Comment lutter contre la fracture numérique ?

Accès à internet, mais également capacité à utiliser les outils numériques, lutter contre la fracture numérique est devenu un enjeu de société majeur.

L’Etat français a engagé depuis plusieurs années un grand chantier de modernisation de son administration. Celui-ci passe par une numérisation des services publics afin de renforcer leur accessibilité, étendre les plages d’accès et améliorer de manière générale le service rendu auprès de ses administrés. Cette démarche ne se réduit bien sûr pas aux services publics. Banques, assurances ou opérateurs mobiles privilégient de plus en plus le canal numérique pour s’adresser à leurs clients. Si ce mouvement facilite amplement la vie des jeunes, diplômés et résident des grandes agglomérations, qu’en est-il de tous les autres, les laissés pour compte du numérique ?

Qui sont les victimes de la fracture numérique ?

Dans l’enquête “Les usages du numérique en France en 2016”, le CREDOC apporte des éclairages sur les populations en détresse numérique. En termes d’équipements, 65% des français sont équipés de smartphones et 85% des foyers disposent d’une connexion internet à leur domicile. En revanche, 11% des individus ne disposent d’aucun équipement numérique (ordinateur, smartphone ou tablette), ce chiffre est en baisse de 3 points par rapport à l’année précédente.

Des déserts numériques

En matière de connexion internet via les réseaux de télécommunication, une partie du territoire français est considérée appartenir à “une zone peu dense”. Ce territoire représente 2 communes sur 3 et concerne 18% de la population française. Pour ces “zones de déploiement prioritaires”, les opérateurs télécoms ont pris des engagements pour assurer une connexion 4G dans 40% de ces territoires (en théorie depuis le 17 janvier 2017).

28% des personnes résidants dans ces territoires se considèrent vivre dans “un territoire délaissé par les pouvoirs publics”, soit 10 points de plus que le reste du territoire.

Pour autant le taux d’équipement en appareils est à peine plus faible que dans le reste du territoire, il en va de même pour l’accès à internet via une connexion wifi : 80% contre 85% en moyenne.

Les personnes âgées particulièrement concernées

Le pourcentage de personnes âgées de 60 à 69 ans utilisant internet s’établit à 60% et à 40% pour celles âgées de 70 ans et plus. En cela, un mur les sépare des 18–39 ans qui sont 95% à aller sur internet. S’agissant des usages sur mobile, seuls 24% des 60–69 ans et 10% des plus de 70 ans consultent internet via leur mobile.

Une fracture pour grande partie liée au niveau d’éducation

La fracture numérique ne se résume en effet pas au non accès géographique à une connexion internet (désert numérique), à l’âge ou au fait de ne pas disposer d’un appareil permettant de se connecter. Les indicateurs de catégorie socio professionnelle et de niveau de diplôme jouent parfois au même titre que l’âge. Par exemple, s’agissant des achats en ligne, alors que 84% des 25–39 ans en réalisent contre 25% des 70 ans et plus, l’écart est presque aussi fort entre non diplômés (28%) et diplômés du supérieur (82%). Les écarts sont également très marqués sur les usages mobiles en particuliers lorsqu’il s’agit de chercher un restaurant ou un bar via la géolocalisation : 19% des non diplômés le font contre 58% des diplômés du supérieur.

Le degré de confiance dans le numérique représente également un indicateur d’usage, et celui-ci est encore lié au niveau de diplôme des personnes.

Alors que 40% des personnes sans diplôme ou peu diplômées sont inquiètes par les paiements en ligne, seuls 26% des diplômés du supérieur font le même constat.

Une partie de la population en détresse numérique

S’agissant des usages, 6 français sur 10 se déclarent à l’aise avec l’e-administration. Avec 62% d’activités administratives en ligne, il s’agissait en 2016 de la première activité numérique devant l’e-commerce et la consommation d’actualité en ligne. Malgré ce très bon chiffre, 15% des adultes se considèrent incapables d’entreprendre des démarches administratives en ligne, même avec de l’aide. En outre, 39% de la population exprime des inquiétudes face à la possibilité de réaliser ses démarches administratives en ligne.

Emmaüs Connect pour aider les laissés pour compte du numérique

Emmaüs Connect, une initiative de la Fondation Abbé Pierre, est présent dans 8 villes françaises pour apporter un soutien aux personnes en situation de très forte précarité numérique. Emmaüs Connect propose des ateliers pour former ces personnes à utiliser des services essentiels. Les ateliers permettent par exemple de naviguer sur les sites de Pôle Emploi, de la CAF et de l’assurance maladie ou de la Banque Postale mais également de PAP pour trouver un logement ou de Skype pour communiquer gratuitement à l’international. Leur objectif est de permettre à chacun de disposer d’un “bagage numérique minimum” dont les deux piliers sont un accès pérenne à internet et à la téléphonie ainsi qu’une connaissance des services numériques clés de l’insertion.

L’association a également lancé avec Google.org la startup wetechcare spécialement tournée vers les publics fragiles. L’objectif de la startup est d’accompagner 1 million de personnes d’ici 2020. Pour cela la startup a lancé plusieurs services en ligne.

  • Clicnjob est un service web qui permet de créer son CV, apprendre à chercher un emploi, se connecter à une communauté de professionnels.
  • Les bons clics, une plateforme d’e-learning pour acquérir des compétences numériques ou apprendre à réussir ses démarches en ligne.

La fracture numérique, un défi social

Alors que les géants du web ou les startups construisent des applications dont l’expérience utilisateur est de mieux en mieux pensée et intuitive, ces derniers oublient qu’ils s’adressent avant tout à des publics jeunes, éduqués et aisés, bref à eux… C’est en substance ce qu’affirme Tristan Harris ancien product philosopher chez Google devenu aujourd’hui fer de lance du combat contre les applications qui nous ont rendus totalement dépendants. Ce biais qui intervient dès les premières réflexions qui accompagnent le lancement d’un projet de service numérique met de facto sur la touche toute une composante de la population. Cette situation est d’autant plus gênante que la promesse de ces nouveaux services numériques est toujours très similaire : simplifier la vie, rapprocher les individus, rendre le monde meilleur… bref répondre à un défi universel supposé s’adresser à tous, la gratuité des services renforçant l’impression que tel est le cas…

Si l’on prend l’exemple de LinkedIn, le réseau professionnel en ligne, pour ceux à l’aise avec le numérique, il s’agit d’une plateforme qui permet de renforcer son CV, mettre en valeur son réseau, gagner en référencement et trouver le job de ses rêves. Mais la plateforme peut-elle rendre le même service à une personne très peu connectée et disposant d’un faible niveau de diplôme ? Cela reste à vérifier… C’est dans un tel contexte que l’initiative Clicnjob semble répondre aux besoins des oubliés des géants du numérique.

Il est grand temps d’aligner la promesse faite par le monde numérique avec la réalité ressentie au quotidien par la population, sans quoi la “fracture numérique” risque risque d’être avant tout une fracture sociale.

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