Chairman — No Bodies #3

Précedemment :
Après avoir été soupçonné du meurtre de sa compagne, Garret Pierce rencontre un homme étrange qui lui tient d’étranges propos avant de disparaitre.
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Chairman, mon rédacteur en chef. Il m’appelle sur mon téléphone de bureau et me dit de rappliquer.
Je pousse la porte de son bureau et je vois tout de suite qu’il a la gueule des types qui ont une sale nouvelle à annoncer.
Tu sais, le regard posé de côté, le petit reniflement gêné, les mains qui s’agitent avec les doigts qui gigotent comme de gros lombrics fraichement arrachés à la terre.
C’est tout juste quinze jours après.
Il donne un petit coup de menton flasque vers l’un des sièges au cuir crevé en face de lui et je m’assoie. Docile.
- Quoi ?

Il renifle encore, engloutissant un air morveux.
Il prend le temps de rallumer son cigare et de le suçoter en le tournant entre ses lèvres humides.
Il pose son regard sur mon front et me lâche qu’il a pris une décision à mon sujet.
Ses yeux dérivent maintenant sur les murs du bureau tapissés de vieilles unes encadrées du Yumington Daily qui ont fait scandale ou qui ont dégueulé un scoop. Diplômes. Récompenses. Photos de lui avec divers gouverneurs.
Il me dit qu’il m’aime comme un fils. Qu’il en a déjà perdu un. Qu’il ne veut pas en perdre un deuxième.

La chose au fond de moi, ou la culpabilité appelle ça comme tu veux, me dit que les gens qui veulent t’aider ne le veulent jamais vraiment. Ils veulent juste se sauver eux-mêmes.

Je me dis que je ne veux pas me sauver moi-même. Que je veux bouffer ma culpabilité jusqu’à l’os et lui suçoter la moelle.
Chairman m’annonce qu’il a prit une décision. Qu’il ne peut pas me regarder à m’enfoncer, comme ça, comme un type qui se noie sans faire le moindre effort pour retrouver la surface. Je vois l’eau emplir le bureau comme elle emplirait un bocal. Une eau rouge et sale chargée de tous les débris de ma vie avec Abby. Photos qui se délitent, magnets souvenirs achetés durant nos voyages, meubles que nous avions chinés ça et là. Je sombre. Je me noie. Il a raison.

La chose au fond de moi, ou l’inconscient appelle ça comme tu veux, me chantonne que j’en crève
tout doucement,
très lentement,
que j’en suis pas conscient
et que c’est plutôt marrant.

Il me dit que je n’ai rien produit, pas un article, pas même une simple ligne depuis quinze jours maintenant. Il comprend. Il s’en fout. Mais ce n’est pas bon pour moi. Pas bon du tout. Je lui donne l’impression de perdre les pédales. Et ce simple mot me catapulte au jour de mes quatre ans, façon film super huit, sur mon tricycle, rouge, flambant neuf. Et mes pieds qui tricotent sur les pédales. Et ma maman qui tape des mains pendant que papa film. C’est ridicule et ouais, je perds peut-être un peu les pédales.
Garret ? Garret ? Chairman me ramène dans son bureau, loin de mes quatre ans.
Je sens à nouveau le cuir tiède des sièges. Je sens tout mon poids. La pesanteur m’écrase.

Il me demande si je l’écoute. Oui, oui. Bien sûr que je t ‘écoute.
Il faut que je prenne un peu l’air. Que je prenne du recul. J’en ai besoin. Il mâchouille ses mots en même temps que son cigare.
Je lui demande s’il veut me virer.
Il s’offusque. Me demande pour qui je le prends. Non, il me nomme correspondant. Ailleurs. Plus loin. Des vacances sans quitter le boulot. En quelque sorte. Quelques semaines. Quelques mois tout au plus. Au vert. Tranquille. Pas de pression.
Où ça ? Vert… C’est où ?
A Edenwood. C’est dans le sud. Le climat est génial. Lui même y est allé avec sa femme, il a quelques années. De vraies vacances de retraité. La pêche au gros, les balades et tout. Une petite ville tout ce qu’il y a plus de sympa. Vraiment.
- Edenwood ? Qu’est-ce que tu veux que je foute là-bas ?
Des portraits. Il veut des portraits des gens de là-bas. Je suis doué pour ça. Ouais, très doué. En plus c’est bientôt la période de la vegg’fest.
- La quoi ?
La fête végétarienne. Il me marmonne ça, morveux.
- Tu te fous de moi ?
- Non, de toute façon t’as pas le choix.
Je dois considérer ça comme une mutation provisoire. Un mois. Deux peut-être. Max trois.
- Putain, il y en a qui tueraient pour un job là-bas.
Tueraient ?
Il s’excuse de cette gaffe et je lui réponds que ça n’a pas d’importance. Je me lève. Je me dirige vers la porte de son bureau. Ma main sur la poignée. Ok, j’irai à Edenwood s’il le veut. Mais je ne lui assure pas de lui cracher un portrait tous les jours.
- Tu fais ce que tu peux. Mais repose toi. Et bosse un peu. Ça vide la tête.

La chose au fond de moi, ou l’intuition, ou la prescience appelle ça comme tu veux me dit qu’il n’y a pas de hasard.

A suivre…

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