Jean Pierre Landau, un «Monsieur Bitcoin» sur la digue.

par Jacques Favier, Associé-Fondateur de Catenae et Secrétaire du Cercle du Coin

Cet article revient sur l’audition de Monsieur Landau devant la Mission «cryptomonnaies » de l’Assemblée nationale, dans le but de comparer les propositions qu’il pourrait faire prochainement au Ministre Bruno Lemaire avec ce qui nous semblerait réellement de nature à faire jouer à la France un rôle dans l’essor des échanges décentralisés.

Il y a eu assez de réserves à l’annonce de la mission qui lui était confiée pour que l’on avoue que l’audition de Jean-Pierre Landau devant MM. Woerth et Person (visible ici) fut un moment très intéressant.

Il faut entendre à mi mots un homme s’exprimant à titre purement personnel mais de façon structurée, assez libre de ses propos pour ne pas distiller des éléments de langage et ayant assez de hauteur de vue pour ne pas insulter l’avenir. Il faut entendre la seconde partie de son intervention, quand il répond à brûle-pourpoint, car il y rectifie certaines assertions trop tranchées, admettant par exemple que les virements transfrontaliers sont en faveur de Bitcoin, ou qu’une dose de cryptos améliore le ratio de Sharpe d’un portefeuille.

La démangeaison de critiquer les propos qui dénotent un biais identitaire (la monnaie de banque qui « marche très très bien ») ou des lapsus révélateurs (il n’y a pas de « créance sur la blockchain »), l’envie de renvoyer les balles (les chiffres en valeur absolue de la spéculation sur les monnaies légales ou de la consommation énergétique du système financier classique) doivent s’effacer devant la tentation de confesser d’abord nos points d’accord !

M. Landau montre son indépendance d’esprit en visant juste dans bien des définitions. Je préfère sa description de Bitcoin comme quelque chose de « mouvant, technologiquement en transition et qu’on ne sait pas très bien qualifier » aux approximations de ceux qui veulent le classifier au forceps. J’ai admiré comment il balaye l’idée risible d’un risque systémique sur le bitcoin et les usantes dissertations tendant à chipoter la nature monétaire de Bitcoin ou à l’affubler du terme inusité de crypto-actif.

Il a raison quand, au-delà d’une innovation technique rabâchée, il reconnait une innovation monétaire sans précédent, conjuguant nature privée, numérique et dénuée d’adossement à un actif physique ou financier, et gestion décentralisée.

Au total, l’homme a beaucoup de finesse. Il voit bien que bitcoin est d’abord une technologie de consensus. Il sait aussi que le Bitcoin va trouver sa place, ne serait-ce que parce que le système actuel (dont il ne fait pas l’alpha et l’oméga de la monnaie) le lui permet : ainsi ce qu’il dit de la compliance à outrance augmentant la sous-bancarisation, notamment dans les pays émergents, et induisant un élément de compétitivité en faveur de bitcoin, mais surtout ce qu’il appelle lui-même la « grande question », la possible volonté des citoyens de disposer de monnaies qui soient « face à face, plus ou moins anonymes, pour lesquelles possession vaut titre, et instantanément disponibles».

Peut-on, maintenant, lui donner raison sur la critique qu’il porte frontalement : l’inefficience ? Factuellement, oui. Aujourd’hui, il est techniquement impossible de dire que les cryptos sont des concurrents réels de l’euro. Mais comme pour le coup il reprend ici l’argumentaire usé des banques centrales sans le critiquer, nous devons le faire pour lui. Que les monnaies cryptos soit lentes et peu à l’échelle aujourd’hui n’induit pas qu’elles le seront demain ni pour toujours. C’était l’erreur fondamentale du rapport Théry. Que ces monnaies soient peu acceptées est un reproche irrecevable de la part de ceux qui œuvrent à ce qu’elles ne le soient pas (nemo auditur) et qui occulte le fait que, monnaies natives de l’Internet c’est à cet espace-réseau qu’elles sont fondamentalement destinées : en France le yen est très peu accepté, les transactions en yen sont peu faciles et il n’est pas régulé par la BCE, cela n’en fait pas pour autant autre chose qu’une devise.

Mais en réalité si M. Landau n’approfondit guère sur l’inefficience c’est que celle-ci ne sert qu’à pointer « le processus de décentralisation lui-même » qui en serait la cause. Il ne le fait pas sans précaution oratoire, comme s’il sentait qu’on pourrait ici lui demander combien faut-il de milliers de fonctionnaires, de sous-traitants et de policiers pour chaque banque centrale, pour l’impression fiduciaire, la destruction des vieux billets, le transport et la garde des fonds, sans parler du coût des paiements « modernes » par le système commercial, férocement centralisé (à l’extérieur de nos frontières) et prédateur.

L’inefficience de la décentralisation est pour lui un point « assez intuitif ». Il ne voit pas vraiment comment des projets d’innovation pourraient y remédier et du coup il n’effleure même pas le sujet du Lightning ni des méta-réseaux. Mais, bien qu’il perçoive la dimension politique de Bitcoin, il fait semblant de ne pas voir que la part d’inefficience de Bitcoin peut parfaitement être consentie comme coût politique de l’ambition d’échapper à l’emprise de toute autorité, et ceci tant pour établir une forme de confiance algorithmique que pour créer une forme intrinsèque de valeur.

L’efficience des monnaies légales ne tient pas à la centralisation, mais à la coercition. La loi et l’impôt sont les vraies raisons qui font que la devise officielle est universellement acceptée sur son territoire. Disserter sur les « défauts » de Bitcoin masque seulement le privilège dont jouit la monnaie légale.

Mais la mission de M. Landau ne consiste pas à disserter sur Bitcoin mais à recommander une politique. Et c’est là que nous pouvons avoir des doutes.

J’ai, devant les mêmes parlementaires, recommandé de renoncer aux inutiles tentations « régaliennes » quant à la régulation d’un cyber-espace qui ressemble bien plus à une haute mer numérique qu’à un espace physique de souveraineté. La seule ambition sensée serait de faire de la France un « port numérique » attractif pour les échanges décentralisés. Au prix d’un profond aggiornamento numérique de l’Etat et de l’administration française, d’une acceptation raisonné des monnaies cryptographiques et de l’adoption d’une fiscalité compétitive et justifiée par de réels services. J’ai développé cette métaphore portuaire, en ce qu’elle implique de digue, mais aussi de bassin en eau profonde, d’infrastructure, de zone franche, de personnel, de compétences etc.

S’il faut voir un résumé de ses futures recommandations dans des formules comme « ne faites rien qui pourrait légitimer les crypto-monnaies » il est clair que M. Landau se tient sur la digue du port et non sur ses docks. Et qu’il ne s’agit guère d’un port de commerce.

Certes il propose non sans sagesse de concevoir les politiques publiques possibles en fonction de tout l’éventail des scenarios quant aux cryptos, mais l’idée est bien là : « laissez toutes les options ouvertes en protégeant le système existant ». Et cela ressemble fort à un containment.

Sur certains points il a raison : par exemple sur son refus de banaliser les cryptos comme actif financier ; notre communauté n’a jamais cessé de répéter non seulement « Bitcoin est une expérience, n’y investissez que ce que vous pouvez perdre » ce qui s’appliquerait à tout placement boursier, mais aussi « à hauteur de ce que vous comprenez » restriction dans laquelle il nous arrive de glisser une pointe d’ironie.

On peut également accepter des formules comme « laisser le système crypto se développer technologiquement, dans son propre espace » et même en lui donnant « la clarté dont il a besoin matière comptable, en matière fiscale ».

Mais dans le triangle « réguler, isoler, intégrer » il exclut résolument le dernier terme. La France ne sera pas tout à fait une Albanie, mais dans la grande aventure des échanges elle n’inscrira pas son nom à la suite de ceux d’Alexandrie, de Venise, d’Amsterdam et de New York. Car ce qu’il entend par « réguler très fortement » les interfaces (plateformes, banques, industrie de la gestion d’actif) même s’il a raison de cibler les acteurs et non les produits, reste à la fois impossible et peu productif.

On ose à peine rappeler qu’il n’y a plus réellement de plateforme d’échange en France, même si Bitcoin Central y fut fondée avant Kraken. Le seul risque est d’étouffer quelques entreprises vendant des solutions d’accès sous des régulations délirantes. La Maison du Bitcoin relève l’identité des acheteurs au premier euro; on peut difficilement aller plus loin. Parmi les grandes plateformes cotant en monnaies légales (les seules que l’on pourra réellement réglementer) Kraken et Coinbase sont en Californie où le bitcoin est un moyen de paiement reconnu, Poloniex est dans le Delaware avec Goldman-Sachs dans son capital. Bercy n’a plus la main.

Plus inquiétante est la volonté de « prohiber aux banques de prendre des positions sur le marché des cryptos ». Leur reprocher en même temps d’être « excessivement timides vis à vis des acteurs de la blockchain » est un peu vain. C’est en revenir à la distinction pharisaïque entre une technique fréquentable et une monnaie impure.

Je le redis donc : il n’y a aucune chance de « faire de la France la première place d’innovation blockchain & crypto-actifs en Europe » (ce qui ne serait pas en soit un enjeu héroïque si on ne compte ni Londres ni l’arc lémanique dans l’Europe !) avec une démarche aussi minimaliste du côté de banques que l’on a préalablement surchargées d’obligations AML. Il n’y aura pas d’ICO sans recyclage des crypto-fortunes et ceci n’arrivera pas sans formule de dégrisement d’une part, adaptation du KYC aux spécificités des monnaies cryptos, ouverture des banques aux cash-out venus des plateformes d’autre part. Or on en est toujours infiniment éloigné.

Sur la fiscalité on entend parler de petits pas prudents, avec rencontres polies et points d’étapes, le tout aboutissant à un PFU quelque part en 2019, parce que l’alignement sur l’or est trop « politique » ou trop « risqué ». Mais cela nous met tellement loin de ce qui se passe à nos portes que l’hémorragie continuera, emportant bitcoins et cervelles hors de France. Or quand les parlementaires ont demandé à Monsieur Landau quels étaient nos avantages potentiels, il n’a pu citer que la qualité de nos chercheurs, avant de passer très vite à autre chose. Je renvoie donc à mes 3 propositions, déjà présentées en détail ici et résumées devant la caméra à l’Agefi : dégrisement avec application d’une flat taxe ad valorem comparable à celle des (autres) métaux précieux, paiements en bitcoin sans incidence fiscale, exonération de fiscalité sur les trades n’impliquant pas de monnaie légale.

Sur les banques, leur demander de bien vouloir octroyer des comptes à quelques consultants ès-blockchain, voire à une gentille start-up qui aurait besoin d’un peu de bitcoin dans un coin de son labo pour d’innocentes expériences est une blague. Si la France veut percevoir des taxes (à un taux compétitif) sur les bitcoins, si elle veut les voir s’investir dans ses ICO ou des entreprises, si elle veut les voir financer chez nous comme ils le font partout où cela est juridiquement possible l’émergence des échanges décentralisés, on doit pouvoir virer des millions d’une plateforme (régulée en Europe) sur un compte en banque sans craindre le gel du compte, une visite de Tracfin et un contrôle fiscal. Aujourd’hui le risque existe dès 10.000 euros tandis que dans le canton de Neuchâtel un entrepreneur a pu constituer une société en faisant directement apport de bitcoins en capital. Il est temps de faire une paix raisonnable.

Bonaparte aurait justifié sa paix de 1801 avec les catholiques en disant que «ce que je vois dans la religion, ce n’est pas le mystère de l’Incarnation, c’est le mystère de l’ordre social ». Il est à craindre que des hommes issus des institutions qu’il a fondées abordent les révolutions sociétales avec ce genre d’attitude et que la promesse de décentralisation, d’ordre sans autorité, de confiance sans institution ne soit pour eux, au moins de prime abord, qu’une providentielle machine à faire tomber la manne des ICO tout en grignotant peut-être ce qui a été consenti aux GAFA américains en terme de souveraineté.

La volonté de M. Landau de ne rien faire qui puisse gêner le système actuel peut se comprendre. Mais lui-même sent bien que les menaces sont loin de ne venir que de Bitcoin. Il dénonce à mi mots l’absurde connivence entre des pouvoirs publics qui souhaitent éliminer le cash et les géants privés comme Alipay ou Apple qui seraient les seuls vrais gagnants de cette sottise. Quand il évoque la situation que créerait une crypto émise par la Banque Centrale on suspecte qu’il ne veut pas aller au bout de sa pensée et peut-être défend-il seulement les billets de banque quand il dit qu’il « ne sait pas juger cette situation ». Nous avons donc envie de le faire pour lui. Nous sentons bien la sujétion que nous imposent déjà les monopoles d’Apple Store ou Google Play, et nous ne voulons pas de la monnaie des Gafa. Si tant est qu’elles offrent un meilleur minerai fiscal que les cryptos, les atteintes qu’elles porteront à la «souveraineté française » seront bien plus grandes.

Bitcoin n’est pas une monnaie privée, mais une monnaie commune. Et comme une monnaie souveraine elle est porteuse d’une dimension politique qui n’est pas étrangère à sa valeur, au-delà du fait de savoir si elle est plus ou moins commode. Entre puissances, il existe une chose qui s’appelle la realpolitik. La France a tout intérêt à une alliance. Pour que celle-ci soit fructueuse il faut ouvrir les ports, y accueillir les bitcoineurs, leurs idées, leurs capitaux et leurs monnaies.

La digue doit protéger le port, non servir à l’assiéger.