GILETS JAUNES & PAGES FACEBOOK : L’ANALYSE DE LA NETSCOUADE

16 millions de likes, 10 millions de commentaires : retour sur une vague jaune

Plus de 280 000 posts publiés sur plus de 30 000 pages Facebook : en partenariat avec l’outil Visibrain, les équipes de La Netscouade se sont penchées sur le mouvement des Gilets Jaunes, afin de donner un aperçu inédit de son ampleur et de sa chronologie.

Monopolisant les temps d’antenne et donnant lieu à une profusion de débats, le mouvement des Gilets Jaunes s’est imposé en quelques semaines comme le sujet principal de l’actualité en France. Le web — et Facebook en particulier — a joué un rôle central dans la création et la structuration du mouvement ; depuis les premières vidéos virales d’interpellation sur le prix de l’essence, jusqu’à l’utilisation des groupes Facebook comme plateformes d’organisation et de délibération.

Pour La Netscouade, agence de communication digitale, il constitue un objet d’étude de social listening passionnant, dans la lignée des analyses menées sur #BalanceTonPorc, ou la Marche sur le climat.

Le mouvement a déjà pu faire l’objet de nombreuses analyses : l’observation des dynamiques au sein des groupes Facebook par Vincent Glad pour Libération ou plus récemment par Adrien Sénécat pour Les Décodeurs du Monde, sont riches en enseignements. Les recherches sur les profils sociologiques des Gilets Jaunes, menées notamment par cinq chercheurs de Sciences Po Grenoble, rappellent la complexité du mouvement. Ces travaux renseignent également sur le caractère piégeux de ce champ d’investigation, dont les résultats peuvent rapidement faire l’objet de récupérations politiques et d’interprétations partisanes.

S’essayer à analyser le mouvement des Gilets Jaunes, c’est accepter de ne restituer qu’une partie d’un mouvement protéiforme, décentralisé et en évolution constante. L’observation de La Netscouade arrive donc en complément des travaux déjà parus sur le sujet. En se basant sur notre observation de près de 30 000 pages Facebook, nous aborderons à la fois l’ampleur inédite du mouvement, la nouvelle structuration de l’écosystème médiatique et les répercussions sur les discours des personnalités politiques.

N.B : les chiffres publiés correspondent aux posts des pages Facebook et ne rendent pas compte de l’activité tout aussi importante observée au sein des groupes Facebook. Si les groupes Facebook donnent des informations sur la mobilisation interne et la structuration du mouvement, les données étudiées ici renseignent davantage sur l’intérêt global pour le sujet et la place qu’il occupe dans les discussions en ligne.

Parmi les contenus les plus partagés, on retrouve de nombreuses publications virales : plus de 50 publications Facebook ont fait l’objet de plus de 10 000 mentions J’aime.

Symbole à la fois de cette mobilisation exceptionnelle et des nouvelles mécaniques médiatiques à l’œuvre, la publication la plus diffusée est signée Brut. Le Facebook Live tourné lors des manifestations du 24 novembre (Acte II) a atteint des chiffres inédits pour ce type de format. Le post totalise :

  • 9 millions de vues *
  • 177 000 commentaires
  • 169 000 partages
  • 81 000 likes

*Un chiffre à prendre toutefois avec quelques pincettes, Facebook comptabilisant une vue à partir de 3 secondes de visionnage de la vidéo (majoritairement lancée en lecture automatique).


Entre Benalla et Mbappé

Dans le baromètre des évènements qui ont marqué l’année 2018, le mouvement des Gilets Jaunes se place bien au-dessus de l’Affaire Benalla, dont les volumes — déjà importants — sont surpassés. On retrouve ainsi 5 fois plus de pages actives, 7 fois plus de posts, et 10 fois plus d’interactions. Il reste cependant en-dessous des volumes constatés pour la Coupe du Monde de football en juin et juillet derniers, à l’échelle mondiale.

La courbe des publications Facebook dresse un rendu fidèle de l’intérêt et de l’engagement autour du sujet. Les pics correspondant aux manifestations du samedi sont bien visibles, mais on constate que les volumes de discussions restent élevés entre chaque Acte ; bilan des manifestations, polémiques, circulation de contenus viraux, préparation et anticipation de l’Acte suivant rythment la semaine.

Sur Twitter, la courbe des conversations affiche elle-aussi des pics importants et analogues, mais les creux entre ceux-ci apparaissent beaucoup plus marqués que sur Facebook ; Twitter rend davantage compte de l’écho médiatique et des réactions politiques autour des manifestations.


Une escalade en trois Actes

À partir du 24 novembre, l’Acte II et ses suites provoquent une explosion des discussions autour des Gilets Jaunes : les volumes de publications sur Facebook changent alors de proportion, dépassant la barre des 5 000 posts par jour. Cette semaine est marquée, d’une part, par l’accélération de la structuration nationale du mouvement sur les réseaux sociaux (dont la création le 27 novembre du groupe “Compteur officiel de gilets jaunes” est l’un des marqueurs). Mais c’est aussi la semaine qui introduit le début des crispations entre la sphère politique et le mouvement : premières déclarations d’Emmanuel Macron, entretien entre François de Rugy et Eric Drouet enregistré et diffusé en live sur Facebook et rencontre avortée entre les représentants du mouvement et l’exécutif ; tous ces éléments ayant été massivement relayés et discutés par plusieurs milliers de pages Facebook.

L’Acte III du 1er décembre marque une étape supplémentaire dans la montée en puissance du sujet. La thématique de la violence est centrale après les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre sur la place de l’Étoile. Durant les jours suivant la manifestation, les discussions et polémiques sont dopées par la circulation massive de plusieurs images et vidéos porteuses d’une forte valeur symbolique : tags et dégradations sur et autour de l’Arc de Triomphe, dégradations à l’intérieur, tensions autour de la flamme du soldat inconnu, vidéos des forces de l’ordre arrosées de peinture jaune

La tension ne retombe pas à la suite de l’Acte III. Au-delà des discussions autour du bilan du samedi, c’est l’anticipation de la manifestation suivante qui renforce la visibilité du mouvement. Ainsi, entre le 3 et le 7 décembre, le volume de publications poursuit son ascension avec plus de 9000 publications par jour. La mobilisation est entrée dans une nouvelle phase : le mouvement des Gilets Jaunes devient le sujet central et quasi-exclusif des publications sur Facebook.

L’Acte IV du 8 décembre marque ainsi le sommet de la visibilité du mouvement, dépassant la barre des 10 000 publications (12 176). À titre de comparaison, le pic constaté pour l’Affaire Benalla était de 3776 publications (le 23 juillet 2018, jour de l’audition de Gérard Collomb par la commission d’enquête de l’Assemblée Nationale). S’imposant au centre de l’agenda médiatique et politique, les Gilets Jaunes obligent le Président de la République à réagir. Drainant une audience record à la télévision (23 millions de téléspectateurs), on constate toutefois que le discours présidentiel a généré sur Facebook un volume de publications moins important que les manifestations.


La théorie de l’essoufflement

Nombreux étaient les commentateurs prédisant un essoufflement du mouvement, après les premières annonces gouvernementales et à l’approche des fêtes de fin d’année. L’analyse de nos données nous apporte deux enseignements :

1/ Le volume de discussions, qui mesure l’intérêt autour du sujet, a bel et bien diminué à partir de la deuxième moitié du mois de décembre, avant de remonter légèrement au début de l’année 2019, marquant un recul du sujet dans l’agenda médiatique, politique et conversationnel. Une tendance confirmée par les Actes XI et XII, qui ont suscité respectivement 4448 puis 3834 publications, des volumes qui se situent dans la moyenne basse dans l’historique du mouvement.

2/ Cependant, sans atteindre les pics constatés lors des Actes III et IV, ces chiffres demeurent à un niveau très élevé : un niveau qui n’a jamais été atteint par l’Affaire Benalla, même au plus fort de la polémique en juillet dernier.

Au-delà des variations observées et des pics de visibilité, les données présentées ici rendent compte de l’émulation continue générée par le mouvement auprès des administrateurs de pages Facebook (qu’ils soient médias, militants, influenceurs ou anonymes). Elles témoignent du caractère évolutif de la mobilisation, capable de se régénérer et de mettre à l’agenda des problématiques diverses. Ainsi, ces dernières semaines, chaque Acte ou presque s’est accompagné d’un angle de traitement et d’analyse nouveau, tel une série dont on découvre un nouvel épisode chaque samedi. À titre d’exemple, la semaine qui a suivi l’acte 8 (du 5 au 12 janvier) a été marquée par le sujet des cagnottes en ligne (732 utilisations de l’expression “cagnotte”, 431 occurrences de l’expression “boxeur” en référence à Christophe Dettinger), alors que la semaine qui a suivi l’acte 9 (du 12 au 19 janvier) a été structurée par les discussions sur le “grand débat national (1029 occurrences du “débat national”).

L’agenda des Gilets Jaunes et l’agenda médiatique évoluent de manière concomitante et semblent s’influencer. Les différents sujets mis à l’agenda par les Gilets Jaunes permettent aux médias de feuilletonner la couverture du mouvement et en même temps, de pérenniser sa visibilité dans les discussions en ligne et hors ligne. Une réflexion qui invite à s’interroger sur les relations entre les Gilets Jaunes et les médias, deuxième volet de l’analyse de La Netscouade, à découvrir prochainement…


La Netscouade
Étude & Analyse : Benoît Fournier, Florent Lootvoet, Thomas Martinez
Conseil Éditorial : Léa Cottais
Direction Artistique : Manon Van der Borght

Sur Twitter : @LaNetscouade 
Sur Facebook : La Netscouade

Crédits typographiques :
Commune Nuit Debout par Sébastien LeMarchal, 
distribué par Velvetyne Type Foundry

Méthodologie : 
Récupération grâce à l’outil de veille des médias sociaux Visibrain d’un corpus de 280 000 posts publiés sur 31 000 pages Facebook, du 29 octobre 2018 au 23 janvier 2019, autour des variations de l’expression “Gilets Jaunes”.
Les données citées pour l’Affaire Benalla portent sur la période du 22 juin au 1er octobre 2018.
La Netscouade réalise depuis plusieurs années des analyses et cartographies des mouvements d’opinion sur le web. Le point de départ de cette étude émane de deux constats : 
1. Twitter n’a fonctionné que comme une chambre d’écho conversationnelle et médiatique : le coeur de la contestation est né sur Facebook.
2. Il est extrêmement difficile de mesurer avec exhaustivité l’ampleur du mouvement des Gilets Jaunes sur ce réseau.
Notre analyse des pages Facebook arrive donc en complément des analyses qualitatives et quantitatives réalisées sur les groupes Facebook, qui apportent d’autres éléments. Les chiffres présentés ici ont pour ambition d’évaluer l’intérêt pour le sujet et sa place dans les discussions sur Facebook au cours des dernières semaines, en apportant des données jusqu’ici inédites.