Notre santé entre les mains des machines

La e-santé, tout le monde en parle, mais est-ce vraiment utile ?

Depuis quelques années, on entend parler de “e-santé”, que ce soit à la télévision, dans les journaux ou encore à la radio.

Ce domaine est trop vaste et la plupart des informations proviennent des entreprises qui développent leurs propres solutions. Dans cet article nous établirons un état des lieux dans un premier temps pour ensuite segmenter les approches en ayant une vision médicale du marché.

Vision schématique de la e-santé en France d’après le rapport fait janvier 2015 par le Conseil de L’Ordre des Médecins *

La m-santé

Tensiomètre connectés

Un tensiomètre est un outil pour mesurer la tension artériel, qui peut se présenter comme appareils au poignet où un brassard huméral.

Le tensiomètre connecté permet d’avoir sur son smartphones les valeurs mesurées à chaque prise tensionnelle dans le but de pouvoir visualiser et analyser les variations sous forme de courbes ou tableaux.

Il faut savoir que tous les tensiomètres ne sont pas calibrés de la même manière. Les médecins de cela, raison pour laquelle jusqu’en 2012 il y avait une liste des autotensiomètres enregistrés dans le cadre de la surveillance du marché faite par l’Agence Nationale de Securité du Médicament (anciennement l’AFSSAPS). Ces variations de calibrage peuvent entraîner de problèmes de sur ou sous-diagnostics dans quelques cas. Il n’y a pas d’étude à ce jour qui prouve que prendre sa tension tous les jours plusieurs fois par jour garantisse une meilleure prise en charge de l’hypertension artérielle.

Balance connectée

De manière similaire aux tensiomètres, les balances connectés permettent d’avoir sur son smartphones directement les valeurs issues de la balance. Du point de vue médical, l’intérêt de prendre son poids et qu’il soit affiché sur son smartphones est très réduite dans le cadre de la prise en charge du surpoids et de l’obésité car si connaître votre poids au quotidien permettait de maigrir, ça se saurait. Pour faire une analogie, on pourrait comparer cela à la Parking App dans la série “Silicon Valley” de HBO.

Glucomètre connecté

Similaire aux deux autres dans le fonctionnement, celui-ci est probablement le plus utile des objets connectés car les patients diabétiques ont besoin de prendre cette mesure plusieurs fois par jour afin d’adapter leurs doses d’insuline. Néanmoins, cette partie de la prise en charge du diabète doit s’intégrer dans un processus plus vaste et compliqué qui est celui de l’observance, l’adaptation thérapeutique et la surveillance des complications du diabète.

Podomètre connecté

Les podomètres connectés sont les premiers objets qui ont pris place dans le marché de la e-santé. Leur valeur clinique pure est nulle. Néanmoins leur utilisation rentre, quoique partiellement, dans un système de médecine préventive.

Pilulier connecté

Les piluliers connectés permettent de prévenir le patient sur la prise de médicaments ainsi qu’informer (si le patient le souhaite) son médecin sur l’observance de ses traitements.

Quelques questions sont néanmoins sans réponse :

La patient est notifié, mais prend-t-il réellement ses médicaments?

Si le patient ne prend pas ses médicaments, quelle est la raison ? Est-ce que le problème d’observance (le fait de prendre les médicaments) est seulement du à un oubli de leur part ?
Par exemple, chez certains patients hypertendus, on donne une famille de médicaments qui s’appellent des béta-bloquants. Ces médicaments entraînent comme effet secondaire une impuissance dans certains cas. Ce type de situations peut entraîner une inobservance du traitement qui n’a aucun rapport avec l’oubli des prises.

Par ailleurs, je ne connais aucune étude validée scientifiquement qui prouve que les patients utilisant ces objets soit plus observants ou tout simplement en meilleur santé qu’avec une approche classique.

Les oxymètres connectés

La mesure quotidienne de l’oxygène dans le sang chez les personnes en bonne santé, ou même chez les patients présentant des maladies respiratoires mais bien équilibrées, n’a aucun intérêt pratique. L’image à droite présente bien la vision médicale sur le sujet.

Les applications pour la gestion du sommeil

Malgré la forte croissance de ces apps, nous ne connaissons pas l’impact réel quant à leur utilisation à long terme par rapport à la qualité du sommeil. Je ne connais aucune étude scientifique prouvant un quelconque avantage de ces applications par rapport à la prise en charge standard.

Si nous devons faire une synthèse par rapport à la m-santé, nous pouvons reprendre les données marketing de Nielsen qui montrent que la plupart de ces objets sont achetés par des jeunes entre 25 et 44 ans, plutôt de statut socio-économoque moyen-haut. C’est pile la tranche d’âge qui est la moins malade, par ailleurs il est probable qu’elle faisait déjà attention à sa santé avant de les acheter. De plus une utilisation aussi courte ne permet aucune analyse comme le dit le sondage “One third of wearable device owners stopped using them within six months”.

En conclusion, leur impact en matière de santé publique reste donc très précaire pour ne pas dire inexistant.

Le Dr Pierre Simon, président de la SFT-ANTEL, a relevé, dans un article publié en mars 2013, que « la plupart des essais analysés jusqu’à la fin 2011 ne montraient pas d’impact significatif de ces technologies mobiles sur la santé des personnes ou le comportement des patients et des professionnels de santé »

La prévention reste néanmoins un problème MAJEUR pour les médecins tout aussi important à titre individuel comme en termes de santé publique. Mais des problèmes beaucoup plus graves comme la dépendance au tabac ou l’alcool ont un impact en santé publique très significativement supérieur au fait de marcher 10000 pas par jour. Les nouvelles technologies ont fait preuve d’échecs récurrents. Prenons l’exemple des applications pour arrêter de fumer” : La Commission Européenne a même crée une application ExSmokers dont voici les derniers commentaires :

Donc prévenir c’est ESSENTIEL. Mais une application pour compter les pas, n’est pas forcément la solution.

Si on reste dans la m-santé mais dans une perspective plus software, en ce qui concerne les applications de santé, une boîte française appelée DMD-post s’est engagée dans la tâche colossale de les analyser. Ils ont démontré que sur les plus de 100000 applications sur l’app-store, il n’y a qu’une poignée d’applications qui sont vraiment utiles du point de vu médical.

La télémédecine

La télémédecine est définie par la possibilité d’avoir un avis médical à distance. Le domaine peut concerner toutes les branches de la médecine, l’orthopédie, la radiologie ou même la psychiatrie.

On peut voir que la demande est réel en constatant le succès de Doctissimo, néanmoins les vrais malades ne sont pas suivis par un site internet mais par un médecin bien réel.

Plusieurs médias en parlent comme étant une solution à la faible démographie médicale. Il est probable que ça soit un élément de réponse mais malheureusement incomplet. Imaginons par exemple une cabine à la pointe de la technologie dans un village en espérant que cette cabine puisse remplacer un médecin traitant qui a pris sa retraite. Un exemple de problème qui peut apparaître : Les bébés et les enfants en bas âge ne peuvent pas utiliser ce type de produit donc que faire? Leur achat, maintien et fonctionnement nécessitent des sommes non négligeable d’argent. Ces sommes d’argent ne serait pas mieux dépensées à former et encourager les nouvelles générations de médecins à s’installer dans ces régions?

Des applications comme myDiabby ou Cardiauvergne sont intéressantes et prometteuses mais il est encore trop tôt pour pouvoir mesurer leurs impacts dans la vie réelle.

Pour vous donner un exemple (et vous sensibiliser un peu à la lecture des études médicales), avec ce dernier projet, l’étude n’a pas de bras contrôle, c’est-à-dire qu’elle ne compare pas l’utilisation de ce dispositif contre le fait de ne pas l’utiliser. Si on ne compare pas, comment pouvons nous savoir si l’on fait mieux ?

Par ailleurs, ils comptaient recruter 2000 patients mais pour l’instant ils n’en n’ont que 558 au bout d’un an. Il faut savoir cependant qu’un nombre insuffisant de patients rend les résultats ininterprétables, c’est la définition de la puissance d’une étude. De plus, la difficulté à trouver des patients traduit le fait que les critères (autonomie par exemple) pour les inclure est strict et que la population qui y répond est rare parmi les patients avec la même maladie. On pourrait en déduire qu’avec une maladie identique (insuffisance cardiaque), il y a des différences de gravité qui entraînent une perte d’autonomie. De plus les patient ne peuvent pas se déplacer pour faire l ‘étude sont les patients qui sont le plus atteint par la maladie, donc la population qui fait l’étude n’est pas représentative de l’ensemble des malades.

Malheureusement, les résultats par voies de conséquences ne pourront pas être extrapolées à l’ensemble des patients ayant la même maladie.

Un autre exemple, apparu dans une étude publiée le 26 mai 2015 dans le Journal of the American Medical Association (très respecté internationalement par les médecins) dont le titre est “Antibiotic Prescribing for Acute Respiratory Infections in Direct-to-Consumer Télé-médicine” (Prescription d’antibiotiques pour infections respiratoires aiguës directement vers les patients dans le cadre de la télé-médecine”), montre une surprescription d’antibiotiques, ce qui pose un problème d’émergence de résistances, qui in fine coûte beaucoup plus cher à la société.

Nous pouvons cependant citer quelques exemples très simples de fonctionnement qui se sont révélés efficaces : c’est le cas de l’intervention par SMS comme soutien au traitement chez les patients asthmatiques, ou pour améliorer l’adhésion au traitement anti-plaquettaire après implantation de stents (service de cardiologie de la Timone AP-HM).

La télé-médecine fait certainement partie du monde vers lequel on se dirige. Elle utilise la m-santé dans un contexte médical pour donner un sens aux variables qu’on mesure. Il est important que cette approche se développe de plus en plus. Cependant, il y a encore des éléments qui doivent s’associer (mais on va venir plus tard) à cette démarche pour pouvoir constituer un ensemble cohérent, pratique, utile et pérenne dans la prise en charge des patients.

La Télésanté

La télé-santé englobe ce dont on a parlé précédemment mais j’y rajoute tout ce qui est forum et associations de patients sur internet.

Il est évident que le succès de ces plate-formes reflète le besoin qui existe parmi la population. Les médecins ont de moins en moins de temps pendant la consultation alors que les pathologies sont complexes non seulement du point de vue organique mais aussi dans l’organisation de vie du patient, comme c’est le cas du diabète par exemple.

Pour la prise en charge des maladies chroniques, adresser le patient à une communauté de malades a toujours été dans les recommandations françaises. Bien évidemment que les nouvelles technologies ont facilité la mise en relations des patients, comme ils l’ont fait avec la population en général. On ne peut qu’encourager ce type de démarches.

De même, l’arrivée des serious games est applaudi par l’ensemble des acteurs de santé.

En ce qui concerne les conseils médicaux en ligne, en tant que professionnel de santé, il est quasiment impossible de ne pas avoir d’appréhension sur la possibilité de soigner un patient à distance. C’est un procédé qui est répandu dans le domaine de la psychiatrie en France comme à l’étranger. Cependant, son utilisation en médecine classique est problématique car examiner une épaule douloureuse, une douleur abdominale, une céphalée ou même une éruption cutanée nécessitent le contact avec le patient.

La e-santé

Tous ses éléments rentrent dans ce que nous appelons la e-santé.

On ne peut pas parler de ce sujet sans que la première question qui nous vienne à l’esprit soit : “À quoi sert d’utiliser tous les éléments antérieurs si mon médecin traitant n’est pas au courant et ne peut pas exploiter ces données ?”

Malheureusement, on le sait tous, c’est très loin d’être le cas. Ceci est expliqué par une myriade de raisons. Le manque de remboursement, des oligopoles sur les logiciels métiers, des médecins limitant le transfert d’information pour garder ce fameux oligopole, le manque d’ergonomie pour le médecin, etc…

Ce problème extrahospitalier a son équivalent à l’intérieur des hôpitaux. À la Pitié Salpêtrière, le logiciel de prise de rendez vous n’est pas le même en fonction de chaque service hospitalier. De même, pour les comptes rendus après une consultation ou une hospitalisation. Il faut donc savoir que lorsque vous venez aux urgences d’un hôpital en disant “Vous avez tout mon dossier ?” que la réponse sera négative la plupart du temps. On a, dans le meilleur des cas, une partie du dossier mais certainement pas tout.

Il est donc illusoire de penser qu’en 2015 nous puissions parler de Big Data dans la santé en France. Si on avait de la donnée un peu exploitable, on aurait déjà fait de grands progrès.

Il serait cependant maladroit de ma part de dire que les services informatiques hospitaliers ne font pas de leurs mieux pour assurer un bon fonctionnement général de ces outils. Pour leur défense, le maintien de ces logiciels nécessiterait peut-être quelques jours par an et par logiciel. Pour un hôpital, cela représente un grand problème au niveau de l’organisation.

Conclusion

La e-santé est donc un terrain encore vierge malgré tous les acteurs déjà en place. Cet article doit être interprété comme une ode à l’innovation, il reste encore tout à faire !
Si vous aimez cet article nous écrirons un prochain sur les différentes pistes qui se développent en ce moment sur la médecine de précision, qui est vraiment le saint graal de la technologie médicale.

Comme petit aperçu de cette évolution je vous partage les projets sur lesquels nous travaillons en ce moment dans Bress Healthcare, société créée dans le cadre d’une volonté d’unir des compétences médicales à celles de “Tech Engineer”. Le but est de pouvoir répondre aux attentes quotidiennes des médecins à l’aide des nouvelles technologies. Bress Healthcare mise tout sur la synergie entre les nouvelles technologies et médecins afin d’augmenter très significativement la qualité de la prise en charge des patients.

Nos différents projets suivent une même vision dictée par le constat que l’interaction entre médecins et nouvelles technologies ne peut être que bénéfique pour le système de soins dans sa globalité.

Notre première application est Stare Lab : la première application numérique francophone pour la rééducation orthoptique des vergences. Elle a été développée en collaboration avec orthoptiste, Marc Fauveau, qui a notamment écris un article d’une vingtaine de chapitres pour expliquer l’intérêt de la rééducation des vergences et de l’outil Stare Lab.

Notre prochain projet est une application intelligente de télé-expertise médicale appelée Igakoo (médecine en japonais), qui permettra aux différents médecins de demander un avis au centres nationaux de référence sur plusieurs maladies de manière sécurisée, pratique et ergonomique. La création de cette plate-forme nous donnera un savoir faire par rapport à l’obtention et l’analyse des données médicales. Nous pourrons ensuite développer encore plus ce savoir faire dans un projet beaucoup plus vaste d’algorithmie médicale. Ce projet constituera un système global, intelligent et évolutif d’aide à la prise en charge en suivant les dernières recommandations française sur le suivi des patients.

Il est néanmoins important de retenir un concept, le but n’est pas de hacker le savoir médical, ce qui est illusoire pour l’instant, mais de travailler en synergie avec ce dernier. Il restera néanmoins essentiel de ne pas se soumettre à la rigidité du système.

A propos des auteurs

Juan :

Interne en médecine générale dans la faculté de médecine Paris Descartes. Actuellement en cours de préparation de sa thèse de médecine qui traite la réalisation d’un algorithme décisionnel en ligne. Très intéressé par les nouvelles technologies, Juan a développé un moteur de recherche pour la consultation de médecine générale appelé Tools&Docs qu’il a déjà présenté à trois Congrès de Médecine. Juan et l’équipe Bress se sont rencontrés en Mars 2015, suite à un coup de foudre au niveau de leurs visions et de leurs stratégie, Juan a rejoint l’équipe en tant que co-fondateur.

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Lou Husson :

Lou est cofondateur de Bress Healthcare

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Lexique

Le bien-être : Tout ce qui contribue à la transformation numérique du système de santé voire au-delà du seul secteur santé, le médico-social.Si on veut simplifier les champs d’activité dans le cadre du bien-être ça peut se résumer au sommeil, l’alimentation et le sport principalement.

Santé : La définition de l’OMS (qui veut tout et rien dire), la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité.

La m-santé : Concerne les objets connectés et capteurs intelligents ainsi que les applications en rapport avec la santé et le bien être. Quelques exemples d’objets connectés sont par exemple les tensiomètres, glucomètres et balances connectées. Des nouveaux objets font apparition comme des capteurs urinaires , (cf. Scanadu) et des capteurs sanguins mais qui n’ont pas été encore approuvées par la FDA (Food and Drug Administration, organisme qui se charge de valider médicalement les nouvelles procédures ou objets en rapport avec la santé).

La télé-médecine : La télé-médecine est l’ensemble des moyens permettant de suivre le patient à distance que ça soit chez eux ou dans des cabines relativement sophistiquées
Ces 2 dernières définitions rentrent dans la télésanté où on rajoute les différents services en ligne comme les communautés de patients, réseaux sociaux, serious games…
Tous ces derniers éléments restent détachées d’un processus médical pur mais restent tout aussi importants pour la prise en charge globale des patients.
Finalement, la e-santé regroupe tous les définitions précédentes plus les dossiers médicaux électroniques, les systèmes d’information et la robotique appliquée à la médecine
Il faut savoir que ces définitions sont relativement arbitraires. Par exemple, la CNIL considère comme une donnée de santé toute information qui peut être utilisé par un médecin pour faire une décision médicale. Ce qui concerne donc toutes les informations (même le poids) car en soi un poids sans un contexte ne veut rien dire de point de vue médical mais ça ne veut pas dire que ce n’est pas une variable qui peut rentrer en compte lors d’une décision médicale.

La définition de “serious game” pour ceux d’entre vous qui ne la connaissent pas est le fait de pouvoir jouer à un jeu et en même temps apprendre quelque chose concernant une maladie. Un exemple est ce jeu. Il y en a un millier sur internet.

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