Analytique du Pouvoir, de la liberté et de la domination : Hommage à Edward Snowden.


(Les photos sont issues du dernier numéro de wired. http://www.wired.com/2014/08/edward-snowden/. Cet article est une reflexion théorico-critique à la lecture de l’interview de celui qui peut être considéré comme le Nelson Mandela du XXIème siècle)

Histoire, Philosophie, Sciences politique, Droit, Sociologie, Psychanalyse, Anthropologie, Info-communication et même Informatique, j’ai parcouru les labyrinthes des bibliothèques pour répondre à une douloureuse problématique. Qu’est-ce que le pouvoir ? Comment devient-il juste ou injuste? Pourquoi son absurdité est-elle intolérable ? Pourquoi suis-je si réfractaire à la domination, aux cliques, aux mafias ? A l’aube de mes 40 ans, alors que je sens ma respiration se poser, retrouver le calme, j’ai une subite envie de résumer 20 ans de lecture en un post de blog, 2 ou 3 feuillets à peine, si ça peut faire gagner du temps à certain. L’indécence des puissants pillant et s’accaparant les ressources nationales, les compromissions locales, les arrangements administratifs, les sous-entendus d’épiciers. En face, l’inutilité de nos exclamations numériques ou domestiques révélant la disparition de l’espace public comme mode de gouvernance normatif.

A la base : De l’analytique de l’action à l’équation du pouvoir

Le pouvoir ai-je dit ? Il faut commencer par la base. Qu’est-ce qu’une action ? C’est la mise en forme d’une matière, d’une énergie ou d’une information. J’entends par mise en forme tout changement d’un des états de la chose. Cette mise en forme passe par l‘investissement de son capital travail (à un certain niveau de compétence) sur un capital matériel (une ressource), compétence très souvent magnifiée par des outils. Il s’agit donc d’investir son travail (son corps en action) coefficienté par son savoir (compétence) selon un but que son désir a fixé (dans son système imaginaire) en dépassant les contraintes contextuelles (humaines ou naturelles). On est donc une certaine capacité (corps+savoirs) en mouvement (but) dans un contexte. La philosophie classique avait définit la liberté comme la possibilité pour un individu d’exécuter ses actions en totale autonomie (en pleine possession de ses capacités sans contraintes). Le fermier de Locke perdu dans ses terres sauvages. Or cet individu n’existe que très rarement mais cette liberté perdue est une clés d’entrée pour comprendre le pouvoir.

Le pouvoir…c’est toute action qui a pour objet une ressource, une énergie ou une information déjà impliquée dans une autre action. En somme, une action de pouvoir, c’est une action qui vise à affecter les conditions de possibilités d’une autre action car elle agit sur les ressources (au sens large de matière, d’outil mais aussi de savoir et d’accès) dont la première à besoin. Une action sur une action. Une action au carré. Foucault. En effet, l’individu est rarement totalement autonome (même si on peut parfaitement l’imaginer). Dans le meilleur des cas, il est en dépendance dans l’accès aux ressources et aux outils en concurrence avec d’autres individus qui exercent par cette dépendance même ce qu’on appelle le pouvoir. Mais le plus souvent, il est en dépendance parce qu’il n’accède pas aux informations et aux savoirs qui lui permettent d’être en pleine capacité de faire son action. Et dans le pire, il est physiquement empêché de faire son action par la force des autres. Le pouvoir, c’est l’action d’individus qui souhaitent déterminer les conditions d’accès aux ressources nécessaires à une autre action pour en faire commerce. Il existe donc des systèmes d’actions et parmi eux des systèmes qui prennent pour objet d’autres systèmes…ce sont les systèmes de pouvoir.

Mais pourquoi y a-t-il des actions de pouvoirs ? Pour la division du travail. La coordination est par nature une action de pouvoir. Puis spécialisation, institutionnalisation et décrochage. Quelques milliers d’années plus tard, on a l’énorme machin là, juste là. La société. Pour augmenter notre puissance et donc diminuer notre incertitude face à l’irrémédiable, nous avons fabriqué des dispositifs de pouvoir de plus en plus complexes et enchevêtrés dans des macro-systèmes techniques au point que leur lisibilité en est devenue difficile mais pas impossible. Pas impossible, si vous adoptez une approche analytique. Mais si l’on quitte l’approche analytique pour être plus empirique. J’appellerais gouvernance les modes et les techniques d’actions de pouvoir qu’exerce un groupe individus sur d’autres. Il y a :

  1. la gouvernance stratégique qui assure l’économie de l’accès aux ressources, l’accumulation du capital et sa redistribution dans les “places de marchés”. L’individu non autonome par essence doit faire commerce, le couple, la tribus, le fief, le village sont des systèmes d’échanges dans un rapport offre/demande plus ou moins régulé (voire 4.). Pendant des siècles, ces marchés étaient totalement auto-régulés donc victime du rapport de force brut. Mais les marchés auto-régulés sont sujet au vol, c’est à dire à l’échange à perte de ses biens (razzia, vol, escroquerie, rapport dominant, etc.). On a vu donc formaliser l’espace des échanges par un ordre tiers, l’instance juridico-normative.
  2. la gouvernance cognitive qui assure l’économie des savoirs et des compétences. Le travail est une mise en forme par des process informés. Savoir identifier, savoir agir, savoir planifier, c’est souvent ça que l’on appelle action. L’apprentissage peut être empirique ou transmis par des institutions de savoirs ayant accumulé (perfectionné?) la connaissance (école, maître, compagnons, etc). L’individu pousse comme un arbre de la connaissance plus ou moins harmonieux dans une économie de la connaissance.
  3. la gouvernance imaginative ou symbolique chargée de faire rêver le sujet désirant pour déterminer ses buts d’action. Elle agit sur l’information que le sujet reçoit pour produire des représentations de rapports imaginaires aux conditions réelles d’existences (Althusser). Il existe dans tout collectif, des Appareils Idéologiques en charge d’engager l’individu dans des virtualités imaginaires (Spectacle, Religion, Identité sociale…) aux travers de rituels et de cérémonies qui forment la base de l’économie symbolique.
  4. Pour des questions de régulation, il y a donc eu très tôt le développement d’une gouvernance juridico normative qui institue les règles du bien et du mal, du licite et de l’illicite en se couplant à une puissance disproportionnée pour assurer son efficace. Car dans tous les rapports de pouvoir, il y a le rapport de puissance, c’est à dire l’usage de la force comme contrainte. Ne soyons pas dupe, derrière chaque échange il y a l’ordre de la violence. L’échange inégale de domination. L’histoire de l’humanité est la longue concentration de la force dans une institution unique et totalitaire qui finira par s’appeler l’Etat comme tiers absolu de toute nos actions. Un Etat total qui est le tiers de tout nos échanges, de toute nos productions voire de tout nos désirs. Essentiellement absolu et (donc) pacificateur. En assurant un monopole total de la force dans les sociétés modernes, il a même acquis le pouvoir absolu sur toutes les ressources d’une nation. La Révolution Républicaine, c’est l’extension du statut du serf à l’échelle de la totalité de la population.

Mais je dois être clair sur ma position. Le pouvoir est l’essence de l’homme. Son origine et sa condition de possibilité. Il est aussi absurde de dire “lutter contre le pouvoir et pour le liberté” que de lutter contre l’oxygène pour plus de desserts à la cantine. Le pouvoir est la condition de possibilité de toute existence.

  1. Une des plus nobles mission, dans cette société, est de transmettre ses savoirs et ses compétences à autrui. C’est bien exercer (à plein temps pendant prés des 25 premières années de vie d’un occidental) du pouvoir sur une génération que de la rendre dépendante à vos condition de transmission du savoir et du pouvoir. Nous sommes père, je suis prof, ami et parfois peut être même mentor (à mes dépends, ce post en est l’incarnation). Nous sommes entrée dans une société de la connaissance où l’accès au savoir est aujourd’hui immense. Partout l’économie de la connaissance est un enjeu politique majeur des sociétés et de nombreuses initiatives (Open Access, MOOC Open Source) montrent l’immense possibilité d’empowerment des habitants de cette planète.
  2. La reconnaissance de l’individu en sujet et l’affection qu’on lui porte est la seul économie symbolique capable de transformer un corps organique en sujet désirant autre qu’un être primitif recroquevillé dans une forêt. Parent, amis, manager, leader spirituel et moral interpelle l’individu dans des systèmes poétiques et imaginaires où il est pris à rêver d’une vie autre, plus “belle”, ayant plus de “sens”, ayant plus de forme. Alors les communautés humaines parent se monde de millions de couleurs, d’architectures splendides, d’oeuvres délirantes. On se prend à rêver en regardant les étoiles, à plonger dans les océans, à aimer ce visage souriant.
  3. Comme architecture d’optimisation des rapports offres et demandes, le marché a permis à un accès mondialisé des ressources dans un temps quasi instantané. Nous vivons dans une capacité de production et de consommation surhumaine qui ne cesse de croitre depuis plus de 600 ans. Et on s’accorde à dire qu’avec une approche plus durable et responsable, l’utopie d’une planète sans famine est aujpurd’hui réalisable.
  4. Enfin, les Etats, notamment démocratique, ont, par le monopole de la force, réussi à pacifier les sociétés jusqu’à une marge de délinquance infime (en France vous avait 0,00001% de périr sous les coups de quelqu’un et 0,005% de subir la moindre agression. Et 1/3 d’entre eux seront jugés et punis). Nous vivons dans des sociétés où la violence et la rapine ont totalement disparu. Une vie peut et se déploie normalement sans craindre pour sa vie ni ses biens. Si ces chiffres vous surprennent, regardez autours de vous au lieu de regarder la TV.

Le pouvoir n’est donc pas cette substance essentiellement maléfique comme trop souvent la pensée (où plutôt sa vulgate bobo) marxiste et anarchiste, dans un romantisme naif, nous l’a dépeint. Il y a plus de 2400 ans Aristote, dans son Ethique à Nicomaque, avait pourtant été clair : c’est son absence ou son excès qui forment le malheur des hommes.


De la liberté dans un système total.

Face au profond désir de liberté (car le pouvoir génère un paradoxe : la dépendance donc l’incertitude face à l’arbitraire), quand l’on se sent parfois excessivement contraint, on peut redessiner factuellement le quadrilatère de gouvernance qui nous domine et par là les possibilités de désaliénation :

  • Pourquoi ai-je ce but, comment l’ai-je acquis? La construction de soi comme sujet pensant est le fondement de la liberté. Personne ne peut m’empêcher de me libérer de mes chaînes idéologiques. Pour autant le processus de décolonisation de soi est sans aucun doute le plus puissant et le plus difficile processus de désaliénation. Combien sont devenus riches sans jamais s’affranchir de leur état d’esclave. Par qu’elle processus, je deviens la source de ma propre subjectivité, l’inventeur de mon propre sujet. Combien sommes nous à pouvoir lire Nieztche ou Foucault ? Combien sommes-nous capables de résister à la guerre normative que vos maîtres ne manqueront pas d’exercer sur vous ? Au passage d’une plantation à une autre, d’un maître pour un autre ?
  • Qui a les ressources dont j’ai besoin pour faire cette séries d’action ? Notre liberté est fondamentalement mesurable à l’étendue de ma propriété dans les moyens de subsistance et parmi ceux-ci des moyens de production. Pour faire telle ou telle action, pour vivre ma vie qu’est-ce que j’ai en ma possession. Mon corps coefficienté par mes compétences, mes outils de production, mes ressources capitalisées. On le voit pour la très grande majorité des humains sur terre, c’est l’investissement primal dans le corps coefficienté par les compétences qui est la base d’une désaliénation matérielle dans le marché de la force de travail. (je renvoie pour une réflexion plus approfondie à https://medium.com/economy-of-happiness/equation-fondamentale-du-bonheur-685c7556b449)
  • Quelles compétences me sont nécessaires ? Il y a deux façons d’apprendre. Par le processus d’essais/erreurs qui fonde l’apprentissage par expérience. Long, inefficace, fragile et limité. Ou l’apprentissage par imitation qui fondent l’organisation pédagogique de toute l’espèce humaine. Fort heureusement, dans un système où nos maîtres se font la guerre dans une compétition acharnée, ils ont abolit l’esclavage (d’abord en occident à la fin du XIXèmes siècles puis dans le reste des colonies à la moitié du XXième siècles) au profit d’un processus d’empowerment des ressources humaines pour former des organisations compétitives. La soumission au système nous permet aujourd’hui de profiter d’un processus d’apprentissage relativement étendu (excepté aux savoirs des maîtres qui eux sont jalousement gardé dans des bunkers de connaissances que l’on appelle les grandes écoles). Mais qu’on ne se trompe pas, le processus pédagogique est indiscutablement lié à un processus d’endoctrinement et d’aliénation du sujet à l’idéologie dominante. L’empowerment cognitive n’est accepté que dans un processus de destruction de la liberté critique par l’apprentissage de l’ordre, de la soumissions aux maîtres dans des institutions carcérales hiérarchisées en strates pour favoriser l’élimination précoce des profils rebels.
  • Ai-je le droit (au sens large) de le faire, que me coûterait de le faire quand même ? Voilà le rapport à la puissance pure. La force publique capable de vous priver de vos droits, de vos biens, de vos libertés et parfois de votre vie. En cela, dans toute les sociétés et les sociétés démocratiques n’y font pas exception, la puissance du maître est totale. En dernier instance, la structure juridico policière est l’instance absolue, indiscutable et indiscutée. 600 notables issus de la grande bourgeoisie, mâles, propriétaires et issus essentiellement du 3ème âge conservateur. 600 purs produits de la classe dirigeantes se rassemble pour édicter les règles de la nation. Il use ensuite d’une machine possédant le monopole de la puissance absolu qui ne supporte aucun écart. La liberté, c’est ce qui reste de 200 (voire 2500 ans) ans d’interdictions et d’obligations.

La liberté n’est qu’un mot creux si on ne le remplit pas d’une liberté effective. Cette liberté effective est une longue construction, continue précaire. La liberté n’est pas un but à atteindre mais une tension ininterrompue dans un rapport de force où même son corps peut être l’objet d’une convoitise. La liberté n’est pas non plus une chose naturelle. Appareils Idéologiques en tout genre qui bombardent en continue nos cerveaux, dépendance matérielle absolu dans les sociétés de consommation où nous passons de servage temporaire en servage temporaire, discrimination dans l’accès au savoir, pouvoir et contrôle absolu de l’Etat. On doit bien réaliser que la liberté ressemble plus à la paquerrette du Sahara qu’à l’Amazonie. Qu’elle est une chose bien rare et fragile qu’on arrache, pour les plus forts d’entre nous, au prix de plusieurs décennies de travail. Je crois avoir croisé autant d’hommes et de femmes libres qu’on aurait croisé d’affranchis à New York en 1844.

Pour autan, s’il existe un quadrilataire de la gouvernance, il peut dans son fonctionnement atteindre un seuil de domination hégémonique (que l’on qualifie à tort de “système totalitaire” vu que tout système étatique moderne est totalitaire). Ce seuil de domination hégémonique (ou “système totalitaire” ou encore “système fasciste” selon les latitudes) est atteint quand les 4 modalités de gouvernance ne souffre plus d’aucune altérité à la volonté de la faction la plus puissante. Hégémonie idéologique d’une pensée voulant devenir unique, domination policière sans contrôle par des règles partagée par tous, possibilité d’un dénuement totale dans l’accès aux ressources et abrutissement total dans la réductions des compétences d’un groupe de sujets sont les points limites de l’humanité dans un environnement hégémonique (c’est à dire de non dépendance)…l’explicitation historique est ici superflue. Partout où la force publique n’est plus contrôlée par des règles sociales si ce n’est l’obéissance à la faction dominante, partout où l’accès et la distribution du savoir sert l’installation de l’asservissement et l’obéissance à l’ordre établit, partout où les règles de l’accès aux ressources naturelles, au travail sur ces ressources et aux échanges du produit de son travail est injuste (au sens de John Rawls et de sa théorie de la justice), partout où l’idéologie des religions, du marketing et du consumérisme atteignent un intégrisme violent qui poussent à la destruction et à l’éradication des autres représentation du monde, nous avons franchit les limites du seuil de domination hégémonique.

La question de la domination (où d’hégémonie chez Gramsci) est sans aucun doute le pont de flexion d’un système national devenu essentiellement totalitaire. C’est à dire une action tellement contrainte par le quadrilatère de gouvernance qu’elle n’est plus une action, elle est nécessaire. La domination c’est le point limite du pouvoir, c’est la réduction à néant de l’autodetermina de l’action d’autrui. Elle en devient nécessaire voire mécanique. Mais inévitablement, l’aboutissement de la domination mène nécessairement à sa disparition soit par la disparition des dominés soit par la disparition des dominants. J’appelle donc syndrome de Rethondes toute victoire qui tente de réduire le vaincu à une situation indigne (« Vae Victis » : Malheur au vaincu) sans pour autant le réduire à l’impuissance.

  • Parce que toute personne a une frontière en dessous de laquelle la vie n’est pas digne d’être vécu,
  • Parce que tout personne a fondamentalement le désir de vivre pleinement les formes de son être,

Pousser l’individu à l’insupportable le retranche dans une zone grise où il puisera le repos, la stratégie et une force surhumaine pour assurer sa victoire ou mourir. Or la mort retire au vainqueur l’élément essentiel de sa victoire, le vaincu. Ainsi le syndrome de Rethondes nous enseigne qu’il n’y a pas de victoire qui ne rende sa dignité au vaincu.

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