Nationalisme et Histoire : L’instrumentalisation d’une science humaine

S’il y a bien quelque chose qui m’énerve au plus haut point c’est quand les politiques tentent d’instrumentaliser l’Histoire et d’exploiter les historiens pour appuyer leur vision du monde auprès des autres citoyens. Certes, depuis ses origines l’Histoire est une discipline qui a fait l’objet de beaucoup d’attention de la part des dominants. En effet, celle-ci est inévitablement porteuse d’idéologies. Cependant, je pensais naïvement que les quelques dernières années avaient vu la fin de ces dérives de la matière historique. Dans les faits, grâce à l’application de méthodes systématiques et scientifiques principalement héritées de l’approche des historiens germaniques, cette branche était sortie de son aspect “roman historique” pour faire place à une véritable science rigoureuse. Cependant, la tendance à la manipulation ne semble pas s’être essoufflée autant que je le pensais. Nos dirigeants semblent toujours penser que l’on peut faire dire ce que l’on veut, ou plutôt ce qui les arrange, à l’Histoire (aux historiens), les lois mémorielles en sont un exemple flagrant et l’actualité des Etats-Unis nous servira certainement de nouvelles perles dans le genre. Il semble que le contexte actuel, clairement tourné vers la peur et le rejet de “l’autre”, ait remis au goût du jour l’instrumentalisation de l’Histoire. C’est d’ailleurs aussi le cas pour d’autres sciences humaines comme la sociologie (ce que souligne fort judicieusement Usul dans sa vidéo sur “La pensée 68”).

La manipulation de l’Histoire remonte aux débuts de la discipline et est, probablement, la raison principale de sa création. En tout cas, elle y est intimement liée. En effet, comme je l’avais déjà évoqué dans “[…] une vision manichéenne de l’Histoirel’Histoire est une matière qui véhicule énormément de croyances, d’idéologies et de stéréotypes qui découlent essentiellement des biais qui influencent les historiens eux-mêmes (consciemment ou inconsciemment). Aujourd’hui, la plupart des scientifiques tentent de faire abstraction de ce qu’ils croient savoir et de ce qui les constitue pour se pencher sur les civilisations du passé de la manière la plus neutre possible. C’est ainsi que l’historien ne doit pas se mêler de morale ou d’idéologie quand il étudie et relate les faits. Toutefois, à l’origine, les conteurs et écrivains qui nous ont précédé n’avaient pas ce genre d’inquiétudes. Bien au contraire, souvent, ceux-ci faisaient remonter la généalogie de leur clan à un ancêtre mythique quand il n’était pas carrément divin. Dans le même ordre d’idées, les “historiens” grecs et romains mettaient en avant leur propre culture au détriment des autres, parfois présentées comme inférieures ou barbares (ex. : introduction de rumeurs de sacrifices humains pour discréditer les ennemis). Cette “propagande” avant l’heure va évidemment grandement intéresser le pouvoir en place qui va la reprendre à son compte pour légitimer sa position. C’est ainsi que Virgile fut instrumentalisé par Octave Auguste afin d’écrire l’Enéïde, ouvrage visant à présenter les Romains comme descendants des Troyens, expliquant du même coup la proximité culturelle avec les Grecs et l’antagonisme “traditionnel” de Rome envers ceux-ci. En outre, cette oeuvre appuie la légitimité de la prise totale du pouvoir par le premier Empereur en en faisant l’héritier d’Enée.

Les chroniqueurs du Moyen Âge ont eux aussi bidouiller les faits historiques afin qu’ils collent mieux aux aspirations de leurs “maîtres”. Ainsi, l’Historia Regnum Britanniae de Geoffroy de Monmouth fait elle aussi référence à une origine troyenne (Brutus) des rois de Bretagne (d’Angleterre) et les rattache à la lignée du roi Arthur. Ce mythe sera repris par les rois d’Angleterre pendant longtemps pour appuyer leur ancienneté, leur prestige et légitimer leur pouvoir et leurs prérogatives sur l’île de Bretagne. Il est bien connu aussi que les écrivains médiévaux ont notablement arrangé les récits de batailles (taille des effectifs et comportements des différentes parties en présence) ou d’événements importants selon leurs accointances politiques ou religieuses afin de donner une bonne image de leur propre partie et du seigneur qu’ils servent.

Cette tendance à la recherche d’ancêtres prestigieux ou mythiques et de modification des faits historiques va se perpétuer durant toute la période des Temps Modernes et va être réaffirmée de manière légèrement plus subtile au XIXe siècle. En effet, la vague romantique et la montée des nationalismes va conduire les intellectuels et les historiens à se tourner vers les racines présumées des peuples. Ce ne sont plus alors les origines légendaires des grandes familles qui sont concernées mais bien celles des Etats nations et des peuples qui y sont englobés. L’Histoire reste donc un outil au service des nouveaux pouvoirs qui se mettent en place.

Dans leur quête d’identité, les intellectuels de l’époque vont aller rechercher des grandes figures historiques et des peuples anciens prestigieux présentés comme prétendument les ancêtres de ceux qui sont présents à ce moment-là sur le même sol. Cette démarche quelque peu forcée vise à expliquer et légitimer la fondation ex-nihilo d’un Etat Nation fort à partir de communautés humaines disparates. Pendant un siècle, les Etats se sont alors efforcés d’unifier tous les “peuples” qui vivaient sur leur territoire en éradiquant systématiquement et parfois par la force les particularismes de chacun. C’est ainsi que l’Histoire locale comme les dialectes vont être réprimés et effacés pour laisser place à une Histoire nationale officielle et à une langue unique afin de rassembler les individus sous la même bannière imaginaire.

De nos jours, les autorités tentent toujours de dicter un discours historique monolithique en imposant par la force des lois ou de la morale ce qui doit constituer l’Histoire officielle. Or, cela revient à nier son statut de science à l’Histoire et à la réduire au simple rôle de vecteur idéologique, de pion du pouvoir. En effet, aujourd’hui, la discipline historique est perçue par les chercheurs comme une science humaine à part entière et cela signifie que, comme pour les sciences “dures”, les théories qui sont émises en Histoire doivent être appuyées par une conjonction de preuves et sont considérées comme “vraies” jusqu’à preuve du contraire. Le rôle de l’historien actuel n’est donc pas seulement de trouver des choses nouvelles mais aussi de requestionner constamment la validité des théories plus anciennes. Les lois qui fixent dans le marbre cette “vérité historique” qui arrange bien les dirigeants sont donc une négation du droit des scientifiques au remaniement de certaines théories. D’autant que des sources et des traces matérielles nouvelles sont découvertes régulièrement ou sont plus accessibles (ouverture des archives relatives à la seconde guerre mondiale).

Ce refus d’accepter un regard nouveau sur certains points sensibles peut être mis en parallèle avec l’attitude de l’inquisition face aux nouvelles théories de Galilée au XVIIe siècle. Le problème réside alors dans ce que cette théorie change dans la vision du monde à l’époque, remettant en cause les croyances imposées par l’Eglise. La question qui émerge alors n’est pas de nature scientifique mais bien idéologique. J’ai l’affreuse sensation que le véritable enjeu des lois récentes visant à imposer ce genre de “vérité historique” réside aussi dans l’idéologie que cette dernière véhicule. Ces lois visent donc à maintenir les citoyens dans l’ignorance et à propager un mensonge en muselant les experts dans le domaine pour qu’ils ne viennent pas perturber l’ordre établi.

De nos jours, en Belgique, il existe un mouvement nationaliste flamand au Nord du pays. Celui-ci est mené principalement par le parti extrémiste du Vlaams Belang et par le parti au pouvoir de la NVA. dont le président s’appelle Bart de wever. Ces partis nationalistes qui prônent l’indépendance de la Flandre et la séparation de l’Etat Belge s’appuient essentiellement sur l’idée que la Belgique est un Etat artificiel créé de toutes pièces à partir de cultures différentes. Or, c’est, en effet, un argument qui apparaît comme évident. Toutefois, ils oublient bien vite que c’est le cas de tous les Etats actuels et qu’il a fallu de longues années et beaucoup d’efforts des dirigeants pour donner un sentiment d’unité aux citoyens de ces Etats. Cela ne fait pas si longtemps que les indépendantistes basques, bavarois, corses, irlandais ou écossais revendiquaient leur indépendance face à la négation de leur identité propre par l’Etat centralisé (c’est d’ailleurs toujours le cas pour certains).

Dans ce contexte tendu, la fête de la communauté flamande qui a lieu le 11 juillet commémore la bataille des éperons d’or (1302) et la victoire du comte de Flandre sur le roi de France à Courtrai. Cet événement est évidemment présenté comme un moment marquant de l’affirmation de l’identité flamande face à un ennemi venu de l’extérieur. C’est un mécanisme bien connu dans les groupes humains quelle qu’en soit leur taille : trouvons nous un ennemi externe (bouc-émissaire) commun pour oublier les problèmes qui existent en interne et, le cas échéant, lui en attribuer la responsabilité. Encore une fois, cet événement, origine mythique de l’affirmation du particularisme flamand se base sur une manipulation de l’Histoire et donc un mensonge volontaire. En effet, les flamingants (indépendantistes) font clairement abstraction du fait qu’il y avait aussi, durant cette bataille, des contingents flamands dans les rangs du roi Philippe le Bel et que le parti de Gui de Dampierre, comte de Flandre était aussi appuyé par des hommes du comte de Namur (partie francophone de la Belgique). Sans parler du fait que l’on passe totalement sous silence le contexte géopolitique de l’époque qui ne fait pas référence à l’expression d’une identité culturelle mais à un mécontentement économique d’un vassal face à son suzerain.

La tirade de l’ancien président Nicolas Sarckozy concernant “nos ancêtres les Gaulois” intelligemment critiquée par Nota Bene et par Temps Mort est issue de la même veine. Encore une fois, la sphère politique se mêle de dicter aux gens ce à quoi ils doivent croire en instrumentalisant l’Histoire pour imposer sa vision idéologique. Dans cette vision, les historiens ne sont que des agents au service de l’Etat. Dans l’imaginaire collectif le peuple gaulois, en opposition à l’envahisseur romain, est fortement perçu comme positif ce qui explique l’intérêt de s’y rattacher. Alors, outre le fait que j’estime qu’en sortant une phrase pareille Sarckozy ait craché au visage de toute une branche de ses propres ancêtres, il est totalement absurde et simpliste de ne faire référence qu’à une culture dans l’influence des peuples actuels. Comme pour la généalogie d’un individu, celle des “peuples” est d’origines multiples et pluriculturelles. Je pense, dans tous les cas, qu’il y a eu un tel brassage de population au fil de notre Histoire que nous pouvons affirmer que nous sommes tous des immigrés ou descendants d’immigrés à plus ou moins grande échelle. Le droit du sol n’a que peu de valeur dans les faits car il y aura toujours quelqu’un pour vous prouver que ses ancêtres étaient là avant les vôtres. D’autant que le choix de la référence à un “peuple” par rapport à un autre est toujours subjectif et arbitraire.

Ce qui est aussi intéressant à souligner c’est que le terme même de “Gaulois” est un terme inventé et employé par les Romains pour qualifier un ensemble de groupes humains de culture celte. Il est amusant que l’on doive se reporter au regard de l’“autre” pour forger son identité propre. D’autant que les Romains n’y comprenaient pas grand-chose aux traditions celtiques et y ont plaqué leurs propres canevas religieux et sociaux pour les expliquer à leurs “compatriotes”. Sachant que les Celtes de ces régions n’écrivaient traditionnellement pas (ou presque), les sources principales sur le monde “gaulois” de l’époque antérieure à la conquête romaine sont essentiellement d’origine romaine et donc fortement orientées, partiales et lacunaires. Ce point de vue unique sur ces peuples et l’emploi d’un terme comme “Gaulois” semblent leur donner une unité culturelle. Cependant, là encore la politique, romaine cette fois, s’arrange pour transformer les faits pour légitimer et glorifier son unification d’un territoire aussi vaste. Ce fut d’ailleurs aussi le cas pour le terme “Belgique” qui nous vient de la Gallia Belgica romaine (province dont les frontières sont très éloignées de la Belgique actuelle).

En conclusion, est-il forcément nécessaire de gommer toute individualité ou de faire référence à des événements du passé en les modifiant à sa guise pour que les gens daignent vivre ensemble? Voilà l’aveu de notre échec à rassembler les gens vers une volonté commune d’orienter leurs efforts pour aboutir à des objectifs collectifs. De plus, n’est-ce pas aussi la preuve d’un désengagement des personnes face à une société et à ses dirigeants qui ne leur parlent plus? Est-ce bien nécessaire d’obliger les individus à se fondre dans la masse par des procédés de manipulation et par la force ou est-il possible de ressouder le tissu social d’une autre manière? Nous sommes face à une crise de l’identité et du sentiment d’appartenance au groupe humain. La réponse de la plupart des gens semble les guider vers un repli sur eux-mêmes dont les expressions les plus aiguës sont l’individualisme, la peur de ce qui diffère et le rejet. En instrumentalisant l’Histoire, les dirigeants jouent sur ces peurs pour servir leurs intérêts et forger artificiellement un sentiment d’appartenance en opposition à un “ennemi extérieur”. De cette manière, ils endorment notre esprit critique. Il semble donc que le rôle futur de l’enseignement et des historiens sera justement d’ouvrir l’esprit, de comprendre et d’expliquer les phénomènes humains et de rendre la possibilité de jugement critique aux citoyens et futurs citoyens.

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Illustration : Caricature de la Triple Alliance vue par la France dans Le Petit Journal, n°115, 4 février 1893.