Les profs

Je dis “les profs” mais c’est par pure commodité. En fait, pas tous les profs, mais ceux dont il va être question.

Des profs malheureux pour cause de réforme ?

Les profs deviendraient plus agressifs, et ce depuis la réforme du collège. L’explication est tentante, mais ce n’est pas tout à fait ça.

Cette agressivité s’exprime depuis des années. Elle est probablement dans l’ADN des profs (de ces profs). Certainement parce que, comme le dit Michel Foucault, l’enseignant exerce un pouvoir (cf. son entretien avec Jacques Chancel dans Radioscopie et retranscrit dans Dits et Écrits). Ce pouvoir s’exerce sur les élèves, mais à force de s’adresser à des élèves, l’enseignant s’adresse à toute personne comme si celle-ci était placée dans un rapport d’infériorité. Pour les nostalgiques de l’estrade, toiser quelqu’un, lui intimer l’ordre de se taire et d’écouter, il y a là comme un habitus indestructible. Il n’est certainement pas étonnant que cet ordre d’écouter s’adresse en particulier à celui qui n’a pas vraiment envie d’écouter. Partant du principe qu’un réseau social est public, les profs ont envie d’interpeller quiconque respire. Ils vous somment d’écouter la parole déplaisante qu’ils ont à vous faire entendre, de prêter un peu d’attention à une haine qui se développe depuis la loi Haby, laquelle s’est renforcée avec celle de Jospin, pour s’exprimer pleinement à l’époque d’Allègre et se déverser à torrent sur la réforme en cours de Najat Vallaud-Belkacem.

Se passionner pour ce que l’on déteste

Les profs n’en finissent plus de s’autoexciter, se répétant à l’envi que les “pédagos” ont pris le pouvoir. En réalité, ils veulent le dire à la terre entière. Ils s’infligent la lecture de gens qu’ils détestent pour mieux (non pas comprendre) mais détester encore. Et surtout le dire ! Si vous n’êtes pas enseignant, imaginez ! C’est comme si vous suiviez des comptes de choses que vous détestez viscéralement. N’importe quel compte ! Et vous le lisez, et relisez et commentez ad nauseam, demandant à ceux qui aiment : “Mais pourquoi aimez-vous ?” Exercice pratique : vous vous faites une liste de comptes se passionnant pour le macramé (en partant du principe que vous exécrez le macramé) et vous battez en brèche allègrement et quotidiennement. Ainsi les profs se répètent entre eux que l’UNSA est ridicule, que les pédagogos sont vraiment débiles, que le CRAP est une merde (joke inside), que Ludovia ceci, que le Café pédagogique cela. Il faut comprendre ces enseignants. Ils sont tellement lassés de cette injonction ministérielle de bienveillance qu’il leur faut exprimer quelque part, à quelqu’un cette malveillance fondamentale qu’ils portent en eux.

Mieux insulter pour débattre

Qui plus est (et cela fait bien 20 fois que je le trouve formulé par des enseignants), la passion de la polémique autorise tout. Fusillade et sodomie (vous croyez avoir mal lu, mais oui…). On est tellement bien derrière son ordinateur et son pseudonyme ! Que le mépris s’exprime !

Ironie mordante, raillerie complaisante, sarcasme fielleux, insultes et menaces. Tout est bon pour porter la virulence du débat à la juste mesure des petits enjeux professoraux, quitte à laisser élèves, parents et autres interlocuteurs de passages complètement ébahis. Si on en vient à dire des horreurs, vous comprenez, c’est que le mal-être trouve là matière à s’exprimer. La haine réticulaire, c’est cathartique. On vous explique que vous êtes un abruti consensuel et mercantile ? C’est de la critique ! Ne le prenez pas pour un jugement personnel. Ce n’est pas de votre faute si vous êtes un abruti. On vous l’explique et vous devriez être reconnaissant.

Ce genre de comportement. Je l’ai vu dans des listes de diffusion, dans des forums. Ça ne fait pas un an, mais dix ans que je le constate. Cependant, avant la caisse de résonance des réseaux sociaux, c’était plus discret. On pouvait haïr plus discrètement. Que faire pour mériter tant de haine ? C’est très simple. Énoncez simplement que vous avez préparé un cours avec votre collègue. Un EPI, par exemple. Ajoutez le mot “pédagogie” et savourez.

Que faire quand un prof s’en prend à vous ?

Si vous êtes la cible de ces professeurs, que faire ? Rien ! Surtout ne dites rien ! On vous explique une, deux, trois fois que vous êtes une raclure de l’humanité avec un raffinement d’euphémismes prudents ? Ne prenez surtout pas la mouche ! Ne vous offusquez pas. Ne dites rien ou cela vous sera reproché sur trois générations. Le prof est rancunier. Il tient un compte de vos propos. Il vous dira alors : “Ah ! le bel esprit qui s’offusque de notre méchanceté ! Voyez comme il est lui-même méchant !” (équivalent de “celui qui dit, c’est celui qui y est”). Et puis ce serait se montrer sourd à toute contradiction. Vous seriez obtus. Et vous ne voudriez pas vous montrer binaire. Admettez que vous avez tort. Soyez bon joueur. Et puis vous ne voudriez faire pas votre chochotte !

Et comme le prof se sent muselé par les journalistes partisans, il est dans une position de résistant qui lui vaut admiration de lui-même. Il a un combat à mener. Il défend des conditions de travail devenues insupportables. Le prof, c’est le prolétaire du XXIe siècle. De surcroît, il est porteur de valeurs républicaines. Il défend le savoir et la rigueur. Les autres naturellement n’ont qu’un objectif. Transformer l’école en fabrique du crétin. Eh oui ! Le prof croit au complot. Il sait que Giscard avait déjà tout prévu (je vous jure que je l’ai lu) et que la ruine de l’école avait été décidée en haut lieu pour mieux favoriser la libéralisation de l’école avec la coopération active de l’OCDE.

Que dire pour conclure ? Rien. Partez, pauvres fous !

C’est ce que j’ai fait.