Marine Le Pen peut-elle gagner la présidentielle ?

Créditée de 25% à 27% des intentions de vote dans les sondages, Marine Le Pen semble solidement ancrée en tête des choix exprimés pour le premier tour. A près de deux mois de la présidentielle, ces sondages n’ont pas vocation à prédire le rapport de forces qui sortira des urnes le soir du 23 avril, ils témoignent toutefois d’une situation inédite pour le Front national : si la qualification de Marine Le Pen pour le second tour n’est pas certaine, elle apparaît désormais hautement probable. Pour autant, Marine Le Pen a-t-elle de réelles chances de l’emporter au second tour ?

Enquête électorale française Ipsos pour le Cevipof, en partenariat avec Le Monde (février 2017)

Pour tenter d’y répondre, il faut d’abord s’intéresser au socle que constituent les électeurs potentiels de Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle. Invariablement depuis plusieurs semaines, celle-ci apparaît en tête des intentions de vote, notamment à la faveur du décrochage de François Fillon qui, rappelons-le, s’est produit en deux temps : d’abord avec le débat sur les questions de santé et de protection sociale fin 2016, puis sous l’effet des accusations concernant les emplois de sa femmes et de ses enfants.

Plus précisément, les scores dont est créditée Marine Le Pen s’expliquent par le fait que ses électeurs potentiels sont à la fois plus mobilisés, plus fidèles et davantage convaincus de leur choix que les autres électorats. Cela se vérifie notamment dans la dernière enquête d’intentions de vote réalisée par Elabe les 7 et 8 février, dans laquelle 76% de ses électeurs au premier tour de la présidentielle 2012 se disaient certains d’aller voter cette année, contre 70% de ceux de François Hollande, 68% de ceux de Nicolas Sarkozy et 62% de ceux de Jean-Luc Mélenchon (tendances d’ailleurs confirmées par la dernière livraison de l’Enquête électorale Ipsos/Cevipof, cf. ci-dessous). Ce différentiel de mobilisation constitue un avantage concurrentiel non négligeable, auquel s’ajoute un second encore plus déterminant : les électeurs frontistes constituent un électorat captif. Toujours selon les données Elabe, ce sont ainsi 90% des anciens électeurs de Marine Le Pen qui voteraient à nouveau pour elle aujourd’hui, alors que, par exemple, François Fillon fédère sur son nom un peu moins de 60% des anciens électeurs de Nicolas Sarkozy, Benoît Hamon et Emmanuel Macron se partageant dans des proportions à peu près équivalentes, de l’ordre de 40%, les anciens électeurs de François Hollande. De plus, près de huit électeurs sur dix exprimant une intention de vote en faveur de Marine Le Pen se disent sûrs de leur choix, soit la plus forte proportion observée parmi les principaux électorats potentiels à deux mois du scrutin. A ces caractéristiques récurrentes enquête après enquête, vient enfin s’ajouter sous l’effet de l’actualité récente l’appoint d’une fraction, certes minoritaire mais non négligeable, d’anciens électeurs de Nicolas Sarkozy en 2012 (15% voteraient pour Marine Le Pen cette année).

Enquête électorale française Ipsos pour le Cevipof, en partenariat avec Le Monde (février 2017)

Partant de ce constat, la probabilité d’une rétrogradation de Marine Le Pen en troisième position apparaît désormais assez faible, sauf à ce qu’un événement de campagne majeur vienne ébranler ce socle d’électeurs potentiels. Etant donné les “surprises” de ces dernières semaines, une telle hypothèse ne doit, bien entendu, pas être exclue. Toutefois, ces quelques indicateurs que je viens d’énumérer ont le mérite de rappeler la solidité des fondamentaux qui caractérisent aujourd’hui l’électorat de la candidate du Front national.

Les chances d’une qualification de Marine Le Pen au soir du premier tour de la présidentielle reposant sur un faisceau d’éléments objectifs, pourrait-elle transformer l’essai au second tour la présidentielle ? La candidate du Front national serait-elle en mesure d’enfoncer le traditionnel “plafond de verre” auquel se trouvent régulièrement confrontés ses candidats ? Plusieurs éléments ne plaident pas en faveur de cette perspective, au premier rang desquels le mode de scrutin appliqué pour l’élection du Président de la République, et les logiques politiques qu’il induit.

Un duel de second tour constitue en effet la configuration électorale historiquement la plus défavorable au Front national. Si le passé ne préfigure pas de l’avenir, gardons toutefois à l’esprit que les seuls députés frontistes ou apparentés FN élus en 2012 avaient gagné dans le cadre de triangulaires. Plus récemment, chacun se souvient des échecs du Front national au second tour des élections régionales de décembre 2015, après avoir atteint des niveaux inédits au premier tour. En Provence-Alpes-Côte-d’Azur, la liste emmenée par Marion Maréchal-Le Pen avait ainsi obtenu plus de 40% des suffrages exprimés au premier tour, devançant de 14 points celle de Christian Estrosi. Mais elle fut battue au second tour avec près de 200 000 voix d’écart, sous l’effet de la logique du “front républicain”, et donc grâce à l’appoint d’électeurs de gauche. Quand bien même le “front républicain” fonctionnerait moins bien que par le passé, il est difficilement imaginable que nous n’en retrouverions pas trace dans les urnes en cas de présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle. A ce sujet, un chiffre mérite d’être médité : 63% des Français interrogés par Elabe (14 et 15 février) déclarent que Marine Le Pen les inquiète, un chiffre stable sur un an et qui tend à relativiser l’efficacité de la stratégie de la “France apaisée”.

Pour autant, si une telle configuration de second tour venait à se vérifier au soir du 23 avril, beaucoup dépendrait aussi de l’identité de son adversaire ; les logiques de reports de voix entre les deux tours n’étant pas les mêmes en présence de François Fillon ou Emmanuel Macron, voire Benoît Hamon ou Jean-Luc Mélenchon. Emmanuel Macron bénéficierait probablement de l’appoint d’une partie non négligeable de la droite modérée (la frange identitaire lui préférant Marine Le Pen) mais qu’en serait-il en cas de qualification de Benoît Hamon, dont le positionnement sur la valeur travail l’éloigne de cette fraction de l’électorat ? De même, les attaques dont pâtit François Fillon sur son intégrité ne risquent-elles pas, si leurs effets se font ressentir jusqu’à la fin de la campagne, de renforcer l’abstention ou le vote blanc à gauche s’il est opposé à Marine Le Pen ? Sans prétendre à l’exhaustivité, ces quelques éléments suffisent à renforcer l’incertitude quant à l’issue du second tour.

Et cette incertitude s’avère d’autant moins négligeable qu’il faut distinguer les logiques politiques — plutôt défavorables à Marine Le Pen, nous venons de le voir, des logiques sociologiques qu’abordait à juste titre Bernard Sananès dans L’Opinion, cette semaine. A cet égard, le vote des retraités et donc des plus âgés devra être scruté de près. Comme je l’avais signalé dans un premier article dédié à la sociologie des trois principaux électorats potentiels à date, Marine Le Pen ne parvient pas à s’ancrer chez les seniors, parmi lesquels elle est aujourd’hui devancée par François Fillon et, dans une moindre mesure, Emmanuel Macron. Sachant que cette catégorie de population pourrait peser jusqu’à près d’un tiers des votants en avril et mai prochains, leur vote serait alors déterminant. Or, nous allons le voir, c’est chez eux que réside, pour une large part, la capacité ou l’incapacité de Marine Le Pen à enfoncer ce fameux “plafond de verre” auquel sa formation politique se trouve régulièrement confrontée. Car il existe bien une spécificité du vote des retraités et plus spécifiquement de leur rapport au Front national et à Marine Le Pen.

L’analyse électorale tend fréquemment à occulter le fait que les retraités ne constituent pas, loin de là, un bloc monolithique, ne serait-ce que d’un point de vue économique et social. Cette catégorie de population regroupe en effet d’anciens actifs venant de divers horizons socioprofessionnels. A ce titre, il est intéressant de distinguer les retraités selon qu’ils sont issus des classes moyennes et supérieures (anciens cadres ou professions intermédiaires, par exemple), ou des milieux populaires (anciens ouvriers et employés qui, selon les statistiques de l’Insee, représentent près de six retraités sur dix).

Données issues d’un cumul de trois enquêtes d’intention de vote réalisées par Elabe du 30 janvier au 8 février 2017.

Partant de cette distinction, le graphe ci-dessus rend compte des intentions de vote dans l’hypothèse d’un second tour opposant Marine Le Pen à François Fillon. Comme on le voit, les intentions de vote des retraités diffèrent assez sensiblement selon le milieu socioprofessionnel d’origine (déterminé à partir de l’ancienne profession), à l’image du clivage que l’on observe au sein la population active entre les classes moyennes et supérieures (CSP+) d’une part, et les milieux populaires d’autre part. Les retraités issus des CSP+ se prononcent à 52% pour François Fillon, contre 37% de ceux issus des milieux populaires (15 points d’écart). Au sein de la population active, nous retrouvons cet écart, mais avec des niveaux d’intentions de vote nettement plus faibles pour François Fillon, celles en faveur de Marine Le Pen l’emportant d’ailleurs auprès des seuls actifs issus des milieux populaires !


Ces résultats le confirment, les retraités ne constituent pas un bloc homogène politiquement et nous retrouvons trace de l’influence du milieu social d’origine, reconstitué à partir de l’ancienne profession. Le statut d’actif ou de retraité s’avère toutefois déterminant, ce qui change la donne et fait, pour l’instant, obstacle au Front national. A milieu social d’origine comparable, les actifs apparaissent nettement plus perméables au vote Le Pen que les retraités, lesquels maintiennent aujourd’hui le “plafond de verre”. Dans notre hypothèse de second tour, les intentions de vote en faveur de François Fillon s’avèrent ainsi supérieures de 12 points chez les retraités par comparaison avec les actifs, quel que soit le milieu social d’origine.

Avec plus de dix ans de recul, il faut souligner ici la clairvoyance dont faisaient preuve, dès 2006, Philippe Guibert et Alain Mergier dans “Le descenseur social”. A savoir que “les retraités sont devenus un groupe socio-démographique essentiel” et surtout qu’il existe aujourd’hui “une rupture entre actifs et retraités en France, quel que soit le milieu social dont on parle”. Cette césure s’explique notamment par le fait que, sortis du marché de l’emploi, la vulnérabilité des retraités face au contexte économique et social s’avère relativement moindre que celle des actifs. Et comme je le soulignais récemment dans une note pour La Fondation Jean Jaurès, cette fracture entre actifs et retraités apparaît “d’autant plus marquée que ces derniers ont accumulé du patrimoine tout au long de leur vie. Une stratégie patrimoniale souvent favorisée par un contexte économique plus dynamique, notamment lors de leur entrée sur le marché du travail, et une inflation ayant rapidement neutralisé les charges liées au remboursement d’un emprunt immobilier”.

La situation patrimoniale des retraités et leur situation de dépendance vis-à-vis de l’Etat-providence (via le système de retraite par répartition) constituent aujourd’hui des obstacles majeurs à la progression du Front national, dont la dynamique prend avant tout appui sur la “France amère”, qui se sent lésée et craint le déclassement social. Sauf défaillance de la puissance publique, les revenus des retraités sont garantis et sécurisés. L’existence d’un patrimoine, même modeste, leur procure une sécurité matérielle dont ne bénéficient pas tous les actifs (y compris les accédants à la propriété). S’ajoute à cela une culture politique sensiblement différente de celle des générations suivantes : ils sont plus légitimistes à l’égard des partis de gouvernement traditionnels, et davantage emprunts du clivage gauche / droite. Pour espérer gagner à l’élection présidentielle, Marine Le Pen devra contourner ces obstacles, qui sont de taille…