De plans et de stratégies, du numérique à l’économique. Déception et espoir.

« Comme je me suis moins proposé de t’instruire que de t’exercer, il m’importe peu que tu adoptes mes idées ou que tu les rejettes, pourvu qu’elles emploient toute ton attention. Un plus habile t’apprendra à connaître les forces de la nature ; il me suffira de t’avoir fait essayer les tiennes. »
Diderot, pensées sur l’interprétation de la nature.

Ce n’est pas d’hier que je suis actif à l’intersection du gouvernement et du numérique. Organisé et animé GouvCamp. Panel de démocratie ouverte à Webcom. La démarche des 13 étonnés. Un préambule de plan (à San Francisco). Pourquoi un plan numérique pour le Québec. L’ère de la société en réseau. Principes du numérique. #NumQc. Gouvernance numérique. Penser numérique. Et la semaine dernière, gouverner comme un hackeur.

Je n’ai certainement pas l’apanage de la réflexion numérique, mais depuis le temps que je tente de mettre en mots, de simplifier, de vulgariser, le fait numérique, je crois que je commence à comprendre… ce qu’on ne comprends pas.

J’explique maintenant la transformation profonde de notre société en mettant en lumière deux phases: la première, celle du déversement du monde physique dans internet. Quand les industries, les cultures, ont amorcées leur présence sur internet. Transformations majeures de 1995 à 2015. La deuxième phase, de 2005 à 2025, c’est l’inverse. C’est l’invasion de l’internet (du numérique) du monde “virtuel” dans le monde réel. Si toutes les industries et cultures furent infusées dans l’internet, l’internet (et l’informatique) est aujourd’hui en filigrane dans tout le tissu social et économique de l’humanité.

Ce n’est pas une opinion, c’est un fait. Soit. Alors?

Alors, quand on m’invite à participer à un groupe de travail en économie numérique au ministère de l’économie, de la science et de l’innovation, je ne peux pas dire non. La collaboration est au coeur de mon éthique de travail (et de mon mode d’implication).

Je dois avouer avoir été très déçu du processus, premièrement par son modus operandi peu innovant… de longues réunions en personnes avec beaucoup d’acteurs très établis dans le milieu des TIC des organismes très “classiques” (ça ne leur enlève rien, mais ça manquait de diversité certainement).

Mais la plus amère des cerises sur le tiède gâteau aura certainement été la réunion qui devait mener à l’élaboration d’une feuille de route… Réunion de trois heures, un lundi matin. On nous remet un document de 80 pages, en papier (une synthèse toute nouvelle de beaucoup, beaucoup de matériel). On a une heure pour le lire et deux pour le commenter. Non seulement ridicule en 2016 mais tellement inefficace. Hé, ho, les années 80 viennent de vous envoyer un fax, ils veulent qu’on leur retourne (par la poste) leur méthode de travail du siècle dernier…

Autant d’expertise, autant de bonne volonté rassemblée autour de la table et si peu de moyens modernes pour en tirer le meilleur. Tellement triste. À la limite du manque de respect (parce que je suis poli). Consultation derrières portes closes pour les sujets trop sensibles (avec les telcos). Consultation internet bidon via un formulaire alambiqué. Pas beaucoup de bonnes idées générées, on s’en doute.

Je me suis demandé si je devais quitter le navire, sauter en bas du pont, mais à l’idée d’être comme un rat qui évite le naufrage en se jettant dans les abysses… je me suis dit que le mieux serait sûrement de voir si on pouvait changer la donne. Pour rester dans la métaphore nautique, je savais bien qu’on ne pourrait pas virer de bord comme sur un dix cennes… Et avec l’arrivée d’une nouvelle ministre avec la mission d’une stratégie numérique générale (et pas qu’économique), j’avais vraiment l’impression que ça pourrait progresser. Une vision holistique, quelqu’un pour enfin “porter le ballon”?

Je reste mi-figue, mi-raisin, parce que le plan d’action en économie numérique qui sera présenté cette semaine n’est encore qu’un petit début. Je crois qu’on a su identifier les bonnes priorités, les bonnes pistes d’actions. On va annoncer des projets porteurs, des initiatives de soutien, des millions en investissements… Mais quand on va comparer le montant alloué au numérique à celui du plan nord (et des ressources naturelles) on verra bien qu’on est très loin du plan nerd, comme je l’avais nommé il y a quelques années. On sera sérieux quand on aura autant (ou plus) de budget pour l’économie du 21e siècle que pour celle du 20e

J’entrevois par contre l’idée de la co-construction publique d’une stratégie numérique pour chapeauter l’ensemble des plans d’actions par secteurs (économie, culture, santé, éducation) d’un très bon oeil. Il y a l’opportunité aussi du chantier de l’innovation, qui est beaucoup plus large. Vous allez noter le changement de ton, de méthode et de vocabulaire. Rafraîchissant (il était grand temps). J’ose encore espérer des assises nationales du numérique dignes de ce nom. Pour l’instant, hashtag “on verra”. #OnVerra

Avec en toile de fond, la fausse polémique Uber. Fausse parce que l’argumentaire de son directeur général au Québec est un amalgame bien pauvre (intellectuellement). Le mauvais projet de loi du gouvernement sur la table présentement, qui est à mon avis carrément une loi spécifiquement anti-Uber, n’est pas la fin de l’innovation au Québec, n’est pas un signal que le Québec est “closed for business” comme vont le clamer les pauvres lobbyistes du géant américain. C’est juste un mauvais projet de loi élaboré par des gens qui ne comprennent pas le fondement de l’émergence de l’économie “à la demande”, rendue possible par le numérique (Uber ce n’est pas de l’économie de partage).

Si le numérique s’infiltre partout, ça va prendre des gens qui en comprennent les fondements, les mécaniques et les conséquences pour réviser les lois et en écrire de nouvelles. Pour mettre en place une fiscalité moderne (et réviser l’actuelle). Ça va prendre tout un renouveau pour affronter les défis des relations de travail à l’ère de la société en réseau. Il va falloir se relever les manches pour continuer de développer, soutenir et propulser notre culture dans le brouillard des médias/plate-formes technologiques. Et en éducation et en santé, deux chantiers majeurs qui ne semblent pas pouvoir réformer leurs systèmes, ni accompagner leurs acteurs malgré de formidables vagues de fond, on n’est pas sorti du bois.

Ça va prendre beaucoup d’humanité pour embrasser le numérique. Beaucoup de “bande passante humaine”, de collaboration, d’efforts de groupes, de médiation et de consensus, de bien commun. Ça va prendre de l’humilité, de la curiosité, de la patience, d’itérations, de la tolérance à l’échec, de l’effort, de l’ambition, de l’aspiration à faire mieux, juste parce qu’on ne mérite pas moins. Oh non. Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes.

Elle est bien révolue l’époque où au Québec on pouvait se voir comme un plus gros poisson parce qu’on était dans un petit bocal. La grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un boeuf dans un écosystème global, elle va éclater comme la première bulle internet… À moins bien sûr, de comprendre la mathématique des nénuphars. Mais ça, c’est une autre histoire.

Suis tenté de conclure en citant le fameux “ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous” mais c’est tellement d’une autre époque. En même temps, c’est très moderne. Et en fouillant un peu sur ce discours de Kennedy, on retrouve une citation beaucoup moins connue mais encore plus de circonstance, 55 ans plus tard.

“Tout ceci ne sera pas terminé dans les 100 premiers jours. Ni non plus dans les 1000 prochains jours, ni même pendant la durée de vie de ce gouvernement, peut-être même pas de notre vivant. Mais nous devons commencer maintenant”. — John F. Kennedy, discours d’inauguration, 20 janvier 1961 (traduction libre de l’auteur de ce billet).

Ultimement, j’espère qu’on va savoir faire de cet élan nouveau, un projet de société, du gouvernement du Québec, et non pas celui d’une administration spécifique. On réservera tout honneur à ceux et celles qui sauront maîtriser la vague pour se tenir debout vers le rivage en surfant, au lieu de se faire submerger par l’eau qui les assaille (on a vraiment l’impression que certains sont en train de se noyer).

Le défi numérique nous appartient tous. Il n’est plus question d’évaluer le virage. Si on veut éviter le naufrage horrible de la carène qui s’incline au delà du point de non-retour, il faut saisir le gouvernail et redresser le cap, le vent en poupe. On a besoin de toutes les forces vives sur le pont. Pas question d’organiser de mutinerie. Carpe diem!

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_vaisseaux_fran%C3%A7ais#/media/File:Pierre_Puget_-_Great_Vessel_of_War_-_WGA18476.jpg