Détroit. Implosion en plein vol. (2/3)

Pourquoi Détroit a-t-elle perdu 1,2 millions d’habitants en plus de 60 ans (65% de sa population) ? En 2012, on dénombrait 70 000 bâtiments abandonnés. Pourquoi est-ce unique ? Pourquoi une période aussi longue ?

Pour vivre l’expérience Détroit, c’est par ici :

Détrônée récemment par la ville de Saint Louis, dans le Missouri, pour son taux d’homicide, Détroit garde sa réputation de ville la plus dangereuse du pays. Trafics de drogue, prostitution, alimentés par des banlieusards plus aisés, sont le quotidien de nombreux habitants de ces quartiers délaissés. Des quartiers où la police de la ville n’a plus les moyens de patrouiller. Elle se contente de surveiller le Business District et ses alentours.

Fait atypique, 50 000 chiens errants se baladent, souvent en meute, dans les rues de la ville, attaquant parfois les postiers. La plupart ne sont pas des chiens 100% sauvages mais abandonnés ou simplement laissés en liberté par leurs maîtres au mépris de toute loi.

Panne d’électricité, doutes sur la salubrité du réseau de distribution d’eau (plomb) sont d’autres conséquences de la faillite de la ville. En 2014, la moitié des abonnés d’eau potable avaient des impayés de facture. Des coupures d’eau (jusqu’à 3000 foyers par semaine) s’en sont suivies.

En 2013 la municipalité se déclara en faillite et passa sous contrôle de l’état du Michigan. Sa dette s’élevait alors à 18 milliards de dollars au total.

Pour comprendre ce déclin, il est nécessaire de rappeler l’état de la ville en 1950, période où il prend sa source. En étudiant les faits, on comprend que la descente aux enfers n’a pas été une pente constante. Elle fut ponctuée de hauts et de bas mais n’a fait que s’aggraver depuis plus de 60 ans jusqu’à aujourd’hui.

Dans l’article précédent, on a vu qu’en l’espace de 30 ans seulement le boom de Détroit du début du 20ème siècle a été exponentiel. De quoi donner le vertige à ses habitants et ses acteurs économiques. Bien que durement affectée par la crise de 1929, la guerre permit à la ville d’Eminem de relancer sa machine industrielle. Mais en sortie des années 40, la donne avait changé. Le basculement de la richesse et de la prospérité de la ville vers sa banlieue commençait à s’opérer. C’est dans ce basculement que se trouve la principale raison de l’unicité et de l’ampleur du déclin.

Le paradoxe de la Motor City

En 1956 le dernier tramway circula dans les rues de Détroit avant son arrêt définitif. Cet événement est symptomatique du modèle de développement urbain choisi qui a contribué à sa perte.

Tout au long du 20ème siècle, la ville s’est étalée en surface plus que toute autre. Catalysée par la construction très tôt d’autoroutes jusqu’à son coeur, la métropole s’étend aujourd’hui sur 55km d’Est en Ouest et de 75 km du Nord au Sud, pour un peu plus de 4 millions d’habitants.

Renonçant quasi intégralement aux transports publics et favorisant la voiture en construisant des freeways, la ville centre s’est tirée une balle dans le pied en rendant sa banlieue attractive et facilement accessible, y repoussant peu à peu industries en quête de grandes surfaces et habitants en quête de maisons spacieuses dans des endroits plus tranquilles. Consécutivement à cet exode progressif, ne demeura bientôt plus que les plus pauvres, les personnes sans permis, sans voiture, sans qualification, sans emploi, sans ressources.

Aujourd’hui, la ville est peu dense (à peine 2000 habitants au km2 contre 4500 à Chicago) mais les grands axes sont encombrés même hors heure de pointe car les distances parcourues sont énormes. Les gens habitent loin et roulent sur des kilomètres tous les jours. L’archétype de l’urbanisme américain du 20ème siècle. Finalement les temps de parcours ne sont pas pires que d’autres grandes villes.

Sur cette photo rien de moins que 5 parkings différents (4 aériens et 1 de surface)

La première chose à retenir est que la métropole dans son ensemble n’a pas subi de déclin démographique. Sa population est restée stable depuis les années 60 et beaucoup d’entreprises, y compris automobiles, s’y sont installées, désertant à leur tour la ville centre. Détroit, la ville principale, n’abrite aujourd’hui qu’u 1/8 de la population de la métropole pour une surface aussi grande que 3,5 fois Paris intra-muros. Pourquoi cet exode massif à seulement quelques kilomètres de là ?

Aux Etats-Unis, “when you can, you do”. Quand on peut, on le fait. Il est inhérent à la structure urbaine de la ville mais c’est un schéma qu’on retrouve dans toutes les grandes villes américaines à la même époque et il n’explique pas à lui seul un tel exode, qui ne s’est pas produit dans de telles proportions dans les autres villes.

La mutation de l’industrie

Une autre raison est commune à nombre de métropoles autrefois florissantes de la Rust Belt, anciennement Manufacturing Belt, l’équivalent de notre Nord-Est à nous. Le terme “rust”, rouillé en français, est parlant. La migration de l’économie vers le tertiaire et plus spécifiquement pour Détroit, la fin de la folle période d’équipement des foyers en automobile, l’arrivée en masse de constructeurs allemands et japonais puis l’automatisation, les délocalisations. Tous ces facteurs ont touché de plein fouet l’industrie automobile sur laquelle l’économie de la ville reposait entièrement.

L’un des plus grandes manufactures de Détroit dans les années 20. Abandonnée depuis 1958.

Dans cette conjoncture globale peu favorable, la Motor City, où les mouvements et grèves d’ouvriers, nombreux dans les années 30, ont conduit à de fortes augmentations de salaires et de meilleures conditions de travail, s’est trouvée handicapée et incapable de s’adapter. Ces conditions ont favorisé d’une part la délocalisation de pans importants de la production dans d’autres états américains moins chers puis parfois à l’étranger et d’autre part, la fuite des employés “bien payés” vers leur pavillon de banlieue. Ceci enclencha la troisième raison de ce déclin particulier dans les années 60.

Un terreau socialement et ethniquement instable

C’est là que se trouve probablement le noeud de la plupart des problèmes de Détroit qui en fait un cas unique. La ville a un passé mêlé avec la problématique des Noirs américains depuis le début du 19ème siècle.

Jusqu’à la fin de la guerre de sécession, Détroit fut un point de passage important d’esclaves noirs échappés à leurs geôliers en transit vers les terres libres du Canada. Certains habitants de Détroit les aidèrent dans leur périple sous le nom de la “Underground railroad”, réseau aux ramifications dans tout le pays. Mais déjà à cette époque il n’y avait pas consensus au sein de la ville sur ce sujet.

Et en 1863, comme à New York, la mobilisation pour combattre dans les rangs de l’Union dans la guerre de Sécession a provoqué des émeutes. Irlandais et Allemands s’opposaient à être enrôlés de force et cette violence dériva vers des affrontements ethniques.

Le boom économique des années 10–20 a attirée un nombre de Noirs américains conséquent. En quelques années, leur nombre bondit de 600%.

Au 20 ème siècle, la situation économique de la ville a donc fortement contribué à fabriquer de la ségrégation raciale davantage encore que dans d’autres villes. Les habitants de Détroit les plus aisés étant souvent blancs, la proportion de Noirs et de pauvres augmenta dans Détroit. La ségrégation alimentant la ségrégation, la situation se tendit jusqu’à l’avènement des émeutes les plus destructrices de toute l’histoire des Etats-Unis. En 1967, elles durèrent seulement 4 jours mais occasionnèrent la destruction de 2000 bâtiments, l’arrestation de 7200 personnes, 467 blessés et 4 morts. Ce n’est qu’avec l’intervention de l’armée qu’elles cessèrent.

Carrefour où les émeutes ont éclaté. Aujourd’hui, le quartier est désaffecté.

Cet événement a précipité le déclin. L’attractivité de la ville était à son plus bas, de nombreux petits business touchés par ces émeutes n’ont jamais rouvert ou ont fui en banlieue. Les classes moyennes ont accéléré également leur fuite en périphérie. Les quartiers touchés par les émeutes sont restés en ruine pendant des décennies.

Le coup de grâce a été porté sur le registre de l’éducation. Et comme je commence à le comprendre, quand quelle école seront éduqués leurs enfants, poussent de nombreux parents à faire des choix qui alimentent la ségrégation. La conclusion d’une bataille judiciaire au début des années 70 a poussé certaines familles blanches à émigrer en banlieue pour que leurs enfants ne soient pas avec des Noirs dans des écoles à la mauvaise réputation. Pauvreté et racisme se sont donc nourris l’un l’autre accélérant la spirale du cataclysme. Pour en savoir plus, cet article est très intéressant :

Ce sujet mêlant causes sociales, éducation, et racisme méritera un traitement propre dans un article à la fin de mon exploration.

Une ville mal pilotée, une élite politique corrompue

Enfin, pour ne rien arranger, comme la cerise sur le gâteau, la gestion de la ville a été bien souvent désastreuse et les choix mal inspirés.

Pour ne citer que quelques exemples, le maire des années 2000 a été condamné à 28 ans de prison pour divers motifs de corruption. Les maires des années 70 et 80 n’a jamais su s’entendre avec les villes de banlieue et de donc rééquilibrer le développement de la métropole (transports en commun, partage de coûts etc.)

La spirale du manque de revenus diminuant le niveau de service public a fait le reste. La ville est devenue peu à peu l’ombre d’elle-même.

Pour aller plus loin, je vous propose cet article :

Virage loupé de la mutation de l’industrie et du modèle économique globale des pays occidentalisés, corruption, ségrégation ethnique (insécurité qui en découle), conflits politiques avec la banlieue, planification urbaine, cercle vicieux, poids de la bureaucratie sont autant de facteurs qui ont chacun contribué au naufrage.

A chaque crise conjoncturelle extérieure, tous les efforts effectués la décennie précédente étaient non seulement annulés mais Détroit s’enfonçait toujours plus bas. Jusqu’en 2017, elle n’a trouvé aucune manière pérenne d’arrêter l’hémorragie.

De problèmes identiques, Chicago n’a pourtant pas tourné au même sort. M’est avis que la différence principale réside dans les choix politiques locaux, dans la proportion qu’occupait l’industrie automobile dans l’économie locale et que ce secteur a grandi beaucoup trop vite et avec une population au coeur de problématiques bien américaines plus large qu’ailleurs. Le reste n’est qu’enchaînement des événements.

Mais ce cas unique est peut-être ce qui va faire sa force pour les décennies à venir. Lire la suite :

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.