour aider à éradiquer la faim

Vue aérienne du drone du district de Cox’s Bazar, Bangladesh. Photo: WFP/Jonathan Dumont

Si le Programme Alimentaire Mondial était un quartier, les pionniers de cette initiative de l’agence onusienne en seraient les adolescents.

Leur discours n’a rien à voir avec celui de leurs aînés. Pas question de tirer parti de ceci ou d’élaborer telle stratégie. Ils ne s’assoient pas vraiment ensembles : leurs voix me viennent de Thaïlande, d’Allemagne et du Panama. Culturellement, cependant, ils traînent sur le même coin de rue.

Ou peut-être dans le laboratoire de l’école.

“ Faire voler un drone, c’est comme être un plongeur sous-marin”, affirme le leader du groupe, Haidar Baqir. Cet ingénieur informatique a lancé le projet “drones contre la faim” du PAM. “ Vous avez l’opportunité de voir des choses que personne d’autre ne peut voir. C’est comme avoir un troisième oeil”.

Le récent modèle du drone. Photo: WFP/Andre Vornic

Baqir vient d’atterrir dans sa station de Bangkok. Le long vol depuis le Mozambique, retardé de 14 heures à Nairobi, ne l’a pas mis K.O. Il raconte avec brio comment il vient tout juste de terminer le dernier des quatre ateliers (entièrement financés par la Belgique) dédiés à l’usage des drones.

“Le Mozambique est l’endroit idéal pour expérimenter au sol — ou dans l’air, pour ainsi dire. C’est une zone inondable, dépourvue de conflits, et les autorités chargées de la gestion des désastres naturels sont ouvertes à ce type d’expérimentations.”

Des inondations. Des tremblements de terre. Des ouragans. Quand des catastrophes ont lieu, les cours des rivières bougent. Les routes s’affaissent. Et les maisons s’effondrent. Des populations entières sont balayées, violemment affectées, emportées. Mais alors, comment dire qui est où ? Où construire des lignes électriques ? Comment repérer celles et ceux qui sont affamés ?

Je commence à me rendre compte que les drones sont un moyen peu onéreux et efficace de détecter des glissements de terrain où il y en a eu.

Sur le terrain mozambicain, le petit appareil ailé tourne en rond au-dessus de camions garés avant de retourner entre des mains d’experts, tel un faucon rejoignant élégamment son maître.

Mais ceci, comparativement, est la partie la plus aisée.

“Le plus compliqué”, me dit Baqir, “est d’arriver à créer un cadre réglementaire global nous permettant d’assurer des vols fiables et efficaces, en toute sécurité”.

D’où l’existence de groupes de travail au sein d’autres groupes de travail, au PAM, mais aussi dans le cadre plus large du système onusien. Ils ont d’ailleurs été mis en place avec un objectif précis en tête : établir les paramètres de déploiement des drones en cas d’urgences humanitaires.

A titre d’exemple : qu’est-ce qui permettrait d’apaiser les peurs quant à l’utilisation des drones, certains gouvernements craignant qu’ils pourraient être utilisés à des fins d’espionnage ? C’est une inquiétude qui nous vient de la guerre froide — ainsi qu’un enjeu profondément contemporain au vu des craintes grandissantes quant à la surveillance de masse et au transfert de données.

La résistance aux drones est à la fois diffuse et multidimensionnelle — celle-ci est légale, d’ordre sécuritaire, axée sur la notion de vie privée ou encore de nature anxiogène. Parfois, elle associe des intérêts politiques et commerciaux, à l’instar du Népal.

“Après le séisme de 2015, tout le monde était là”, affirme Gabriela Alvarado, une collègue de Baqir basée au Panama, qui aime se décrire comme une geek de naissance. “Tant de drones dans le ciel… Au final, le gouvernement népalais y a mis un terme : ils craignaient que les images de paysages détruits n’affectent l’industrie du tourisme”.

En tant que pilote de drones, Alvarado parle avec émotion des séquences tournées à Dominica avec un ami d’Ericsson Response, un service de téléphonie humanitaire, après le passage des ouragans Irma et Maria.

“Alors que nous diffusions en direct les images de nos drones, nous avons vu une voiture perchée sur un toit. Nous étions sur les hauteurs de l’île, il n’y avait aucune route aux alentours, et pourtant cette voiture avait atterri sur cette maison. Et je me suis vue, avec mes enfants, dans cette maison, dans cette voiture, et notre vulnérabilité face à un tel désastre”.

Au Pérou, une simulation du PAM à laquelle Alvarado avait pris part a raté de quelques mois à peine les inondations de 2017 : il y a eu peu d’occasions d’observer les répercussions immédiates. Mais là encore, sur le plan réglementaire, l’équipe a trouvé un gouvernement convaincu du bien-fondé de l’utilisation des drones lors d’interventions en cas de catastrophe naturelle.

“En République Dominicaine aussi,” souligne Alvarado, “les autorités de l’aviation civile ont fait preuve d’une grande ouverture d’esprit”.

Mais aussi ouvertes soient-elles, peu de nations — y compris l’Australie et les États-Unis selon Baqir — disposent d’un cadre réglementaire satisfaisant actuellement en place.

L’absence de régulation ne signifie pas que les drones peuvent librement voler dans le ciel. Au contraire : les drones peuvent être bloqués — l’équivalent technologique de reconnaître une belle peinture gardée dans une cave par absence de cadre approprié.

“Nous avons emmené notre drone en Ouganda”, dit Jonathan Dumont, un producteur de télévision de longue date, à la tête du département télévisuel du PAM. “A l’aéroport, les officiers des douanes l’ont vu au rayon x. Ils étaient très confus et ont dit : ‘Nous savons que vous avez l’autorisation de filmer ici et que c’est simplement un gadget dans le ciel. Mais notre Ministère de l’Aviation a mis en suspens le sort des drones car les règles à suivre n’ont pas encore été établies.’ Donc, ils nous l’ont pris.”

Le directeur de la division télévisuelle du PAM, Jonathan Dumont (faisant un signe de la main, portant une casquette) et ses collègues, filmés par un drone. Photo: PAM / UAV

En quittant le territoire ougandais, Dumont a été conduit dans une salle à l’aéroport Entebbe où on lui a dit de récupérer son appareil. “Il y avait des centaines de drones là-dedans. J’ai eu du mal à reconnaître le mien. C’est à ce moment-là que j’ai pensé qu’il fallait que je passe à la gamme supérieure.”

Ceci est désormais chose faite. Son dernier drone — un Mavic Pro fabriqué en Chine — est à peine plus gros qu’un frisbee. En rendant les drones à peine détectables, l’industrie pourrait finir par vaincre les interdictions et quasi-interdictions : rien ne rend la bureaucratie plus obsolète que la miniaturisation.

D’une façon ou d’une autre, Dumont utilise des drones pour filmer des crises d’urgence et les zones sinistrées depuis des années. Ses récentes photos du camp de Rohingyas à Kutupalong au Bangladesh sont ce que vous pourriez attendre d’un Sebastiao Salgado, un photographe brésilien avec l’oeil d’un anthropologue, s’il photographiait en couleur et depuis le ciel : ils partagent un sens commun de l’humanité, une syntaxe étrangement ordonnée de la détresse humaine.

Le camp de réfugiés de Kutupalong. Photo: PAM / Jonathan Dumont

Les images de drones jouent un rôle double au PAM. Elles fonctionnent à la fois comme des illustrations brutes avec un impact émotionnel et (ceci devrait arriver sans tarder) comme une source de données pour l’analyse opérationnelle.

“Je travaille sur la façon dont on peut intégrer les images de drones à l’imagerie par satellite”, explique Sarah Muir d’un ton détaché, comme s’il s’agissait de bien incorporer des blancs d’oeufs.

Les drones ne peuvent pas remplacer les satellites, explique-t-elle. Pourtant, ils sont excellents pour combler les connaissances lacunaires.

Podcast : Comment les drones et les satellites aident-ils le travail du PAM ?

“Un temps nuageux et instable — par exemple, juste après un ouragan — peut rendre l’imagerie satellitaire inutilisable. Mais les drones volent sous les nuages. De plus, il y a l’avantage de la précision — face à des satellites filmant à 10 mètres au-dessus du sol, les drones peuvent descendre jusqu’à deux ou trois centimètres”.

Et où l’imagerie satellitaire peut prendre une semaine ou plus à exploiter, les vidéos de drone sont disponibles en un instant.

Au total, l’épissage des deux tableaux permettra à Muir de faire des inférences extraordinaires depuis Rome sur l’état des cultures, des animaux, des populations à l’autre bout du monde. Elle transformera ensuite ces inférences en cartes zoomables, une première ébauche pour de futures aides d’urgence plus intelligentes.

Sarah Muir, analyste en télédétection. Photo: PAM / André Vornic

Mais les données ne s’interprètent pas seules. Il faut un analyste de télédétection comme Muir pour leur donner du sens.

Ça, ou une machine.

“Nous avons pensé, toutes ces choses interprétatives comme dénombrer les maisons, déduire les dommages causés sur le toit, extrapoler les données démographiques — pourquoi les faire manuellement? Pourquoi ne pas les confier à l’intelligence artificielle?”

La voix de Jamie Green vient de Munich. Fondateur d’une start-up, Green travaille maintenant à l’Innovation Accelerator du PAM, une extension surprenante de l’agence des Nations Unies.

Le rôle de l’Accélérateur est de faire exactement ce que les agences de l’ONU ne font pas : accélérer les procédures administratives; adopter une approche spéculative des choses; tester les choses rapidement et s’en débarrasser si elles ne fonctionnent pas.

En language freudien, c’est le “ça” du “moi” du PAM. Et il collabore actuellement avec des instituts de recherche privés, car il cherche à automatiser l’interprétation des images des drones.

Finalement — une sorte de logiciel analytique amélioré ?

“Exactement”, dit Green. “En deux étapes. D’abord, vous entraînez le logiciel en utilisant des milliers d’images. Cela aurait lieu sur des ordinateurs puissants dans le nuage. En fin de compte, vous auriez quelque chose à faire fonctionner sur un ordinateur portable sur le terrain — lire des images du drone en temps réel, sans Internet. “

De retour à Rome, je demande à Muir, l’analyste en télédétection, si elle s’inquiète que l’activisme de Green en faveur de l’intelligence artificielle lui fera perdre son travail.

Elle réfléchit un peu, hausse les épaules puis sourit.

“Vous devez toujours dire à la machine ce qu’il faut chercher”, me dit-elle. “J’ai encore quelques jours devant moi.”

Publié initialement à insight.wfp.org le 29 novembre, 2017.

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