Que retenir des levées de fonds de juin 2017 ? Le point de vue d’un VC.

By Bartosz Jakubowski

Plat du pied, sécurité.

Les recensements de levées de fonds de startups tech en France ne manquent pas. La newsletter hebdomadaire de eCap Partners est très utile, de même que les récapitulatifs de Maddyness, les baromètres mensuels du JDN.

Néanmoins, aucun de ces media ne mène une véritable analyse de ces levées, ce que je mentionnais déjà mi-2016. Je vais donc m’atteler à partir de maintenant à essayer de déceler des tendances dans le suivi mensuel de ces levées :)

Levées de fonds de juin 2017 : une polarisation croissante entre levées de mastodontes et ‘petits paris’

  • Il y a eu 52 levées de startups tech en France en juin 2017 par rapport à 44 en mai (+18%) et 73 en juin 2016 (-29%). En valeur ce montant s’élève à €235m vs. €202m en mai (+16%) et vs. €145m en juin 2016 (+62%)
  • On observe donc une concentration des levées, avec un montant moyen de c. €4.6m versus €2m il y a un an
  • Cette concentration vient essentiellement de deux levées massives de €51m pour le fabricant de PC virtuels Blade et de €47m pour fournisseur d’infrastructure de recherche en ligne Algolia. Ils représentent à eux deux 41% du montant levé sur le mois.
  • On assiste donc à une grande polarisation des levées, avec près de la moitié des levées qui sont des levées de moins d’€1m et 2 levées qui pèsent 41% du montant total

Modèle : le Software toujours roi, le surprenant retour en force du Hardware chez les VCs

  • Que l’on compte ou non ces deux outliers, les 3 modèles les plus prisés des investisseurs sont sans surprise le logiciel (c. 45% en volume comme en valeur — Algolia, Snips, Shapr, Clustree, Stratumn notamment), les places de marché et toute forme d’intermédiation par internet (23% en volume, 12% en valeur — MisterB&B, Videdressing, Side, Meero)
  • En revanche, la surprise est le retour en force du Hardware qui a souvent la réputation d’être boudé par les investisseurs et qui truste ce mois-ci la 2e place en terme de modèle d’affaires, avec Blade donc, mais aussi le fabricant de microprocesseurs de forte capacité de calcul avec une faible consommation Kalray (3e plus grosse levée du mois avec €26m) et le fabricant d’un casque connecté qui monitore et améliore la qualité du sommeil Rhythm (c. €10m) dans le top 10

Industrie : le boom eSanté se confirme, les RH se maintiennent, les marketplace se verticalisent

Si l’on met de côté ces trois grosses levées qui sont toutes dans un secteur très spécifique (Personal computing dans le cloud, API pour développeurs, semiconducteurs), les secteurs qui reviennent le plus souvent sont les suivants :

  • eSanté (6 levées, €15m levés soit 6%) : avec Rhythm, mais aussi les plateformes de gestion de l’information médicale pour les patients (Concilio — €3m) et pour les médecins (360 Medical — €1m ; Medavix — €0.6m), les objets connectés Leka et Auxivia, la eSanté continue de démontrer l’intérêt croissant des investisseurs pour l’intersection entre IT et santé, qui est une tendance lourde
  • Les RH continuent à avoir le vent en poupe après un mois de mai record (c. €30m levés par Jobteaser, talent.io et Easyrecrue), avec 3 levées et €13m : la solution de mobilité interne basée sur l’analyse des parcours employés par l’intelligence artificielle Clustree lève €7m, de même que les plateformes de jobbing étudiants — aux modèles différents — Side (€5m) et Crème de la Crème (€0.6m)
  • Nouvelle tendance ce mois-ci, les assistants personnels mobiles basés sur l’intelligence artificielle (chatbot) : Destygo (€1m) se spécialise dans le voyage, Wiidii dans la conciergerie et Snips, qui lève €13m, fait communiquer nos apps mobiles entre elles pour prédire les intentions et les besoins de ses utilisateurs
  • Autre tendance intéressante, la déclinaison d’un modèle bien connu sur un besoin particulier. Ainsi Shapr, le Tinder professionnel, se distingue en levant €8.5m, tandis que MisterB&B, le Airbnb pour la communauté gay, lève €7.6m. Dans les levées plus modestes, Tentation Fromage et Ah La Vache déclinent le modèle Deliveroo respectivement sur le fromage et la viande, et lèvent pour cela quelques centaines de k€. C’est une conséquence intéressante de la maturation de l’écosystème startup : le fait de décliner un modèle existant sur une verticale nouvelle
  • Enfin, et autre preuve de la maturation de l’écosystème et surtout du flux massif d’argent vers les startups, le métier du financement des startups se structure avec des services annexes : Finamatic lève €0.8m pour sa plateforme de conseil en financement pour les startups et Estimeo Estimeolève €100k pour sa plateforme de notation dédiée à l’innovation

Investisseurs : les BAs prennent le pouvoir, les corporates se maintiennent, les VCs se recentrent sur les “gros” deals

Business Angels for the win

  • Pour bien comprendre l’activité de financement des startups, il est fondamental de s’intéresser à la source de l’argent levé.
  • Une chose frappe particulièrement ce mois-ci : l’importance très forte des BA, qui représentent 43% des levées et 37% des montants levés.
  • Sans surprise, ils sont surtout localisés sur les levées de moins de €1m (avec notamment le Crowdfunding qui finance Cambox Vision, Nénufar, et Auxivia — en respectant la tradition du financement du hardware en préachat), les BA représentent à eux seuls 18 sur les 27 levées de moins de €1m
  • Mais les BAs participent aussi à des gros tours : 3 dans le top 7 (Blade, Shapr et Rhythm), pour c. €70m ! Il est loin le temps où l’on disait que le financement de l’innovation en France souffrait du manque de BA … et cela risque de s’intensifier avec la multiplication des jolies exits (HelloZenly) qui génèrent des liquidités qui seront recyclées dans l’écosystème

Les Corporates s’installent

  • Les corporates sont aussi, comme c’est le cas depuis environ 2 ans, très impliqués dans les levées de fonds.
  • Ils représentent à eux seuls 15% des levées (mais 5% des montants levés, ce qui montre bien que leur volonté est souvent de “mettre un pied dans la porte” et de mieux appréhender ce qu’il se passe dans les startups de leur secteur). Au total, ils sont impliqués dans 29% des levées du mois et 26% des montants levés
  • Ils se spécialisent souvent sur des problématiques de Hardware qu’ils connaissent bien (Kalray, Zewatt), ou des startups qui pourraient être leurs fournisseurs (Nasdaq et CNP Assurances dans le cas de Stratumn, mais aussi Safety Line ou Api-agro).
  • A noter, les Corporate VCs des chaines de télévision font deux investissements pour diversifier leur présence media vers le numérique (TF1 One Innovation marque son premier investissement avec Lucette, tandis que M6 Web investit dans la plateforme de partage de recettes de cuisine Youmiam)

Les VCs à la traîne ?

  • Face à ces acteurs, on notera le faible nombre de levées “pur VC”, avec moins de 10 levées (Algolia, MisterB&B, Clustree, Videdressing, Simplifield, CybelAngel, Julie Desk, A-volute, Reelevant), soit c.20% des levées mais 36% des montants levés. Les VCs s’associent à des corporates (CVC) dans 6 cas additionnels, ce qui laisse quand même les VCs impliqués dans 57% du montant levé ce mois-ci.
  • Tendance intéressante : sur les 12 levées de fonds de plus de €2m impliquant des VCs ce mois-ci, seules 2 (!) n’impliquent que des VCs français (Serena Capital dans CybelAngel et Entrepreneur Venture dans JulieDesk).
  • Alors qu’on s’attendrait à trouver une majorité d’anglosaxons dans les financeurs étrangers (Accel dans Algolia — en lead, Eniac Ventures dans Snips, Nasdaq dans Stratumn, DN et Piton dans Videdressing, Connect Ventures dans Side), ils sont ex-aequo avec les acteurs d’outre-Rhin qui sont impliqués dans 5 investissements sur les 10 (Point Nine Capitaldans Algolia, Project A Ventures dans MisterB&B, EarlyBird dans Videdressing; Fly Ventures dans Side, GFC dans Meero)
  • Runa Capital (Russie) continue à démontrer un vif intérêt pour le logiciel en France après Critizr, Keymetrics et TellMePlus en investissant dans Simplifield. Le Suédois Creandum signe quant à lui un premier investissement en France et est une illustration de plus du formidable et grandissant dynamisme des VCs Nordiques en Europe. Une véritable interconnexion entre les différents hubs tech européens semble donc enfin s’amorcer, ce qui est une excellente nouvelle pour nous pour exister face notamment aux Etats-Unis !

Cette analyse se fonde sur des informations (a) publiques (b) que j’ai pu récolter. Elle est donc forcément incomplète, et je serais ravi de compléter le mois prochain avec vos commentaires.

Si le sujet des levées de fonds vous intéresse, voici une émission qui retrace le sujet : http://bfmbusiness.bfmtv.com/mediaplayer/video/la-folie-des-levees-de-fonds-2806-959809.html

Si vous avez une vision différente de la mienne, ouvrez le débat ! Et si vous êtes une startup qui voudrait échanger avec un VC… écrivez-moi !

Tableau des levées de fonds des startups tech en France en Juin 2017