La pire raison de devenir végétarien

et les deux ingrédients indispensables à un bon bullshit

Charles, un bon ami de mon frère, intelligent quoiqu’un peu paresseux, vivait selon une règle simple :

Si quelque chose requiert plus de deux étapes pour en venir à bout, mieux vaut ne pas s’y frotter.

C’est typiquement le genre de personne qui, quand il veut regarder un film, va préférer le re-télécharger plutôt que d’aller chercher le disque dur qui le contient.

Un jour de juillet, le frigo de Charles atteignant des niveaux de non-remplissage alarmants, il fut décidé qu’il était temps de faire les courses. Or, depuis la dernière visite, sa boucherie était devenue un club de fitness.

Et c’est ainsi que le carnivore devint végétarien.

Bien sûr, si on lui demande les raisons de son nouveau régime, il répondra par l’acronyme E.I.A.N.H. (comprendre : Environnement/Industrie Agroalimentaire/Nicolas Hulot).

C’est pourquoi en son honneur on appellera Méthode du Frigo Vide, un mensonge portant sur les causes des actions.

Comme notre ami devenu végétarien pour cause de frigo vide et non pour sauver la planète, on peut changer les intentions derrière les actions pour créer du sens. Particulièrement quand la réalité manque de panache ou de cohérence. On raconte qu’un jour, Paul Valéry a assisté à une analyse de ses propres poèmes. Caché au fond de la salle, il eut la surprise d’entendre des interprétations qui jusque-là lui avaient échappées (bien entendu, on lui expliqua qu’elles étaient dictées par son inconscient).

Je soupçonne l’Éducation Nationale de nous entrainer depuis longtemps à cette méthode. Les premiers Frigo Vide que j’ai repérés datent des commentaires de textes du lycée. Pour remplir deux copies doubles, mieux valaient produire des explications à la pelle. Peu importe la validité, on n’allait pas demander à Stendhal ce qu’il avait voulu dire par là. L’étape suivante étant bien sûr les rapports de stage. On n’a rien produit de tangible la première semaine ? C’est évidemment parce qu’on étudiait le terrain avant de se lancer (et pas du tout parce que le tuteur de stage n’avait pas encore suffisamment remarqué notre présence pour nous donner du travail). J’ai, une fois, essayé de rédiger un rapport de stage zéro pour cent Frigo Vide. Conclusion de l’expérience : piétiner des années d’entrainement à la falsification des causes, c’est pas évident. Désapprendre le Frigo Vide, une tâche fastidieuse tant cela vient naturellement.

L’avantage de la Méthode du Frigo Vide, c’est qu’elle est théoriquement invérifiable. Comment savoir ce que Paul Valéry avait en tête en écrivant ? Comment vérifier la sincérité des intentions ? Seuls des faits peuvent être attestés avec une certitude plus ou moins grande.

C’est pour cela que dans une bonne Tache de Café les faits sont inchangés, pas les intentions qui y mènent.

L’étude des rumeurs et le Pays des Merveilles

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un universitaire chinois partit en vacances aux États-Unis. Désireux de visiter le Parc national d’Acadia, il se renseigna auprès des habitants du coin.

Surprise ! Quelques jours plus tard, une rumeur insistante parcourait la région : un espion japonais aurait arpenté le parc national pour prendre des photos stratégiques…

Dans The Psychology of Rumor, le sociologue Gordon Allport est revenu sur cette rumeur et explique que la réalité des faits a été transformée de plusieurs façons. Tout d’abord l’universitaire chinois en congés (concept peu connu des Américains) s’est changé en espion japonais en mission. À cette époque, tout évènement surprenant se rattachait à la guerre d’une manière ou d’une autre. Ensuite, le fait que le brave touriste passait du temps avec les locaux a été totalement occulté. Et enfin, l’intérêt innocent du touriste pour le Parc a été exagéré. La curiosité touristique devient une obsession d’un étranger dont le but est de rapporter des informations à une nation ennemie.

Le journaliste Malcolm Gladwell a lui aussi analysé cette rumeur dans son essai Le Point de Bascule. Il explique comment les rumeurs — les histoires les plus contagieuses — se répandent. D’après lui, pour qu’une histoire prenne, il faut omettre les détails non pertinents et exagérer les autres. L’objectif étant de caser les données surprenantes dans une « structure préexistante de sentiments et de pensées ». D’où une histoire qui a du sens pour ceux qui l’écoutent : l’espionnage japonais.

En revanche, point de bullshit ici puisque le fait réel (un universitaire chinois en vacances) n’a pas été conservé.

Quand je visualise les éléments de cette histoire qui prennent du poids ou en perdent violemment, je pense à la pauvre Alice se droguant sans arrêt pour changer de taille.

On appellera donc Méthode de Alice au pays des Merveilles, la méthode qui consiste à exagérer l’importance d’une partie des données, tout en réduisant le poids du reste.

Le recap’

On a des données compliquées. On veut vendre une idée (vraie ou fausse) en se basant sur ces données. On identifie d’abord un schéma, une tendance qui se dégage à peu près des données. On aura volontiers recours à la Méthode d’Alice au Pays des Merveilles. En insistant sur certains aspects et en minimisant d’autres, on pourra faire rentrer avec harmonie les données dans le schéma. Pour attribuer la signification, c’est la méthode du Frigo Vide qui sera utile. En mentant sur les intentions, on pourra concocter une belle histoire facile à raconter. Remarquez que les données initiales ne doivent pas être trafiquées, mais seulement interprétées avec une main plus ou moins lourde.

Épisode suivant :

Aucune inquiétude, je déteste aussi les spams

Sources

Gladwell, M. (n.d.). The Tipping Point: how little things can make a big difference. Boston: Little, Brown.