Ni tradi ni techno, que nous réserve l’école vivante ?

Pourquoi il faut parler de cette approche différente de l’apprentissage centrée sur le vivant.

Crédits photo : School Trotters

Il y a l’éducation branchée, qui tient au bout d’un fil : celui de la technologie. On l’appelle la Edtech. Puis il y a l’éducation débranchée, celle qui n’utilise pas la technologie mais les bons vieux cahiers, tableau noir et manuels vétustes. D’un côté, une façon d’apprendre moderne et tendance. De l’autre, un système traditionnel défaillant. Et s’il y avait une autre façon d’apprendre, échappant à cette opposition binaire ?

Une autre éducation est possible

Oubliés des médias, des milliers d’enseignants appliquent des méthodes d’apprentissage qui permettent à l’enfant d’épanouir tous ses potentiels. Ce courant pourrait être baptisé « éducation vivante » — parce qu’il puise dans les racines du vivant.

La mission de cette pédagogie ? Guider l’enfant pour qu’il épanouisse tous les pans de son être : son agilité, sa créativité, son esprit critique, son empathie. Il ne s’agit pas de se contenter de remplir son jeune cerveau de contenus académiques mais bien de considérer l’élève comme un être entier qui aspire à l’équilibre.

Cette approche se fonde sur la croyance qu’il existe plusieurs types d’intelligences et qu’il faut toutes les stimuler pendant l’enfance. Howard Gardner, psychologue à Harvard, en a dénombré neuf [1]: l’intelligence linguistique, logico-mathématique, spatiale, interpersonnelle (la capacité à entrer en relation avec autrui), intra-personnelle (la représentation de soi), corporelle-kynesthésique (le mouvement), musicale, naturaliste (la connaissance du vivant) et existentielle (capacité à se questionner sur le sens et l’origine des choses). Il s’agit alors de créer un espace d’apprentissage suffisamment riche pour stimuler toutes ces intelligences.

L’éducation vivante : recette facile

Concrètement, à quoi ressemble une école vivante ? A un environnement stimulant. On l’obtient en mélangeant plusieurs ingrédients :

  • La nature : l’espace de l’émerveillement et de la relation
Soin quotidien du potager de l’école, Guanacaste, Costa Rica — School Trotters

Quoi de plus fourmillant que le vivant lui-même ? Dans son essai Last child in the woods,[2] l’écrivain américain Richard Louv alarme ses contemporains sur la nécessité absolue de reconnecter les enfants à la nature. Il invente le concept de « nature deficit disorder », le trouble lié au manque de nature. En l’espace d’une génération, les enfants sont rentrés dans les maisons.

« Les jeux vidéo ont attirés les enfants à l’intérieur, mais ce qui les pousse à l’intérieur c’est la peur de leurs parents : de la circulation, certainement, mais aussi de l’enlèvement et de la maltraitance- du danger de l’inconnu. Ce qui est intéressant, parce que si l’on considère seulement les Etats-Unis, le nombre d’enlèvements par des inconnus a diminué de manière constante ces vingt dernières années. Je ne dis pas qu’il n’y a aucun risque dehors — il y en a, même dans la nature. Mais c’est un petit risque. Et les enfants ont besoin d’un peu de risque. »

Richard Louv, “Richard Louv: Let them climb trees”, The Guardian, 5 juin 2010[3]

Le problème, c’est qu’en arrêtant de grimper aux arbres, les enfants cessent de sentir, toucher, écouter, goûter… Il ne reste que le visuel, face aux écrans. La nature c’est l’espace de l’émerveillement, la possibilité d’être agile, de dépenser son énergie pour mieux apprendre à se concentrer. « C’est tout un équilibre mental, psychologique et spirituel. » En se connectant à la nature on entre en relation avec le tout dont on fait partie, et avec le sentiment d’appartenance émerge un rapport à soi et à l’autre fondé sur le respect — et l’empathie.

Suggestion : inviter les enfants à sortir à l’air libre dans la nature le plus souvent possible et à cultiver un lien quotidien avec la faune et la flore. Exemple : une sortie hebdomadaire dans un lieu naturel + adopter un animal (en tant que classe) et en prendre soin tour à tour à la maison + faire pousser des plantes selon la saison

  • La communauté pour réapprendre l’empathie
Crédits photo : School Trotters

La communauté, c’est la nature bien sûr, mais aussi le pays, le quartier, l’école. Mélanger les âges et les cultures, c’est permettre aux enfants de se confronter à des façons différentes de penser et de réagir. Se mettre « à la place de l’autre » : en empathie avec elle oui lui.

“L’empathie, c’est l’aptitude à appréhender l’autre comme une version possible de soi, appréhender le paysage intérieur de l’autre sans jamais s’y confondre.” [4]

Omar Zanna, sociologue spécialiste de l’empathie.

Apprendre en communauté c’est se retrouver tour à tour le plus jeune et le plus vieux d’un groupe, oser s’appeler « frère » et « sœur », célébrer les grandes étapes de la vie (la naissance, les premières fois, le vivant et le mort).

Application : mélanger les groupes d’âges chaque semaine pendant 1 à 2 heures (5 ans avec 7 ans, etc.) + faire le jeu des mousquetaires

  • L’implication du corps pour un apprentissage profond et joyeux
Le cirque, une discipline bourrée de vertus pédagogiques!

Puisque les enfants ne sont pas des cerveaux désincarnés, cela ne rime à rien de s’adresser à eux comme tels. L’apprentissage le plus fort et le plus durable est celui qui est vécu comme une expérience : avec la tête et le corps.

La science a donné raison à cette intuition : « l’activité physique stimule plus de vaisseaux sanguins dans le cerveau pour supporter plus de cellules du cerveau » [5] explique James F. Sallis, un enseignant en médecine familiale et santé publique à l’université de California, San Diego.

« Le mouvement active toutes les cellules du cerveau dont les enfants se servent pour apprendre, il réveille le cerveau. »[6]

John Ratey, enseignant en psychiatrie à l’école de Médecine de Harvard.

Par exemple, si l’enfant apprend ses tables de multiplication en sautant à la corde et en chantant — sans pression-, il active le système de récompense qui libère de la dopamine dans son corps. La dopamine lui procure une sensation de plaisir et stimule la mémoire et l’attention ! [7] La place du jeu dans l’éducation vivante est centrale : il invite l’enfant tout entier à découvrir de nouvelles choses, avec plaisir (car il n’y a ni vrai ni faux quand on joue, c’est « pour de faux »).

Investir le corps dans l’apprentissage c’est donc le transformer en expérience joyeuse tout en stimulant le cerveau pour une mémorisation durable…

Suggestion : apprendre les tables de multiplications en cercle : tour à tour un élève saute à la corde — tenue par un élève et l’enseignant-e -au rythme des tables chantées par le reste de la classe + apprendre les graphiques via le jeu du professeur Sreenath + si possible faire des ateliers de cirque !

  • La créativité pour exprimer tous ses possibles
TVS Academy, Inde — School Trotters

La créativité découle des ingrédients précédents et permet à l’enfant d’exprimer ce qu’il a en lui, sous la forme qu’il veut. Si les mots ne sont pas appropriés, ce peut être un dessin, un cri, une danse, un chant, des mouvements…

La nature est un terrain propice à la créativité : construire sa cabane, tresser des marguerites, inventer un monde… Le jeu aussi : on apprend à jouer « avec les règles » et donc à créer dans leur cadre. Le corps est toujours sollicité. Faire des activités manuelles est aussi générateur de calme et de paix intérieure. [8]

Suggestion : chaque jour faire une session de coloriage/ dessin de mandala ou zendala, pendant 15 à 20 minutes, sans bruit ou avec une musique relaxante

  • La pensée critique
Cercle philosophique dans une école indienne visitée par School Trotters

Penser de façon critique c’est penser par soi-même et porter sur le monde un regard indépendant et propre à soi. Pour grandir et devenir une personne responsable de ses actes et capable de comprendre ce qui l’entoure, il est essentiel de développer cette capacité.

« Nous sommes des facilitateurs. Nous ne présentons jamais LA vérité mais UNE vérité parmi d’autres. Nous poussons nos élèves à se demander « mais quelles sont les autres vérités ? » et à interroger le réel. »
Srividya Mouli, directrice d’une école à Hosur, Inde. [9]

Pour qu’émerge la pensée critique, il faut que chaque élève puisse apprendre à se connaître soi-même. Cela, il le fait grâce aux autres ingrédients !

Suggestion : organiser de manière exceptionnelle un cercle philosophique au sein duquel la classe débat d’une question (par exemple du bien fondé des actions de l’héroïne d’une histoire), en nommant un médiateur qui veille au respect de la parole.

L’éducation vivante condamnée au mutisme ?

Si vous n’avez jamais entendu parler d’éducation vivante, c’est normal. Nous avons dû inventer le terme pour désigner une approche de l’apprentissage centrée sur le vivant et sur l’intégralité de l’être de l’apprenant-e.

Quand on fait des recherches sur les réseaux sociaux et les médias, on tombe majoritairement sur deux types d’enseignements : les Edtech et l’enseignement « traditionnel ». Il n’existe pas encore de catégorie autre, sauf celle des « écoles alternatives » qui fait allusion à des établissement hors normes, déviantes, ne souhaitant pas faire partie du système. Google recense environ 43 600 000 résultats “Ecole alternative” contre plus de 1 500 000 000 résultats pour “ed tech”. Or une école peut tout à fait appliquer le programme scolaire officiel en adoptant des moyens plus « vivants », tout en revendiquant son appartenance au système mainstream !

Pourquoi donc ce silence ? D’abord parce que ces écoles ne sont pas des entreprises : elles n’ont pas d’argent à gagner en communiquant — au contraire des start-ups des Edtech. Elles n’ont pas développé les mêmes capacités à médiatiser leurs actions, aussi parce qu’elles protègent avant tout les enfants en leur sein. Enfin parce qu’elles sont plutôt frileuses quant à l’utilisation des technologies…

Ni tradi ni techno : l’éducation vivante ouvre une troisième voie

Sur Internet on trouve une opposition nette entre ces deux types d’enseignement : les Edtech et le système à l’ancienne.

Ces résultats laissent à penser que le choix se porte entre la machine et le papier, la tradition et le digital, alors qu’il existe bel et bien une manière de transmettre qui échappe à ces deux écueils.

L’éducation vivante n’est pas « traditionnelle »

L’enseignement « traditionnel » est l’école telle qu’on se l’imagine. Une salle de classe remplie d’élèves assis sagement devant leurs bureaux individuels, écoutant ou lisant toute la journée des contenus académiques. Ces élèves, Michel Serres les appelle les « Petits Transis » [10]:

« Avant, les enfants écoutaient bien sagement la parole sacrée du maître, considéré comme souverain par les enseignants et par les élèves. Ils se tenaient bien droits sur leur séant et ne bougeaient pas. Silence et prostration. L’espace des salles de classe est pensé et construit de telle sorte que l’attention de tous soit dirigée vers l’estrade, de la multiplicité vers l’un. »

Dans ces écoles, nul mouvement :

« L’espace focalisé de la classe peut être comparé à un train, les passagers, passifs et impuissants, se laissant conduire par celui qui pilote le savoir. »[11]

De nombreuses études scientifiques ont démontré les effets néfastes d’apprendre des contenus académiques trop tôt. Ainsi, une enquête comparait en Allemagne dans les années 1970[12] la qualité de l’apprentissage entre deux groupes d’enfants, le premier sortant d’écoles maternelles centrées sur le jeu, le deuxième d’écoles maternelles centrées sur l’académique. Si les enfants du groupe 2 ont un niveau académique supérieur aux enfants du groupe 1 au début, à partir du CM1 ils obtiennent des résultats académiques inférieurs à ceux des enfants issus de maternelles centrées sur le jeu. On remarque en particulier qu’ils sont moins à l’aise en lecture, mathématiques mais aussi qu’ils maîtrisent moins leurs émotions et leur intelligence sociale.

L’école vivante brise la loi du silence qui pèse sur les Petits Transis en même temps qu’elle donne aux enfants le temps d’apprendre. Libérée de l’obsession du niveau purement académique, elle se concentre sur le développement de tous les potentiels, au rythme de l’enfant. Elle libère aussi l’élève de l’emprisonnement en sortant à l’air libre et en injectant du mouvement dans la salle de classe !

L’école vivante n’est pas technophile

Ni technophobe ! Il s’agit simplement de faire un usage restreint des outils technologiques avant l’âge de 14 ans.

Respecter les cycles de la vie.

D’après Rudolf Steiner [13], fondateur de la pédagogie Waldorf, l’éducation doit respecter et suivre les cycles de vie de l’enfant. Ceux-ci dureraient sept ans. De 0 à 7 ans, l’enfant forme son Moi et apprend à se dissocier du monde. De 7 à 14 ans il développe son imagination et ses émotions — cela correspond à la période de latence qui désigne pour certains psychanalystes l’arrêt du développement sexuel entre 6 et 8 ans. Avant l’âge de 14 ans, les écoles Waldorf (160 aux Etats-Unis, présentes dans plus de 70 pays du monde) n’introduisent pas d’écran dans les classes. La science vient là encore justifier cette théorie issue de l’antrophosophisme, cette philosophie développée par R. Steiner. Des études[14] ont prouvé qu’un usage fréquent d’appareils digitaux chez des adolescents était corrélé au développement de troubles du déficit de l’attention. En outre, la plasticité cérébrale d’un enfant est très élevée : cela veut dire que les expériences qu’il vit vont réorganiser les chemins neuronaux dans son cerveau. Il faut donc respecter ces cycles du développement et prendre le temps d’épanouir les potentiels profondément « humains » de l’enfant avant d’introduire les technologies. Mais ne faut-il pas s’y prendre dès le plus jeune âge pour développer la capacité à maîtriser la technologie ? Pas du tout, répond Alan Eagle, diplômé en informatique de Dartmouth et cadre supérieur à la Communication de Google. Il confirme la simplicité de ces compétences-là :

« C’est super facile. C’est comme apprendre à utiliser du dentifrice. Chez Google et tous les autres, le but est de rendre la technologie tellement facile à utiliser qu’un cerveau mort pourrait le faire. Il n’y a pas de raison que les enfants n’y arrivent pas quand ils grandissent. »[15]

La nouvelle fracture digitale.

Les écoles Waldorf, dites low-tech ou tech-wise ont de plus en plus de succès… auprès de ceux qui travaillent dans le digital ! Une anecdote a fait la une des journaux en 2017 : Bill Gates, ancien PDG de Microsoft et son épouse ont attendu que leurs enfants atteignent l’âge de 14 ans avant de leur offrir un téléphone[16]. Mais il n’est pas le seul : de nombreux cadres de la Silicon Valley choisissent ce type d’écoles pour protéger leurs enfants des écrans. Ceux-là mêmes qui rendent les enfants du monde addicts aux technologies éloignent leur progéniture du digital… La « fracture digitale » divisait auparavant les foyers riches dotés d’ordinateurs et de téléphones portables de ceux qui n’en avaient pas les moyens. Aujourd’hui ces mêmes parents aisés, instruits et fins connaisseurs des technologies et de leurs effets inscrivent leurs enfants dans des écoles low tech. Les parents moins instruits sont moins au courant des dangers des technologies, et leurs revenus ne leur laissent dans tous les cas pas la possibilité de retirer leurs enfants d’une école « classique » pour les inscrire dans une école vivante (comme les écoles Waldorf, dont les frais de scolarité en font des établissements élitistes).

L’éducation vivante utilise pourtant des méthodes fondées sur le bon sens : jouer en plein air, insuffler du mouvement en cours, occuper ses mains, mélanger les groupes d’âges… Autant de pratiques qui ne requièrent pas d’investissement économique. Pourtant ces méthodes sont presque toujours appliquées dans des écoles élitistes aux frais de scolarité inabordables ou aux processus de sélection très stricts. L’enjeu est de démocratiser ces ingrédients et de médiatiser l’éducation vivante. Citoyennes, citoyens, parents du pays de l’école républicaine : engagez-vous ! Rejoignez le mouvement pour une éducation vivante pour tous en partageant cet article de School Trotters !

[1] Frames of Mind : the Theory of Multiple Intelligence, Howard Gardner

[2] Last child in the woods, Richard Louv, 2005

[3] “Richard Louv: Let them climb trees”, The Guardian, 5 juin 2010

[4] Définition de l’empathie par Omar Zanna

[5] “Why kids shouldn’t sit still in class”, The New York Times, 21 mars 2017

[6] Idem.

[7]The Neuroscience of Joyful Education : Engaging the Whole Child”, Judy Willis, été 2007

[8]In Our Brutal Modern World, Science Shows Our Brains Need Craft More Than Ever”, The Conversation, Susan Luckman, 28 Juillet 2018

[9] Cultiver son jardin, School Trotters

[10] Petite Poucette, Michel Serres, 2012

[11] Idem.

[12] Etude citée dans l’article “Early Academic Training Produces Long-Term Harm”, Psychology Today, Peter Gray Ph.D., 5 mai 2015 : Linda Darling-Hammond and J. Snyder. 1992. “Curriculum Studies and the Traditions of Inquiry: The Scientific Tradition.” Edited by Philip W Jackson. Handbook of Research on Curriculum. MacMillan. pp. 41–78.

[13] Rudolf Steiner est un philosophe autrichien qui a vécu du XXème siècle. Il est le le fondateur de la pédagogie Steiner — Waldorf, parfois simplement appelée pédagogie Waldorf qui est centrée sur l’enfant et vise à épanouir chez lui « sa tête, son âme et son corps » par un éveil artistique, philosophique, intellectuel et spirituel.

[14]Association of Digital Media Use With Subsequent Symptoms of Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder Among Adolescents”, Chaelin K. Ra, MPH1; Junhan Cho, PhD1; Matthew D. Stone, BA2; et al, 17 juillet 2018

[15]A Silicon Valley School That Doesn’t Compute”, The New York Times, Matt Richtel, 22 octobre 2011

[16] “Bill Gates and Steve Jobs raised their kids tech-free — and it should’ve been a red flag”, The Independent, Chris Weller, 24 Octobre 2017