De la Ligue du Lol aux Inrocks : une panique morale ?

Olivier Mialet
Jul 8 · 4 min read

Pour avoir simplement appartenu à la Ligue du Lol, plusieurs personnes se sont retrouvées licenciées et soumises elles aussi à un véritable harcèlement sans que des preuves de leurs supposés méfaits aient été apportées.

Plusieurs articles tentent depuis quelque temps de remettre en perspective l’affaire de la Ligue du Lol et de mieux comprendre les arcanes de ce drame du cyber-harcèlement. Cette histoire va-t-elle devenir un nouvel exemple de “panique morale”, selon le terme à la mode ? En tout cas, sans nier bien sûr les souffrances subies par les victimes, ces analyses s’interrogent sur les dérives d’une campagne qui a vu un grand nombre de personnes chassées en quelques jours de leur emploi et subir un naufrage professionnel et social, qui pour certains a eu des conséquences très graves. Et cela, dans une opacité inquiétante, puisque, pour plusieurs d’entre elles, leur véritable mise au ban de leur travail et de la société n’a pas été justifiée par des éléments factuels mais par le simple fait d’avoir appartenu à un groupe privé Facebook, souvent des années avant l’éclatement de l’affaire.

Pour les membres de ce groupe qui ont commis des délits, c’est à la justice de les mettre individuellement en cause et à leurs employeurs de fournir des preuves des agissements à l’origine de leur licenciement, et pas à la meute des twittos de déverser sa haine en boucle.

Cette affaire démontre une fois de plus les dangers des réseaux sociaux, de plus en plus manifestes, comme en témoignent les tentatives juridiques en cours pour lutter contre la haine en ligne. Il faut bien reconnaître que des membres de la Ligue du Lol jouent certainement le rôle de d’arroseurs arrosé puisqu’ils ont été au cœur de l’effervescence provoquée par l’apparition des médias révolutionnaires types Facebook et Twitter, et que certains d’entre eux en ont vraiment abusé.

Mais pour ma part, ancien journaliste aux Inrocks, je voudrais simplement témoigner en faveur de deux ex-salariés de ce journal, avec lesquels j’ai travaillé pendant des années : David Doucet, rédacteur en chef, et François-Luc Doyez, son adjoint. Tous deux ont été virés en trois jours pour des faits supposés commis bien avant leur arrivée au journal et se sont retrouvés soudain au cœur d’un maelstrom d’injures et de menaces. Pour aggraver leur cas, une série d’articles à charge sur le fonctionnement de la rédaction est parue dans plusieurs médias (Médiapart, Rue 89, Le Monde… ). Ces articles se ressemblaient étrangement et ressassaient des témoignages souvent anonymes qui répétaient les mêmes rumeurs.

Je n’ai pas connaissance des éventuels agissements que mes deux collègues ont pu commettre dans le passé. Je peux seulement témoigner qu’après quinze ans passés dans ce journal, je ne me reconnais absolument pas dans le portrait dressé par ces articles qui renvoient l’image d’un univers uniquement toxique. Comme dans toute rédaction et toute entreprise, il y avait des ambitions et des jalousies, des inimitiés et des luttes pour les places, mais rien qui ressemble à « l’atmosphère suffocante » évoquée par Rue89 qu’aurait instaurée David et son « boy’s club » ou une « ambiance de harcèlement généralisé » comme on le trouve carrément écrit sur Wikipédia. Il y a eu des clashs et des vannes lourdingues aux Inrocks bien avant l’arrivée de David et François-Luc.

Ces articles, parus pourtant dans des titres qui se flattent de leur rectitude déontologique, sont des exemples parfaits de mauvais journalisme, amalgamant ragots et rumeurs et détournant des faits au profit d’une logique de suspicion systématique, qui frise la paranoïa. Ainsi certains témoignages évoquent des « intrusions » malfaisantes sur leurs ordinateurs, alors que faute de matériel suffisant, les stagiaires aux Inrocks devaient travailler sur les ordinateurs des salariés absents. On atteint aussi au grotesque avec la description du « mur des hommes » censée dénoncer le masculinisme de la rédaction, alors qu’il s’agissait de photos potaches accrochées à un mur représentant des membres du journal dans des situations humoristiques. Pas de quoi fouetter un chat ou publier une tribune dans Médiapart.


François-Luc Doyez, véritable workaholic, était bien trop obsédé par son job pour harceler qui que ce soit, mais cela n’a pas empêché son nom d’apparaître dans la presse et de rendre évidemment kafkaïenne sa position sur le marché de l’emploi. David Doucet était lui aussi passionné par son travail. Ambitieux et compétent, ce qui n’avait pas échappé à la direction et lui avait valu une promotion rapide, propice aux jalousies, il a pu rentrer en conflit avec des collègues, ce qui arrive inévitablement dans toutes les entreprises, surtout du type des Inrocks, marqué par des années de gestion rock’n’roll, et où n’existait pas réellement de politique de ressources humaines. Mais ces banals conflits de travail méritaient-ils un licenciement, surtout quand celui-ci allait immanquablement déclencher un harcèlement XXL sur les réseaux sociaux ?

David Doucet et François-Luc Doyez ont été les victimes émissaires de cette panique morale qui a amené la direction des Inrocks à choisir de se débarrasser subitement d’eux pour ne pas détériorer l’image du journal, déjà dégradée du fait de choix malheureux. Ils payent malgré eux les difficultés d’un titre fragilisé par la crise de la presse et ses propres erreurs rédactionnelles (comme par exemple la une sur Bertrand Cantat, à laquelle s’étaient pourtant vainement opposés David Doucet et François-Luc Doyez). Pour ne pas aggraver cette mauvaise (e-)réputation, ses dirigeants ont choisi de céder face au raz-de-marée de Twitter et consorts.

Toutes proportions gardées, le sort réservé à ces deux éphémères membres de la Ligue du Lol fait évoquer irrésistiblement le roman de Milan Kundera, La Plaisanterie, le drame d’un étudiant dans la Tchécoslovaquie stalinienne dont la vie est ravagée à la suite d’un canular envers une condisciple naïve, et qui voit ses proches se détourner de lui, par opportunisme ou aveuglement idéologique. La toute-puissance des réseaux sociaux nous pousserait-elle vers un totalitarisme 2.0 ?

Olivier Mialet