Les différences entre médiation et vulgarisation

2ème partie / La vulgarisation culturelle

Hypothèse sur les différences entre deux actions culturelles complémentaires offrant à tous l’accès à la culture, ou presque…

La vulgarisation… certains diront que c’est un phénomène de mode. Cependant les cabinets de curiosité ne seraient-ils pas les premiers outils de vulgarisation ? Imaginez un endroit où la connaissance, dans ce cas précis, scientifique et surtout biologique s’offre aux amateurs dont la volonté est de découvrir et de s’instruire. N’est-ce pas le début d’un phénomène attirant les curieux·ses ?

“La vulgarisation comme introductrice de pratique culturelle ?”

En dehors de la notion péjorative que l’on fait porter au terme “vulgariser”; c’est-à-dire une technique destinée à capter et séduire le public pour le convaincre de son intérêt; Nous le vivons en tant que public comme introducteur à un savoir, une mise en bouche travaillée permettant de nous rapprocher d’une discipline artistique nous semblant toujours éloignée.

Le vocable « vulgarisation » est couramment usité dans la langue française pour désigner toute activité de communication de la science en direction du grand public. Pourtant, ce vocable n’est pas neutre. Il pointe vers une figure bien précise du public. Comme le rappelle Yves Jeanneret (1994), le terme latin vulgus désigne la foule indistincte, anonyme, plutôt que le peuple souverain qui vote (…) (Bernadette Bensaude-Vincent, Splendeur et décadence de la vulgarisation scientifique, 2010)

La prise en mains de nouveaux médias comme Youtube, les blogs entre autres, régénère l’appropriation de connaissances pour tout un chacun. Le public ne se définit plus par un manque de connaissances mais de plus en plus comme volontaire dans sa démarche d’épanouissement culturel : La parole artistique ne s’adresse plus uniquement aux érudits, aux pairs mais dorénavant à un public plus large; la vulgarisation s’imposant comme une formule classique à revisiter au profit de l’accès direct à la culture. Décryptons la, une nouvelle fois à travers le modèle de Claude Shannon et Warren Weaver; modèle simple de représentation de la communication, publié en 1948 dans Théorie mathématique de la Communication.

Vulgariser n’est pas tromper

Outre les différentes terminologies, leurs traductions et leurs histoires, on se rend compte que la médiation et la vulgarisation amènent une transformation, une translation avec un impact différent sur les publics.

Quoi ?

La vulgarisation, à la différence de la médiation où son résultat se produit par l’interaction d’un public et d’une oeuvre, reste majoritairement un acte de transmission unilatéral de connaissances. Même si les retours sont possibles (commentaires, partages, rencontres IRL* à postériori), ils n’en restent pas moins une conséquence de la vulgarisation.
Elle est le résultat d’une production de connaissances générant après coup, un savoir chez le destinataire qui le valorise; Elle est le résultat d’une production éditoriale réalisée généralement par un amateur·trice; au sens étymologique du terme, “celui qui aime” dont l’exigence se porte sur son travail documentaire réalisé en amont et attesté par ses sources. Ceux-ci même désigne une fonction sociale, voire démocratique ou de découverte citoyenne à ce travail de curation.

La force la plus significative de la vulgarisation culturelle est celle de sa diffusion, de sa dissémination possible par les services web qu’elle utilise : Youtube est le média le plus propice pour son expansion. Elle a donc la possibilité de toucher un grand nombre de personnes motivées par le sujet.

Pourquoi ?

À l’écoute de certains vulgarisateurs, leur démarche reste emplie d’humilité; il parle d‘un intérêt personnel à structurer une envie, une pensée, une réflexion par le travail de recherche et d’écriture. L’écriture se faisant principalement sur deux médiums, le blog et la vidéo. 
La démarche personnelle est essentielle car elle appelle des questions et des envies contemporaines, principalement en rapport direct avec le quotidien, carburant pour mener un tel travail.
Redonner du sens, comprendre le sens de certaines disciplines, de ré-incarner une pensée qui peut sembler, avec le temps ou les évènements, lacunaire voir erronée.
Les médiums contemporains dont la vocation première est de partager amène donc la raison de la diffusion : Même si cela n’est pas essentiel de prime abord, on offre la possibilité d‘exprimer son point de vue, de donner à lire, à entendre son travail et d’en tirer une compétence, une reconnaissance et éventuellement une réputation.

De plus, la vulgarisation se fonde et se légitime sur le postulat d’un fossé grandissant entre les techniciens, les savants, les artistes, et le public non technicien, non-savant, non-artiste. C’est ce fossé qui cherche à être comblé par des citoyens “amateurs” se saisissant des outils Internet.
Cependant, même si la volonté fut de créer des passerelles, des ponts de langage entre ces deux protagonistes, le vulgarisateur reste dans un process, même bref, à sens unique : d’une source connaissante, savante vers un public cible réceptif. Il devient donc un troisième protagoniste dans ce système, sa présence étant celle d’un traducteur, nécessaire à la compréhension. Le retour se fait principalement de manière indirecte par les commentaires, le fait d’aimer et plus rarement lors d’instants de rencontres.

Enfin, il s’avère que les moyens de communication ont révélé une forte demande des publics : la soif de connaissances dont les vulgarisateurs ont été les révélateurs, eux-mêmes en demande des clés de compréhension.

Comment ?

“Être chercheur ne donne pas une légitimité automatique pour parler de science”

La vulgarisation doit supposer que le public “en manque de connaissances” partage néanmoins un trait caractéristique avec l’amateur vulgarisant; à savoir l’intérêt, la curiosité pour un savoir.
Certes… Mais la légitimité d’un citoyen à devenir un vulgarisateur est souvent basé sur la capacité à maîtriser les domaines de connaissances vulgarisés, à connaître l’histoire des arts, à veiller à l’actualité et à être apte à pratiquer l’échange constructif.

En effet, le public, vigilant à ce rapport de proximité; “il est comme moi” n’en exige pas moins de la vulgarisation qui doit être attirante, séduisante et ludique. Par le biais de la vidéo et sa capacité de partage, la vulgarisation trouve des réponses à ces exigences mais invite plus facilement le public à « consommer » la connaissance plutôt qu’à s’exercer à la pratiquer.

En écoutant les surnommés “vulgarisateurs”, on peut s’apercevoir qu’ils n’utilisent pas le terme de vulgarisation, et encore moins de médiation; ils se considèrent comme des citoyens, au même titre que tout un chacun, ayant des connaissances en un ou plusieurs domaines. Leurs raisons, concernant leur production considérée comme un “acte de vulgarisation” sont souvent personnelles : remettre à jour une connaissance, la ré-installer dans un contexte contemporain et tout simplement de partager une passion, une façon de penser, au même titre qu’un loisir.

Au nom de la démocratie ? Une nouvelle incarnation du “je sais”

Ita Ego Sum : je connais donc je suis

Un fossé existe entre les arts et les publics, il a toujours existé… même si les volontés politiques définissent un accès direct à l’Art, les acteurs culturels de terrain s’efforcent de contenir l’agrandissement de ce fossé qui ne cesse de croître à mesure des innovations, de la spécialisation et de la professionnalisation des connaissances.
L’archétype de cette problématique est la terminologie utilisée par les spécialistes pour structurer leur connaissance; sans être encore dans une langue ésotérique, cela renforce involontairement le fait que les non-spécialistes peuvent se sentirent démunis face à cette notion abstraite que peuvent devenir les Arts; ces codes excluant les individus les uns aux autres.

Nous cherchons naturellement à devenir les témoins de connaissances et d’intérêts que nous pouvons défendre et incarner, à devenir acteur à travers les sciences et la culture.
Le dîner entre amis est un bon révélateur de cette évolution : un sujet culturel est de moins en moins débattu “au nom de la Culture” mais bien, de plus en plus transmise « au nom de l’accès à la connaissance”.
Imaginons un protagoniste, Jean-Guy étalant ses connaissances sur l’origine du monde de Gustave Courbet, n’est plus forcément dans un monologue, dans un pastiche de l’érudit. Il peut désormais être dans un échange, plus ou moins constructif avec Brigitte qui s’est intéressée, entre autres à la dernière vidéo de N’Art.

D’un côté, donc, nous aurions donc des producteurs de savoir et, de l’autre, un public défini par ses qualités, ou même ses soucis, ou intérêts propres.
Cependant, la vulgarisation mène grand train à faciliter la démarche personnelle à transmettre ces codes, à traduire des connaissances “passerelles” et désenclaver les pratiques de savoirs.

Dans tous les cas, la vulgarisation mène un travail fondamental, portée par une prise de conscience croissante des publics à démystifier les savoirs. Sommes-nous donc dans un objectif où l’émancipation culturelle est celle du citoyen ?

(…) les politiques culturelles jouent-elles un rôle majeur d’incitation et d’orientation ? Sommes nous dans un objectif de « société de la connaissance » souvent confondue avec une « économie de la connaissance » (Callon, Foray, 1997).

Une mise en bouche ludique et solitaire

La communication à sens unique n’est pas une communication, elle est une information; de la source pure du savoir vers un public réceptif qui doit s’imprégner des questions qu‘offrent les connaissances. L’interaction n’est pas le moteur de la vulgarisation, elle n’est pas dépendante de l’interaction.

(…) elle maintient les citoyens en position de spectateurs passifs d’une dynamique qui leur échappe et sur laquelle ils ne peuvent influer. (Splendeur et décadence de la vulgarisation scientifique, Bernadette Bensaude-Vincent, 2010)

Si l’interaction n’est pas le principal résultat de la vulgarisation, on peut s’interroger sur le sens critique qui en résulte. Cependant, l’action de transmission et de traduction est un acte suffisamment intéressant pour le considérer comme nécessaire à l’action culturelle.
Évidemment, il est encore tôt pour évaluer son impact réel sur l’action culturelle. Néanmoins, si cette multiplication des vulgarisations reste croissante, il serait intéressant de la qualifier et de l’intégrer lors de la pratique culturelle…
“Nous venons au spectacle ce soir car c’est une réadaptation de Shakespeare; et on a vu une vidéo sur la vie de William Shakespeare la semaine dernière…”

Nous ne sommes pas à l’échelle de réconcilier le public avec la culture et, par voie de conséquence, faciliter l’accès direct à la culture, mais cela peut-être une belle mise en bouche pour saliver sur le repas gargantuesque que propose l’offre culturelle en France, tout du moins…

Et si, en invitant les spécialistes et les non spécialistes, nous co-construisons le savoir sur des questions précises, que se produirait-il ?

*IRL : In Real Life