last talking

Le dernier groupe de parole, No Bodies #1

Il y a Compassion, la soixantaine, blonde à la décoloration apparente, tout aussi paumée que les autres mais qui porte son deuil comme un écu et son âge comme un blason. Son mari est mort d’un cancer du poumon il y a dix ans de cela.

Il y a Délivrance, la trentaine. Brune, plutôt mignonne. Depuis qu’elle a poussé son mari depuis le balcon du douzième étage –acquittée pour cause de légitime défense- elle a décidé de ne plus porter de culotte et de se faire sauter par deux inconnus par jour. Elle répéte je suis libre à chaque coin de phrase, c’est devenu comme un tic verbal.

Il y aDouleur, le chialeur. Il a perdu sa femme il y a huit ans et pleure ce décès prématuré du à la rencontre entre un corps de chair et d’os d’environ cinquante-cinq kilos et d’un corps d’acier d’environ sept tonnes. En attendant de se crasher lui-même mollement dans la terre meuble de sa propre tombe, toute sa vie gravite autour de l’union de son épouse et d’un camion benne chargé d’ordures.

Il y a Colère. Une grande folle, un travesti toute en gueule dont la mère est morte d’une overdose de whisky au printemps dernier. Toute personne qui ne s’aligne pas sur ses points de vue n’est, selon lui, qu’une immonde petite fiotte. Va savoir… Et sous ses robes extravagantes, il porte une musculature suffisante pour aligner une droite et démonter la mâchoire du premier connard venu.

Il y a Carpette. Toujours d’accord avec tout le monde, comptable de profession, endeuillé de ses deux parents sulfatés malencontreusement par un gang dont la police ne retrouvera jamais la trace. Il porte le deuil crasseux et s’affuble toujours d’un costume noir, étriqué, taché, élimé.

Et puis il y a cette serveuse pas vraiment mignonne qui me fait de l’oeil à chaque fois qu’elle me sert un verre.

Et il y avait moi. Je m’appelle Garret Pierce, je suis journaliste.

Et puis il y a ce type en costard rouge , appuyé au comptoir tous les soirs depuis une semaine qui ne me lâche pas du regard.

Compassion, Délivrance, Douleur, Colère, Carpette et moi avons quitté le groupe de parole Jamais seul dans mon deuil pour former le nôtre, après que Colère a balancé le bâton de parole dans la mâchoire de Tire à Blanc sans omettre de le traiter de putain de fiotte.

La chose au au fond de moi ou la voix intérieure ou la mémoire appelle ça comme tu veux, me fait son cinéma 3D full immersive et m’offre un flash-back.
Nous sommes tous là, assis en cercle sur des chaises pliantes. Il y a le psy avec ses cheveux longs, sa barbe et ses gestes lents et ses airs christiques. Il y a aussi Sarah, celle qu’on appelle Beubeu à cause de son bégaiement qui est apparu après le décès de son père. Il y a Roupillon dont on ne sait rien si ce n’est qu’il s’endort à chaque réunion et ronfle comme un remorqueur.
Il y a deux nouveaux à qui nous n’avons pas encore attribué de surnom. Et puis il y a Tire à Blanc, un militant pour le port d’armes qui s’est arraché les testicules en voulant vérifier que son Python 357 Magnum canon long était bien chargé. C’est de ses couilles que le type n’arrive pas à faire le deuil.
Nous nous asseyons tous et le psy y va de sa prière œcuménique de remerciement au monde en tenant son bâton de parole entre les cuisses comme un immense pénis à tête de pompon rose Barbie.
- Sarah… Voulez-vous prendre la parole aujourd’hui?
- N…n…on.
- S…s… ça nous fera des vacances, enquille Tire à Blanc.
- Nul ne parle s’il n’a pas le bâton de parole entre les mains, fait le psy avec son sourire idiot. Et vous Colère? Je vois que vous portez encore une robe de votre mère. Vous voulez parler de ça?
- Hé tu portes aussi les strings de ta mère? Tu veux pas nous les montrer pour voir? Les strings de ta mère hein? Tu veux pas nous les montrer juste un peu?
Colère blêmit et je peux voir sa mâchoire se serrer à s’en éclater les molaires. Tout autant qu’il serre les poings à s’en faire péter les phalanges.
Il se lève, prend le bâton de parole et sa touffe rose. le psy lui sourit pour l’encourager.
Colère se dirige vers Tire à Blanc et lui balance le truc dans la mâchoire. Le type tombe du siège. Colère soulève la robe de sa mère et s’assied sur sa gueule de Tire à Blanc avec de toute évidence l’intention de l’étouffer avec le cul. Tire à Blanc suffoque, agite les bras, se tortille.
Compassion, Délivrance, Douleur, Carpette et moi glissons dans le fou-rire, Roupillon ronfle déjà, Beubeu vomit sur ses pieds et le psy tente d’arracher la masse de Colère au visage de Tire à Blanc qui hurle en boucle Putain de fiotte, putain de fiotte de merde, le voilà le string de ma mère!.

C’est ce soir là que nous avons créé notre propre groupe, Les Téméraires, éponyme du nom du bar dans lequel nous nous réunissions pour descendre des bières et fumer clopes sur clopes.

C’est le huitième jour que le type décide de m’aborder, alors que tous les membres de notre groupe sont sortis du bar hormis Délivrance qui se faisait sauter dans les toilettes par un quinqua, représentant en cadeaux publicitaires écologiques — PubaVert, recyclez votre image.

Alors que je m’apprête à pousser la porte du bar ruisselante de buée, d’alcool et de sueur, il retient la porte de son pied et plante son regard dans le mien. Il a un éclat de rouge groseille dans les yeux, mais je ne saurais dire ce que c’est exactement.

La chose au fond de moi, ou la voix intérieure ou l’intuition appelle ça comme tu veux, me dit aussi qu’elle ne sait pas l’interpréter. Que ça n’est pas au sens propre un éclat rouge groseille. Que c’est plutôt comme un reflet. Ou comme une illusion mais une illusion bien réelle.

Il m’a dit :
- Alors Garret Pierce, toujours mort ?

La suite ici.


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Le premier épisode de cette histoire appartient à la saison 2015–2016 de l’univers narratif transmedia de Yumington. Plus d’infos ici.

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