Le partage des rôles : un fonctionnement collaboratif… à géométrie variable !

Au-delà des projets proposés, c’est sans doute sur la transformation des pratiques professionnelles que l’innovation suscitée par Inventons la Métropole est la plus forte. La composition des groupements en est la preuve. Ils associent dans une même équipe des opérateurs issus de plusieurs mondes jusqu’ici cloisonnés : promoteurs et experts de la maitrise d’usage, architectes et futurs exploitants, investisseurs et spécialistes de l’agriculture urbaine… Mais quel a été le partage des rôles effectif au sein de ces groupements ? Réponse dans ce troisième billet sur le retour d’expérience sur Inventons la Métropole conduit par Le Sens de la Ville et Partie Prenante.

Un attrait pour le collectif… mais la persistance d’un schéma en étoile

Toutes les réponses s’accordent à souligner l’intérêt du décloisonnement professionnel qu’a impulsé Inventons la Métropole. Interrogé sur les apports de les apports de la méthode pour leurs pratiques professionnels, 90% mentionnent « l’élargissement du réseau d’acteurs » et 70% citent « la diffusion de méthodes plus collaboratives ».

Au regard de procédures d’aménagement que l’on pourrait qualifier de plus « classiques » marquées par une entrée plus échelonnée des différents opérateurs, Inventons la Métropole offre une unité de temps et de lieu. En mettant l’ensemble des intervenants autour d’une même table, cette méthode est la promesse d’un dialogue facilité et d’une meilleure compréhension des logiques de chacun. Cette innovation est d’autant plus notable qu’elle semble se diffuser sur d’autres projets, en dehors du cadre des Réinventer.

Les résultats du questionnaire invitent toutefois à nuancer cette vision idyllique d’un fonctionnement complètement horizontal. Que les équipes soient pluridisciplinaires est une chose, que la matière des projets soit élaborée en concertation en est une autre… Dans ces équipes aux contours inédits, tout le monde n’a pas le même poids et la densité de collaboration est très variable. On le voit bien sur le schéma ci-dessous, qui fait figurer l’intensité d’interaction déclarée par les différents types d’acteurs qui composent les groupements.

Toutes les flèches n’ont pas la même épaisseur… et révèlent ainsi la géographie effective moyenne des groupements — qui cache sans doute de fortes disparités. Sans surprise, les promoteurs sont au centre du jeu. Mandataires des groupements, ils pilotent les acteurs et jouent un rôle décisif dans la composition des équipes. Ils forment un binôme particulièrement resserré avec les architectes pour la conception des projets et la production des livrables. La place des AMO et des exploitants/utilisateurs reste plus périphérique : ils sont très peu nombreux à échanger entre eux.

Dans les faits, le collaboratif laisse la place à des relations plus bilatérales entre les mandataires et chaque opérateur, dessinant une géographie en étoile autour du promoteur. Le chemin vers une co-production collective des projets reste encore à parcourir ! Le temps réduit de la consultation y est sans doute aussi pour quelque chose.

Tous ensemble, tous ensemble… sauf quand on parle d’argent

L’analyse plus approfondie du rôle accordé aux concepteurs et aux AMO permet d’affiner cette hypothèse. Le graphique ci-dessous montre qu’ils ont largement participé à la supervision des livrables.

Les concepteurs semblent sortir volontiers de leur pré carré. Familiers de la commande publique et du dialogue avec les élus, ils jouent le rôle de chef d’orchestre dans la production des rendus. Plus loin du dessin architectural, ils revendiquent un rôle dans la constitution-même des équipes…

Mais seuls 12% des architectes et 23% des AMO ont été associés au montage financier. Quand on se rapproche du cœur du réacteur, la dimension collaborative se fait plus discrète. La bonne nouvelle par rapport à Réinventer Paris, c’est que (quasiment) tout le monde a été payé !

La présence des utilisateurs, mais une ambiguité sur leur statut

Quand on zoome sur la catégorie « exploitants / gestionnaires / utilisateurs futurs », la situation est encore plus paradoxale. D’un côté, tout le monde souligne l’apport des utilisateurs : ils renforcent la crédibilité du projet en l’incarnant par des références concrètes, ils font évoluer l’organisation spatiale et l’économie du projet par une meilleure prise en compte de leurs contraintes d’exploitation, etc. Seuls 8% de grincheux pensent que la présence des utilisateurs n’a rien apporté au projet.

L’intégration de la maitrise d’usage dès la conception du projet est sans doute un des aspects les plus prometteurs d’Inventons la Métropole.

Mais d’un autre côté, le statut de ces « utilisateurs » dans les groupements reste très difficile à qualifier. Nombreux sont les promoteurs à souligner l’incapacité de la plupart des exploitants potentiels à s’engager sur un horizon aussi lointain. Ce qui ne les empêche pas d’entretenir une course de vitesse pour le sourcing des utilisateurs : à qui ira chercher les exploitants les plus innovants, les plus attractifs ou les plus ancrés dans le territoire !

Face à cela, trois hypothèses sont possibles :

> Première possibilité, ces acteurs ont une stratégie d’investisseurs et des reins suffisamment solides pour l’être. Ils utilisent les appels à projets pour se positionner sur du foncier attractif. Leur capacité à se projeter dans l’exploitation et à mettre en récit les usages qu’ils suscitent leur permet de négocier avec les promoteurs des parcelles à des prix avantageux.

> Deuxième option, ils interviennent davantage comme des AMO centrés sur la maitrise d’usage. Jouant sur leur expérience, ils accompagnent les promoteurs dans le montage de ces objets programmatiques hybrides : agriculture urbaine, fab lab, espaces de coworking et autres tiers lieux culturels…

> Troisième hypothèse, ils s’associent pro bono au projet en apportant leur réputation, leurs concepts innovants, leur expertise, leur ancrage territorial. Mais, en l’absence de contrepartie, l’engagement risque d’être très léger. En témoigne la multiplication des lettres d’intérêts : ça n’engage personne, mais tout le monde y trouve son intérêt.

Dans les faits, probablement que ces trois possibilités coexistent voire s’imbriquent au sein des groupements. Elles posent néanmoins la question des conditions à réunir pour garantir la bonne prise en compte de cette maîtrise d’usage !

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Retrouvez aussi les autres billets de cette série consacrée au retour d’expérience sur Inventons la Métropole :

0. Inventons la Métropole vu par ses participants : toujours autant d’enthousiasme, et de plus en plus de questions !

  1. Inventons la Métropole : quand les réinventer changent d’échelle

2. Le partage des rôles : un fonctionnement collaboratif… à géométrie variable !

3. La programmation : quand la chasse au concept devient programmation

4. La « carte blanche » IMGP : cinquante nuances de gris

5. Appel à projets urbains cherche modèle(s) économique(s)

6. Et maintenant ? 8 propositions pour réinventer les appels à projets

La présentation des résultats du retour d’expérience est accessible en ligne ICI et les données du questionnaire sont disponibles en open-source LA.