Innovation Leaders : tirer les enseignements de la crise sanitaire pour résoudre la crise écologique

Benjamin Zetlaoui
Jul 1, 2020 · 10 min read
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Il est temps de coopérer

L’initiative Innovation Leaders, lancée par Pathfinder en Avril 2020 suite à la pandémie de la Covid-19, réunit une communauté d’une trentaine de représentants Innovation et Stratégie de groupes du CAC 40 et SBF 120 afin de renforcer la place de l’innovation dans les organisations.

En effet, de nombreux Innovation leaders et leurs projets passent au second rang face aux urgences opérationnelles. Pourtant, l’ensemble des citoyens réclame que l’après marque un vrai tournant post-Covid. Cette construction ne pourra se faire qu’en alliant des acteurs de différentes chaînes de valeur ; c’est pourquoi ils se sont rassemblés sous l’égide Innovation Leaders. A travers une série de publications, ils ont décidé d’illustrer de réalisations concrètes la façon dont l’innovation dépasse la crise et d’enjoindre d’autres décideurs à rejoindre les initiatives mises en place.

La première publication d’Innovation Leaders donnait des retours d’expérience sur les changements de mode de travail imprimés par la crise.

Cette seconde publication est dédiée aux impacts de la Covid-19 sur la crise écologique et aux nouvelles opportunités nées récemment pour y faire face.

Covid-19, un certain impact positif sur l’environnement

En parallèle des ravages tragiques de la crise sanitaire, la pandémie semble avoir opéré un certain changement positif sur les consommateurs et les entreprises.

Un néo-consommateur conscient

Le confinement a modifié les habitudes des consommateurs mais aussi leurs usages. Selon une enquête réalisée par l’institut marketing C-Ways : “La période de confinement a surtout confirmé, cristallisé et accéléré les attentes, attitudes et intentions alter-consuméristes qui préexistaient à la Covid-19. Les tendances que nous décryptons ne sont pas nées de la crise : elles ont été accélérées par ce contexte exceptionnel”.

Les auteurs de l’enquête notent tout d’abord que les consommateurs optent pour une consommation plus raisonnée. En effet, 53% des Français désirent continuer à consommer au ralenti et “avec frugalité”. Plus d’un tiers d’entre eux (35%) souhaitent que les comportements de sous-consommation introduits pendant le confinement perdurent. Et 19% déclarent avoir pris conscience du caractère “futile” de certains achats. La période de confinement a aussi servi de motif pour de nombreux français pour faire le tri et revendre ou donner les objets inutilisés.

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Deuxième point soulevé dans l’enquête : une appétence grandissante pour les produits locaux. Sur ce sujet, Jean-Michel Cecconi, directeur Open Innovation chez Nespresso, a vu naître pendant la Covid-19 un certain paradoxe : “À mesure que la pandémie progressait au niveau global et mettait en évidence l’unicité de notre planète, les consommateurs de leur côté se sont recentrés sur le local.” En effet, les Français se sont massivement tournés vers les producteurs situés près de chez eux. Cela fait dix ans que l’on voit monter la préoccupation du local et la pandémie semble l’avoir renforcée. L’étude C-Ways évalue une hausse de +113 % de la livraison de produits locaux et de +331 % pour le choix d’un producteur local pendant le confinement dans le pays. De même, d’après une autre étude menée par Kantar, l’origine du produit dans les critères de choix des consommateurs est passée de la 7e à la 4e place en seulement une semaine pendant le confinement. Enfin, selon une autre enquête menée par Ipsos, 74 % des Français se disent prêts à payer plus cher pour consommer local après la crise. André Bahoumina, Responsable projets Stratégie & Innovation de La Poste confirme ce boom de la localité notamment dans l’alimentaire illustré par l’accélération de la croissance de Ma Ville, Mon Shopping, une startup du portefeuille du groupe La Poste, qui ne s’est pas estompée post-Covid.

Des entreprises (plus) responsables

Par ailleurs, du côté des entreprises, alors que l’émergence de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) s’était faite au fil d’initiatives disparates, la pandémie semble lui avoir donné une nouvelle dimension. La notion d’utilité pour la société a été abordée comme nouveau critère d’évaluation de la valeur pour la rémunération de certaines fonctions dans la société dont un des plus fervents défenseurs est l’anthropologue David Graeber qui pose son constat d’une relation inverse entre l’utilité sociétale d’un métier et sa rémunération. La notion “d’utilité sociétale” va plus loin que la “responsabilité sociétale” car plus exigeante sur les résultats obtenus.

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Pour Emmanuel Joumard, Directeur Innovation du groupe Somfy, la RSE jusque là mise de côté ou parfois ignorée par les entreprises devient aujourd’hui une priorité. Somfy a même fait de l’écologie son deuxième axe stratégique, en plus de la digitalisation.

De son côté, Pierre Grenier, Head of Strategy, Alliances and Innovation du groupe MACIF craint qu’on tombe dans un greenwashing avec cette notion de RSE et insiste sur la fait qu’il faut apporter des preuves. “Le bien-être doit en plus être intégré à la raison d’être” ajoute-t-il. A la MACIF, c’est l’ensemble des acteurs et de l’écosystème que l’on soutient. Même constat chez Suez et à la Poste, où un profond travail sur la raison d’être a été réalisé pendant la crise sanitaire en intégrant aussi le bien-être des collaborateurs et de tout l’écosystème.

C’est aussi en ce sens que Danone a mis en place une initiative de soutien de 300 millions d’euros pour aider 15.000 entreprises qui « gravitent » aujourd’hui autour du groupe — des prestataires de services, distributeurs indépendants, mais également des agriculteurs.

Un effet à double tranchant

Mais en matière environnementale la pandémie n’a pas eu que du bon, loin de là. Et la principale conséquence de la crise actuelle a été de faire passer les autres débats (dont les sujets environnementaux) en arrière plan.

Baisse des investissements green

La chute du cours du pétrole, la crise boursière, la récession à l’échelle de nombreux pays ne sont pas à la faveur d’avancées écologiques. Nathalie Masson la Directrice Innovation & Développement d’Unither craint que “avec la baisse du prix du pétrole on constate un ralentissement drastique de l’innovation visant à favoriser le développement durable.” Sylvie Dubois Decool, Directrice Innovation et Change Management chez Vallourec abonde dans le même sens et redoute que les cours bas actuels enjoignent à faire du pétrole pas cher plutôt qu’autre chose. Cela notamment dans certaines régions du monde peu sensibles aux problématiques de l’écologie.

La pollution numérique

En plus de la pollution atmosphérique, une autre variété de polluant occupe une place importante dans nos vies quotidiennes : le numérique. En effet, effectuer une recherche sur Google, scroller sur Instagram, envoyer un message Whatsapp, regarder une vidéo Youtube, ou même lire cet article pollue.

Selon un rapport de l’ADEME, le secteur informatique consomme environ 10% de l’électricité mondiale, soit autant que l’avion. Si rien ne change d’ici 2025, le numérique polluera autant que le trafic automobile mondial via ses émissions de gaz à effet de serre. Pour illustrer les conséquences de la pollution numérique, la University of Bristol a publié l’an dernier une étude estimant que la consommation de vidéos sur YouTube rejette dans l’atmosphère 11,3 millions de tonnes de CO2 par an. Soit l’équivalent des émissions d’une ville comme Glasgow en Ecosse.

Et pendant le confinement, la consommation de bande passante a littéralement explosé dû notamment aux visionnages de Netflix, des cours à domicile ou au télétravail. Notons par exemple que DE-CIX, plus gros point d’échange Internet mondial à Francfort, a enregistré son nouveau record de pic de consommation de bande passante le 10 mars dernier à 21h.

La relance, la menace fantôme

Conclure hâtivement que la Covid-19 a eu un impact positif serait non seulement ne pas tenir compte de la tragédie humaine, mais serait aussi illusoire. Les conséquences environnementales du virus ne font que mettre en évidence les problèmes structurels de la soutenabilité de nos modes de production et de consommation.

La relance va s’avérer comme le véritable tournant de notre histoire contemporaine : c’est ici et maintenant que par nos décisions de réels effets bénéfiques ou effets nuisibles vont survenir et influencer l’impact environnemental de la crise.

Certains prédisent que les lendemains seront pires que le passé car il faudra tout faire pour rattraper notre “retard” économique et relancer la machine qui est au coeur de notre civilisation contemporaine.

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Une relance économique visant seulement à combler les pertes risque en effet de s’accompagner d’un mécanisme de production immodérée qui provoquera in fine un pic important dans les émissions polluantes. Ce pic annulera alors les effets de la baisse actuelle ou représentera même une hausse globale encore plus importante.

Il est donc nécessaire de profiter des changements dans les mentalités impulsés par la crise sanitaire pour reconstruire une activité économique soutenable grâce à la coopération.

La coopération au service d’une économie soutenable

Des démarches qui ne semblaient pas possibles à mettre en place il y a quelques mois encore le sont devenues. Notamment de nouvelles opportunités de collaborations cross-industrielles pour faire face à la crise écologique.

Une mentalité nouvelle concrétisée par une mobilisation inédite…

L’immense réactivité dans leur décision et la capacité inouïe qu’ont eu certaines entreprises à se mobiliser pour s’attaquer à des enjeux internes mais aussi à des problèmes externes éloignés de leur coeur business ont été exceptionnelles.

Sur ce dernier point, on ne peut que saluer le niveau d’engagement des entreprises de toutes tailles pour fournir service, nourriture et matériel de protection aux personnes aux avant- postes de la lutte contre la pandémie. Par exemple, devant les ruptures de stock en gels hydroalcooliques, la division Parfums & Cosmétiques du groupe LVMH a converti trois de ses usines pour fabriquer le produit en grande quantité à destination des hôpitaux français, ceux de Paris en priorité. Le groupe français a annoncé également fournir 10 millions de masques. Mobilisation et soutien similaires au sein du géant de la cosmétique L’Oréal et de Pernod Ricard. De leur côté, 1083 a fabriqué des masques en masse, Décathlon a fourni des équipements pour aider les malades à respirer et Michelin s’est mis à fabriquer des masques et des respirateurs. Des pratiques exemplaires et qu’il nous faut souligner au moment d’un premier bilan.

Sur l’engagement des organes de direction, Maxime Chabaud, Directeur Innovation du groupe Lyreco, précise par exemple qu’il y a eu une implication plus opérationnelle du Comité de Direction, ainsi qu’un rapprochement des réunions du Comité pour favoriser une accélération des décisions et une optimisation dans l’allocation des budgets sur des sujets essentiels. Le constat est le même chez Suez, Nespresso et Unither. Maxime Chabaud note d’ailleurs que “le mode de fonctionnement on-going pandemic se poursuit même après le déconfinement chez Lyreco” et voit une possible persistance de ces nouveaux schémas de prise de décision dans les entreprises.

… et une plus grande coopération entre entreprises…

De même, au coeur de la crise, on a aussi vu naître plusieurs coopérations entre grands groupes que l’on aurait crues impensables quelques semaines auparavant. Des partenariats pour répondre aux problématiques de la crise sanitaire bien souvent conclus en des temps records.

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Par exemple, dans la région Rhônes-Alpes, une cellule réunie autour des différents fablabs de la région comprenant aussi Michelin, Somfy et Norauto s’est rassemblée pendant la crise pour trouver des solutions innovantes et aider à transporter des malades.

De même, Sanofi et GlaxoSmithKline, deux entreprises concurrentes de l’industrie pharmaceutique, se sont associées dans un partenariat sans précédent pour lutter contre la Covid-19. Les deux entreprises ont décidé de combiner leurs technologies innovantes pour développer un vaccin contre le virus.

Dans un tout autre registre, Carrefour et Ubereats ont uni leur force pendant le confinement pour livrer aux citoyens français leur course à domicile. Lancée dès le 6 avril, la collaboration a commencé en région parisienne avant de passer au niveau national en se reposant sur la puissance du réseau de Carrefour et l’agilité des processus d’Uber Eats. Bien d’autres coopérations remarquables ont vu le jour, comme par exemple Delhaize et Colruyt en Belgique, McDonald’s et Aldi en Allemagne, ou Lyft et Amazon aux Etats-Unis.

… à mettre au service de la transition écologique

Pour Vincent Royer, Directeur de la transformation digitale chez Kiloutou, “Il faut se mobiliser collectivement pour aboutir à une économie symbiotique”. Ces différentes actions de mobilisation et de coopération semblent ouvrir la porte à de formidables opportunités pour l’après. Car c’est bien la preuve que dans un contexte de crise, on peut faire encore plus. Si on a su le faire pour la crise sanitaire, pourquoi ne pourrait-on pas le faire pour la crise écologique ?

Pour Antoine Le Feuvre, CEO du Customer Centric Campus de Suez “c’est à plusieurs qu’on va relancer l’économie et traiter la crise écologique.” C’est en ce sens qu’il a lancé une première collaboration pendant la pandémie entre Suez et Hesus pour aider les professionnels à reprendre leurs chantiers de construction dans de bonnes conditions. Ouvert depuis le 26 mai ce dispositif complet, baptisé reprenonsleschantiers.fr comprend un ensemble d’outils adaptés aux contraintes sanitaires, dont des solutions logistiques, technologiques, mais aussi de nettoyage et désinfection.

En outre, Jean-Michel Cecconi de Nespresso pense que “le sujet de la logistique urbaine avec impact positif mérite d’être traité collectivement.” Les défis liés à la logistique urbaine sont nombreux pour les prochaines années : baisse de la pollution, préservation des commerces de proximité, diminution des flux et de la congestion urbaine. Et les points d’entrée sont multiples : stockage, manutention, transport ou distribution. “La réponse à une telle problématique n’a de sens que si tout le monde se met autour de la table” continue Jean-Michel Cecconi. En effet, pour répondre intelligemment et efficacement à ces enjeux, le meilleur chemin est la coopération d’acteurs issus de chaînes de valeurs différentes (le bâtiment, le transport, le retail…) mais aussi des pouvoirs publics et des collectivités locales.

Avec ce papier, les Innovation Leaders lancent aujourd’hui un appel aux groupes qui souhaiteraient rejoindre le mouvement par des collaborations concrètes. La crise écologique n’est pas l’affaire de quelques uns mais une affaire collective. Aujourd’hui, il est temps de coopérer.

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