Transition énergétique : par où commencer ?

L’avis d’un mec qui n’y connait grand chose sur le sujet

Ce qui suit constitue le contenu de la “conférence inspirante” que j’ai proposée, au nom du Labo des savoirs, en introduction de l’édition 2018 de Innovation Campus Days, un hackathon organisé par l’Université de Nantes sur la thématique de la Transition Énergétique.

L’objectif de cette conférence était le suivant : donner aux participants et participantes de ce hackathon (venant majoritairement des sciences humaines) quelques clés pour leur permettre de s’attaquer ensuite à des défis liés à la transition énergétique posés par les entreprises partenaires de l’événement.

Temps de lecture sans les notes de fin d’article : environ 15 minutes

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“Là, tout n’est qu’ordre et beauté - Luxe, calme et volupté” disait le poète. Mais comment faire en sorte que cela dure ? ou du moins, que cela ne se perde pas trop ?

La transition énergétique est sujet immensément vaste : cet article (et la conférence dont il est tiré) ne pourra donc pas tout traiter. Pour définir mon angle d’attaque, j’ai fait deux hypothèses :

  • La première est que vous savez déjà que c’est la merde. La biodiversité s’effondre, les espaces privés de pollutions sont de plus en plus rares, le climat se dérègle, etc. Bref, je ne vais pas vous refaire tout le tableau, d’autres l’ont déjà fait bien mieux que moi (comme Datagueule, en 3 minutes comme en 90).
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Vous remarquerez que cette chronologie peut être adaptée à de nombreuses situations (source : Brendan Leonard)
  • La deuxième, c’est que vous n’avez pas envie d’avoir un gourou en face de vous : le genre de personne, qui souvent, aime prophétiser ce à quoi va ressembler le monde en essayant d’utiliser la science pour faire passer des idéologies ou des intérêts personnels [1]. C’est la raison pour laquelle mes liens d’intérêts et toutes mes sources sont accessibles en suivant cette adresse : jfreixas.eu/ICD. L’idée étant que vous puissiez connaître certaines de mes influences, avoir les sources sous les yeux, éventuellement me signaler celles que j’aurais pu oublier, et tenter de suivre le même raisonnement que moi. Si jamais, vous arrivez à une conclusion différente, alors parlons-en !

Ces considérations étant dites, revenons-en à notre sujet : la transition énergétique. Cela ne vous aura pas échapper, dans “transition énergétique”, il y a deux mots : transition et énergie. Commençons par nous intéresser au dernier.

Énergie : qu’est-ce que c’est ?

L’énergie est un concept relativement délicat à définir. C’est que ce phénomène intervient dans de très nombreux contextes. Une ampoule qui s’allume, un gâteau qui cuit ou ma tête qui se balance en écoutant de la musique : tous ces phénomènes sont impossibles sans transfert d’énergie.

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On peut retenir de façon générale que l’énergie est ce qui permet à un système de passer d’un état à l’autre. Mais même là, cela reste flou. Prenons l’exemple du mouvement. Et faisons un peu physique (promis, ce sera bref et ça ne fera pas mal) (si jamais vous êtes vraiment trop allergique, passez les trois prochains paragraphes, mais promettez-moi d’y revenir à la fin).

Imaginez-moi devant vous, debout sur une scène. Là je suis immobile. Si tout d’un coup je reçois un coup de pied dans le derrière, cela va me mettre en mouvement. Ce mouvement est le résultat de l’application d’une certaine force sur moi. En fonction de la puissance transmise par cette force, je vais me déplacer plus ou moins loin, plus ou moins rapidement. Cela correspond en quelque sorte au coût énergétique (temporel) qu’il faut dépenser pour me mettre en mouvement. Si je multiplie la puissance que l’on m’a transmis par la le temps qu’il m’a fallu pour la dépenser, je vais alors obtenir l’énergie consommée lors du mouvement.

Résumons :

  • Le mouvement est possible grâce à l’application d’une force. Cette force est appliquée en un point et possède une certaine valeur.
  • Cette force va me transmettre une certaine puissance : cela correspond en quelque sorte au coût énergétique dépensé chaque seconde pour me mettre en mouvement [2].
  • En faisant un bilan de la puissance transmise durant la durée de mon mouvement, on obtient l’énergie.

Ça c’est pour un mouvement ! On peut avoir le même raisonnement pour l’électricité qui correspond à la mise en mouvement des électrons dans un câble. Les électrons vont être soumis à la force électrique, est la force qui affecte tout objet électriquement chargé, dès lors qu’on lui applique une tension. La puissance (en watt) liée à ce déplacement va dépendre de la vitesse des électrons, qui est notamment proportionnelle à la tension appliquée. L’énergie (en watt heure) dépensée par un objet alimenté en électricité correspond au bilan temporel de la puissance consommée.

Maintenant qu’on a mis quelques définitions derrière tous ces termes, posons-nous la question : comment bien utiliser l’énergie ? Là, ça va être à vous de jouer, car j’ai un petit quizz pour vous.

(pour info : zéro main levée dans l’audience)
L’Irlande est sûrement un chouette pays, mais ce que je peux vous dire, c’est qu’avec un tel trajet, vous allez rejeter l’équivalent de 300kg de CO2. Cette unité permet de comparer l’empreinte carbone de différents services ou produits. Pour comparaison, je vous donne un autre chiffre : cela représente la moyenne de 3 mois de chauffage pour une personne en France. Partir un weekend ou se chauffer pendant un trimestre, niveau empreinte carbone, on n’est pas loin !

(pour info : un peu moins de 10 mains levées dans l’audience)
Question très difficile ! Si l’on reprend l’empreinte carbone, un rapport du GIEC donnait les chiffres suivants : 12gCO2 par kWh (=1000 watts heure) produit par le nucléaire et 11gCO2 par kWh produit par une éolienne. Léger avantage pour l’éolienne !

On peut aussi raisonner en terme de réseau électrique. Les centrales nucléaires permettent d’avoir un réseau centralisé alors que les éoliennes vont permettre de développer des réseaux distribués. Cela pose beaucoup de question en terme de maintenance, de robustesse et de gestion.

L’éolienne, comme le solaire, présente le désavantage d’être une énergie intermittence. Certains se sont lancés dans des calculs pour voir à quelle point cette énergie était “disponible” (comme par exemple Tristan Kamin, ingénieur en maintenance nucléaire). Entre janvier et août 2018, à l’échelle de la France et ses voisins, on pouvait compter 150GW (=150 millions de watts de puissance) de puissance installée pour tout le parc éolien, pour 20GW de produits 90% du temps. En gros, on pouvait compter sur 10% de la puissance installée à un moment donné. Cela va dépendre à priori de la répartition du vent et des endroits où les éoliennes sont installées. Mais ce que l’on voit, c’est que pour remplacer 1W de production par un mode non intermittent, il faudrait installer en moyenne 10W d’éolienne en Europe.

(pour info : quasi toute les mains levées dans l’audience)
Je vais vous faire une réponse de scientifique : ça dépend !

Ça dépend de par quoi on le remplace. Une chose est sûre : aujourd’hui, on manque de preuves de la dangerosité du glyphosate pour la santé humaine (au niveau d’exposition dans notre alimentation ou pour les agriculteurs et agricultrices aux normes européennes). Il reste dangereux pour les organismes aquatiques, et, comme tout herbicide, il peut faire émerger des espèces résistantes. Des alternatives existent bien sûr, mais dans le contexte actuel, les arguments manquent pour faire changer les comportements.

Comment mesurer le caractère écolo ?

Après ce bref panorama, on commence à toucher du doigt la difficulté de comprendre tous les impacts que peuvent avoir une activité sur l’environnement. Pour mieux appréhender cela, il nous faut raisonner en terme d’écosystème.

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Mon petit écosystème

Un écosystème peut se définir comme étant une portion de la biosphère. Il permet de décrire les êtres vivants qui le compose (végétaux, animaux, bactéries, etc), les interactions entre eux, les milieux dans lesquelles ils évoluent (sol, air, eau, etc), et les interactions entre eux et ces milieux. De manière peu poétique, tous ces éléments peuvent être décrits par des paramètres physico-chimiques : température, pression, composition chimique, humidité, etc. Si jamais vous perturbez l’un de ces paramètres (et il y en a beaucoup), alors vous perturbez tout l’écosystème entier.

Mesurer le caractère écolo, c’est essayer d’évaluer l’impact d’une activité sur ces différents paramètres. Puis mettre ça en regard de ce que cela apporte pour l’humanité.

Prenons un exemple pour nous rendre compte de la puissance d’une telle démarche. Si l’on prend un smartphone, l’iPhone X par exemple. L’énergie que vous dépensez en l’utilisant représente trois fois rien. Par contre, tout change si l’on fait un bilan sur toute sa vie.

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Les émissions liées à l’utilisation d’un iPhone X tout au long de sa vie (source : Apple)

Plus de 80% de l’énergie dépensée par un iPhone X est liée à sa fabrication, au transport et au recyclage : c’est ce qu’on appelle l’énergie grise. Cela correspond à l’énergie qu’on ne voit pas (elle n’apparait pas sur la facture de votre fournisseur d’énergie) mais son impact sur l’environnement est bien présent. Rien qu’en l’achetant, vous faites une dépense énergétique immense en comparaison de la dépense que vous allez faire en l’utilisant [3].

Afin de prendre en compte la globalité de l’impact d’un smartphone sur l’écosystème, il faut donc analyser son cycle de vie. Cette analyse est délicate tant il difficile de saisir le fonctionnement d’un écosystème…

Bref, c’est très loin d’être simple.

Une fois qu’on a mis le doigt sur ce problème, on peut tenter d’avoir plus de recul sur ce qui fait qu’une solution est écologique ou non. Ensuite nous pouvons alors demander : comment amorcer la transition ?

Transition par ci, transition par là

Qu’est-ce qu’on entend exactement par transition ? J’ai envie de dire qu’il s’agit d’aller d’un point A vers un point B. Ce point A est aujourd’hui un peu gris, pas très propre, et l’on va essayer d’aller vers un point B plus vert, qui nous permette de survivre. Car il est question de cela avant tout.

Pour nous aider à prendre ce chemin, il y a un moyen auquel on peut penser assez automatiquement : la technologie. Je suis assez sceptique sur le fait qu’elle sauvera le monde. Prenons un exemple pour comprendre de quoi il en retourne (un exemple n’est pas vraiment un argument, mais ça nous illustrer le problème).

Allons dans le New York se situant de la période autour de fin du XIXe siècle/ début du XXe siècle. On pouvait y trouver 160 000 chevaux (utilisés pour la traction de voyageurs et de marchandises) qui émettaient chaque jour entre 1400 et 1800 tonnes de crottin et environ 150 mètres cubes d’urine (cela représente 500 000 pintes).

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Des chiffres énormes qui ne permettent pas vraiment d’appréhender l’étendue de la pollution causée dans un espace aussi restreint. Devinez l’une des solutions qui a été mise en avant pour résoudre ces problèmes : la voiture ! En vrai, la transition n’a pas été simple vu qu’il a fallu repenser l’organisation des villes. Mais dans le monde industriel, aujourd’hui, c’est devenu la norme.

Le problème, c’est qu’on revient à la case départ : ces voitures sont responsables aujourd’hui d’une partie de nos émissions de CO2, de pollutions aux particules fines et d’une partie de l’artificialisation de nos sols.

La technologies permet de s’attaquer à des symptômes : l’urine de cheval ou les particules fines. Mais elle ne s’attaque par la cause des problèmes.

Cela n’est pas raison pour jeter la technologie à la poubelle : je suis très content de pouvoir me vacciner contre certaines maladies en attendant leur hypothétique éradication. Mais fonder un modèle de société en se reposant sur les bienfaits de telle ou telle technologie, cela me parait peu viable.

D’où peut venir la solution alors ? J’ai bien envie de croire qu’elle viendra des gens. J’utilise ce mot “les gens” sciemment. Souvent, quand on commence une phrase avec “les gens”, c’est pour s’exclure soi-même et énoncer une vérité générale pas très cool pour l’humanité, du style “les gens ne pensent qu’à eux”, etc.

J’ai envie de faire un pas de côté, accompagné de Cynthia Fleury, philosophe, qui souhaite nous faire basculer de l’individualisme à l’individuation. Elle nous invite à compléter la fameuse phrase “Personne n’est indispensable” par “mais tout le monde est irremplaçable”. Cette idée d’irremplaçabilité est fondamentale. Je pense même que c’est la seule chose à retenir de cet article. Devenir irremplaçable, c’est faire le travail de reprendre le contrôle de son temps et de ses actions. Cela ne veut pas dire que le monde tournera moins bien sans vous. Mais par contre, si vous perdez votre qualité de sujet, vous n’aurez plus votre mot à dire sur la façon dont il tournera.

Nous sommes peut-être partis un peu loin, mais encore fois, cette idée horriblement résumée en quelques mot (je vous recommande la lecture de Les Irremplaçables) est incroyablement puissante.

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Pour revenir à notre histoire de transition, nous devons donc aller d’un point A à un point B. Comment faire ? Nous allons le décider. Et comment décider ? Nous devons devenir des individus, irremplaçables : les sujets de nos actions. Vous pouvez utiliser aussi le mot entrepreneur / entrepreneuse (au sens large du terme : réfléchir à apporter une solution à un problème) si ça vous parle mieux.

Comment (re)devenir sujets de nos actions ? Je vous propose d’aller regarder un peu quelques exemples qui pourraient nous donner quelques pistes.

Ce qui a l’air de bien marcher

Alors non, je ne vais pas vous dire de faire absolument des sciences (même si cela me donnerait plus de boulot, ce que j’accueille volontiers !) ; bien que les lecteurs et lectrices de Popular Mechanics (un genre de Science et Vie états-unien) ont pu entendre parler du dérèglement climatique dès le début du XXe siècle !

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L’année 1911 était déjà décrite comme anormalement chaude. La raison : la combustion du charbon pour l’activité des fourneaux industriels ! (source : Popular Mechanics)

Je ne vais pas le faire car des travaux de sociologie ont pu constater qu’il n’y avait pas de corrélation claire entre le niveau d’études et l’adhésion à la méthode scientifique.

Muscler son esprit critique est donc un travail de tous les jours, d’autant plus qu’internet a permis “d’ouvrir” le marché des produits cognitifs. C’est d’autant plus problématique pour nous, les 18–35 ans, qui utilisent principalement les réseaux sociaux pour s’informer (71% d’après une étude Médiamétrie datant de 2017). Ces plateformes reposent sur un modèle dit de “capitalisme linguistique” : le fait de mettre certains mots (et donc certains champs lexicaux) aux enchères donne au plus offrant la possibilité de modifier la perception de notre réalité (en diffusant des contenus sponsorisés). Ce qui est pernicieux, c’est que nous n’avons pas forcément conscience de la valeur “commerciale” des mots : pour les utilisateurs et utilisatrices de réseaux sociaux, il s’agit de requêtes, de questions.

Pour s’en sortir, deux pistes me paraissent prometteuses :

  • Les modèles économiques qui se développent autour du journalisme sans publicité. C’est le cas par exemple de Mediapart (le plus emblématique), de Brief.me (newsletter quotidienne qui prend le pari de vous informer en 15 minutes chaque jour) ou encore de la plateforme Les Jours (qui se présente comme le Netflix du journalisme, avec des enquêtes sur le long cours feuilletonnées). Cela permet de redonner aux journalistes la totalité du pouvoir éditorial. Notons aussi la présence d’initiatives qui permettent de rémunérer directement les créateurs et créatrices de contenus sur le web comme Tipeee.
  • Les initiatives autour du logiciel libre. Deux réseaux sociaux libres sont en train de prendre de plus en plus de place : Mastodon (plateforme de microblogging) et PeerTube (plateforme vidéo). Et pour celles et ceux qui considère encore le logiciel libre comme un monde de hippie sans valeur, je vous rappelle que Red Hat, entreprise liée au logiciel libre a été rachetée 34 milliards de dollars par IBM en novembre dernier [4].

Pour évoquer ce point, j’ai envie de vous parler de Henry David Thoreau et son livre Walden. Il y relate son expérience de vie durant deux ans dans une maison qu’il a construite lui-même au bord d’un lac, à quelques kilomètres de sa ville.

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Le lac de Walden (source : ptwo [Flickr — Wikimedia], Pond Walden)

L’idée de Thoreau n’était pas de faire un Into The Wild avant l’heure, mais de reprendre le contrôle de son temps. En travaillant juste ce qu’il pensait nécessaire, il gagnait suffisamment pour vivre et consacrer tout son temps à ses principaux loisirs : lire, écrire et regarder la nature.

Le premier chapitre de Walden traite (étonnamment ?) d’un sujet bien terre à terre : il s’intitule “Économie”. Il y donne tous les détails budgétaires de son expérience (combien lui ont coûté les matériaux pour la construction de sa maison, le bilan économique de son activité agricole) et rentre dans le détails des aspects matériels de son quotidien. Je pense que l’idée principale de ce chapitre est de montrer à ses contemporains qu’avec un investissement modéré, il est possible d’avoir un confort dans les standards de l’époque sans opulence.

Thoreau est souvent cité comme une référence majeure pour les écologistes et les libertaires aux États-Unis. Dans cette expérience, il n’a pas cherché l’autosuffisance. Il n’a pas cherché non plus à avoir un mode de vie radicalement opposé à celui en cours. Il a choisit de hiérarchiser ses besoins et de dépenser ses ressources (notamment son temps) en fonction de cela.

Pas besoin d’aller s’exiler en pleine nature ou milieu de la ZAD pour tenter cela, vous pouvez aussi le faire de chez vous. Si par exemple, ce qui compte pour vous, c’est réduire votre empreinte carbone, l’application 90jours me parait être un bon point de départ pour se sensibiliser.

L’idée est simple : un nouveau geste à adopter chaque jour, pour une transition qui monte progressivement en puissance. Pour chacun des gestes, vous avez des ressources pour comprendre l’enjeu et une estimation des émissions de CO2/litres d’eau économisés avec ce changement de comportement.

Nous avons commencer à développer notre esprit critique pour faire le tri dans les notifications et informations qui nous entoure. Cela commence à influencer la perception que nous avons du monde. A partir d’un moment, nous allons ressentir le besoin de rencontrer des gens qui ont la même démarche. Des personnes qui ne seront pas forcément sensibles exactement aux mêmes problématiques, mais qui sont aussi dans cette volonté de comprendre ce qui se passe.

Des personnes comme ça, Srdja Popovic en a rencontré des tonnes : il en fait le récit dans Comment faire tomber un dictateur, quand on est seul, tout petit et sans armes.

Popovic a participé au mouvement Otpor qui a contribué à la chute de Slobodan Milosevic. Depuis, il est devenu un consultant en révolution non violente et rencontre des aspirants et aspirantes révolutionnaires des quatre coins du monde. Ce sont ces échanges qu’il présente dans ce bouquin, dessinant au passage les conditions idéales (selon lui) pour mener une transition sans passer par la case violence. Ce livre est très riche et pourrait aussi être vu comme un manuel de marketing assez décalé.

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Voici la chose fondamentale qu’il cherche à faire comprendre à ses élèves :

Ce que nous voulions faire comprendre à nos nouveaux amis, c’est qu’il ne suffirait pas de lutter pour des droits et des libertés. Pour réussir, ils devraient écouter réellement les gens et veiller à intégrer leurs besoins à leur vision pour demain.

[…]

La plupart ne prendront des risques et ne participeront à un mouvement que si la cause les touche personnellement, et c’est pourquoi il est impératif de savoir ce qui compte pour eux.

Pour organiser et faire émerger une communauté solide apte à inspirer une transition, il faudrait donc partir des besoins exprimés par ses membres. L’idée n’est donc pas d’avoir établi tout seul dans son coin le plan pour sauver le monde, mais de partir des aspirations de chacun et chacune. Sans cela, pas ou peu d’adhésion.

Ben figurez-vous que je pense que ce précepte a été suivi à la lettre par le supermarché coopératif new-yorkais Park Slope Food Coop. J’ai découvert cette fabuleuse aventure en regardant le documentaire Food Coop.

Ce supermarché a été créé à Brooklyn en 1973 emploie aujourd’hui 76 salariés et salariées à temps plein. Il compte près de 17 000 bénévoles qui donnent chacun et chacune 2h45 par mois de leur temps afin de participer au fonctionnement. Sans ce temps de bénévolat, il est impossible d’y aller faire ses courses, et de profiter de produits dont les prix sont en moyenne 40 à 20% moins cher que dans le supermarchés classiques.

Comment expliquer ce modèle ? La main d’œuvre n’est pas rémunérée (en argent) ce qui permet de faire de grosses économies et donc de réduire les marges. De plus, ce sont les bénévoles qui choisissent le contenu des étals : pas besoin de faire des promotions. Les stocks sont ainsi vendus entre 60 et 70 par an (à comparer à une moyenne de 15 fois le stock par an pour un supermarché traditionnel). Cela garantit des produits relativement frais.

Est-ce que cela fonctionne ? Avec une marge de 20%, le supermarché réalise un chiffre d’affaire au mètre carré 10 fois supérieur à la moyenne (56 millions de dollars au total en 2017). Au-delà des aspects économiques, cette structure permet de créer du lien à l’échelle du quartier, expérimente des modèles de gouvernance d’entreprise plus démocratiques et propose à des foyers dont les revenus sont modestes d’avoir une alimentation plus qualitative.

Et surtout, en fondant cette coopérative, ce collectif citoyen s’est attaqué à une problématique très concrète de leur quotidien : comment bien se nourrir (en se posant la question de la qualité sur la totalité de la chaine d’approvisionnement) sans se ruiner ? C’est sûrement parce que cette question est fondamentale pour un bon nombre d’entre eux que le projet perdure malgré l’investissement demandé aux bénévoles [5].

Une fois que notre communauté commence à définir la direction dans laquelle elle voudrait aller, elle va devoir se poser la question de son modèle : comment garantir sa pérennité ? Impossible de résoudre cette question sans y définir les modalités d’échanges. C’est l’objet des deux dernières étapes.

Pour revenir à la transition énergétique (puisque c’est de ça dont il s’agit initialement), les Nations Unies ont défini une convention cadre en 1992 qui régit les principes de la lutte contre le changement climatique. Cette convention est à l’origine des différentes initiatives telles que les COP (Conferences of Parties) qui évaluent les efforts par les différents pays signataires de cette convention et proposent des plans d’action à la lumière des connaissances scientifiques accumulées sur le sujet.

La lecture de ce document est donc nécessaire pour saisir l’état d’esprit dans lequel est mené le combat contre le dérèglement climatique à l’échelle internationale. L’article 3 en décrit les différents principes et se termine par la phrase suivante :

Measures taken to combat climate change, including unilateral ones, should not constitute a means of arbitrary or unjustifiable discrimination or a disguised restriction on international trade.

En résumé : lutter contre le changement climatique, oui, mais attention à ne pas imposer de restriction au commerce international. Cela restreint malheureusement le périmètre d’actions.

La diplomatie à l’échelle mondiale parait relativement complexe, peut-être qu’à l’échelle européenne, les enjeux sont mieux pris en compte. Là aussi, la bataille va être rude. Une note interne de BusinessEurope (association patronale européenne, qui, notons-le, n’est pas une institution officielle comme l’ONU) a fuité, détaillant la position du lobby sur le sujet :

To oppose the new increase of ambition, using the usual arguments of global playing field, we cannot compensate for others, etc.

Le journal anglais The Guardian a demandé à plusieurs grands noms de l’énergie et la technologie en Europe leur avis sur le sujet (CBI, Siemens, EDF, Engie, Hitachi) : aucun n’a souhaité prendre ses distances avec cette déclaration ou exprimer un avis contraire.

Les institutions internationales comme les entreprises semblent frileuses et peu encline au changement. C’est ce qui me pousse à dire que sans régulation, nous sommes foutus. Ce discours peut paraître un peu contraire à ce qu’on entend en ce moment, mais nous ne pouvons plus nous contenter que des promesses de transparence.

Aaron Swartz nous explique très clairement pourquoi ce n’est pas suffisant :

Lorsque l’on crée une agence de réglementation, on rassemble des individus dont le travail consiste à régler un problème. On leur confère le pouvoir d’enquêter sur quiconque enfreignant la loi, et l’autorité permettant de les punir.
La transparence se contente de transférer les prérogatives du gouvernement au citoyen ordinaire, qui n’a ni le temps ni la capacité d’explorer de tels problèmes en profondeur, et encore moins d’y remédier.

Nos organisations paraissent s’éloigner de plus en plus de la réalité de l’urgence climatique. On peut prendre le problème à l’envers et se dire que cette urgence climatique peut s’immiscer dans les logiques de fonctionnement de nos organisations pour en moduler leur décision.

Pas besoin de faire un coup d’état ! Il y a déjà des choses très pertinentes qui existent déjà et qui pourraient nous aider. Pour le monde de l’entreprise, le statut de Société Coopérative d’Intérêt Collectif est un bon exemple. Ce statut d’entreprise est compatible avec celui d’une société « classique » (SA, SAS, SARL) avec l’ajout d’un objet social, que l’on défini par « la production ou la fourniture de biens ou de services d’intérêt collectif qui présentent un caractère d’utilité sociale ». Les sociétaires peuvent être soit salariés, soit bénéficiaires (des bénévoles ou des clients) ou soit des tiers (associations, fournisseurs, collectivités, etc).

Pourquoi est-ce pertinent ? Déjà, pour l’objet social. Ensuite, pour avoir l’ensemble de la chaine de valeur est représentée au sein de la structure et éviter de prendre des décisions en vase clos.

Il existe en France des SCIC dans plusieurs domaines d’activité : Enercoop (énergie), Groupe Nice-Matin (presse), TV Amiens, Habitat Solidaire (logement social), Odcvl (séjours vacances) ou encore Les Ecossolies (Economie Sociale et Solidaire à Nantes).

Un des derniers points à regarder, c’est le financement : comment réunir suffisamment de moyens pour lancer un projet ?

Sans vouloir paraphraser qui que ce soit, notre argent, aujourd’hui, c’est de la dette. Sans emprunt, impossible de faire sortir de l’argent d’une banque : ce qui est normal, son boulot c’est de le créer. Donc si j’ai 10 euros dans ma poche, c’est parce que :

  • j’ai fait un emprunt,
  • ou l’entreprise qui m’emploie,
  • ou l’Etat qui me donne telle ou telle aide,
  • ou les gens pour qui je réalise une prestation,
  • ou mes parents, etc.

L’argent que nous avons vient forcément d’une dette. Sans dette pas d’argent. Est-ce que cela pourrait changer ? Oui ! Déjà, parce que ça n’a pas toujours été ainsi. Et d’autre part, parce qu’il y a des propositions comme Monnaie Pleine, débattue en Suisse au printemps dernier, qui proposent de développer d’autres mécanismes de financement.

Je ne suis pas économiste, donc je ne suis pas sûr encore de comprendre en quoi un changement serait bénéfique. Mais ce n’est pas le débat ici. Gardons à l’esprit que l’argent, c’est de la dette. Donner son argent à telle ou telle structure, c’est donc lui transférer du pouvoir d’endettement. Ce pouvoir permet ensuite, dans les mécanismes tels qui sont prévus aujourd’hui, de faire des investissements, de prendre des risques, etc. Bref, de faire évoluer son modèle.

Pour favoriser la transition, il va donc falloir transférer une certaine partie de ce pouvoir d’endettement (qui est associé donc à un pouvoir d’expérimentation du modèle économique) à des structures qui proposent des solutions compatibles avec cette transition. Voici trois “petits” trucs :

  • Pour le vous qui consomme, téléchargez l’application BuyOrNot qui propose en un scan de code-barre d’en savoir plus sur l’impact social et environnemental d’un produit.
  • Pour le vous qui économise, le label Finansol est l’équivalent de Max Haavelar pour l’épargne. Cette association certifie depuis plus de 20 ans différents placements qui vont dans le sens d’un économie sociale et solidaire.
  • Pour le vous qui lève des fonds, les Cigales sont des clubs d’investissement locaux. Vous pourrez ainsi avoir accès à du capital risque sans trahir vos valeurs et vous faire accompagner par des personnes expérimentées et sensibles à vos problématiques.

Conclusion

La mise en route de la transition pourra se faire par l’émergence de communautés fortes. Ces communautés seront principalement composées d’individus qui auront au préalable pris le temps d’affuter leur vision du monde. Pour assurer leur pérennité, une réflexion indispensable se devra d’être menée sur les modalités d’échanges (aspects réglementaires et financiers).

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Transition : pistes de réflexion

En ayant ces éléments en tête, j’espère que vous aurez tout ce qu’il faut dans le cadre de ce hackathon pour expérimenter ! Du fait de votre présence maintenant, j’imagine que vous avez une petite sensibilité au sujet. Vous allez rejoindre une équipe aux talents multiples, et on va vous demander de réfléchir à ce modèle à mettre en place pour résoudre un défi : place dans la chaîne de valeur et modèle économique. J’espère que cela pourra vous servir aujourd’hui, et dans d’autres contextes. Bon courage !

Encore une fois, je ne prétends pas détenir la vérité : vos réactions et remarques sont bien sûr les bienvenues. Prendre le temps pour faire le point sur un sujet aussi crucial m’aura permis dans tous les cas de me remettre quelques idées en place.

Vu la tournure que prennent les choses, nous risquons malheureusement d’avoir de moins en moins de temps pour nous organiser, et nous allons rentrer bien dans le mur. Ce message a été lancé la dernière COP en Pologne :

Allocution à la COP24 de Greta Thunderg, activiste suédoise

Le travail qui nous attend est tellement grand qu’il peut en paraitre décourageant. J’en suis convaincu (mais c’est là que s’arrête la science, si jamais elle n’est pas déjà partie avant) rien ne sera possible tant que nous n’aurons pas pu faire le travail de (re)devenir des sujets.

Cette étape sera impossible sans un minimum de justice sociale.

C’est plus facile d’avoir des principes quand on est bien nourri. — Mark Twain

Cette citation est surement tout aussi apocryphe que la célèbre “Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.” Mais bon, je pense que ça fera pas de mal de trouver une alternative à celle qui revient à rejeter la responsabilité aux citoyennes et citoyens.

[1] Je dois admettre que j’ai pensé à Idriss Aberkane [lien], Laurent Alexandre [lien1, lien2], Elon Musk [lien1, lien2] ou encore à Gaspard Koenig [lien] en faisant cette slide, mais il y en a sûrement bien d’autres.

[2] Pour celles et ceux qui voudraient aller plus loin, on calcule cette puissance en multipliant la valeur de la force (sa norme) et la valeur de la vitesse que j’acquiers dès lors que l’on m’applique cette force. En gros, la puissance est proportionnelle au produit Vitesse x Force.
Quand on y pense, si l’un de ces termes est grand, vitesse ou force, cela veut dire que le système va avoir une grande quantité d’énergie.
En vrai, on corrige cette valeur avec un coefficient multiplicatif qui prend en compte l’angle entre la direction de la force et la trajectoire du mouvement.
Imaginez que je marche le long d’un couloir complètement horizontal. La force de gravité elle est verticale : vu que je n’ai aucun déplacement vers le haut ou vers le bas, on peut en déduire qu’elle n’a aucun effet sur moi. Ma trajectoire est horizontale et la force de gravité est verticale : en comparant les deux, on peut se rendre compte que la force de gravité est “inutile”, la puissance qu’elle me transmet est nulle.
On peut avoir le même raisonnement, avec une force qui est dans le même sens que dans le mouvement, ou de sens inverse. Ou même dans une direction quelconque : à ce moment, c’est la “partie” (ou composante) de la force qui sera dans la même direction que la trajectoire qui contribuera au mouvement.
Pour quantifier cela, on peut faire un produit scalaire : Puissance = Force x Vitesse x cosinus (force, trajectoire)

[3] D’où l’importance de faire la différence entre émissions liée à l’utilisation d’un objet et empreinte carbone. C’est d’autant plus vrai lorsque l’on s’intéresse à un pays comme la France.

[4] Sans oublier que la valeur économique ne fait pas tout !

[5] Des projets similaires sont déjà montés ou à l’étude en France : plus d’infos ici.

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Bisounours enragé | Enseignement sup, recherche, microélectronique/matériaux | Elément perturbé chez les @Les_Vulgaires | Squatteur du @labodessavoirs | Nantes

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