Joris Vandendooren
Nov 1, 2018 · 11 min read

Le défi de la presse est l’avenir d’un outil essentiel aux démocraties malmenées : informer, s’informer, communiquer et entretenir son esprit critique. Le défi est donc de créer les conditions pour l’émergence de nouveaux médias, de nouvelles pratiques voire de nouveaux métiers au delà des aspects technologiques du changement.

Le combat n’est évidemment pas neuf. Et l’état des lieux ne pourrait être qu’un coup de pied dans une porte ouverte s’il se contente d’applaudir ce qui est neuf et de maudire ce qui est vieux.

Créer un média pérenne est affaire de gens de contenus mais aussi d’entrepreneurs voire d’intrapreneurs. Le changement, la nouveauté, le renouveau ne viendront que par ceux qui osent et qui créent. De l’intérieur, de l’extérieur : aucune importance. Phénomènes portés par des jeunes ou des moins : la belle affaire.

Face aux plans sociaux, faire preuve d’angélisme ou d’optimisme béat serait idiot. Tout aussi idiot que de faire preuve d’une noirceur passéiste qui regarde dans le rétro persuadé qu’il n’y a qu’un mur devant.

Ici et là se créent de nouveaux écosystèmes. Plus agiles, plus fragiles peut-être, plus créatifs, plus naïfs peut-être. Certains passent les crash-tests. D’autres sont déjà souvenirs de succès non-atteints. Y pointer les raisons des échecs apportent moins que de pointer les raisons des succès : un ADN fort, une vision précise, un modèle économique clair, et un soin porté sans concession à du contenu de qualité : voilà ce qui rassemblent ceux qui passent l’épreuve du temps.

Dans le cadre de Pilote.Media, nous prendrons le temps, au fil du temps, de rencontrer nombre d’acteurs. Qui ont réussi. Qui ont parfait raté. Qui ont tenté, qui ont gagné. Qui ont testé. Nous voulons nous nourrir d’expériences pour nourrir les projets de nos candidats. Parce que le monde ne nous a pas attendu pour tenter d’enchanter le futur des médias. La preuve avec les Français du Tank media (disclosure : Le Tank est partenaire de Pilote.Media) dont nous partageons ces quelques lignes issues de leur manifeste.

« L’avenir des media est radieux.

Question de point de vue. Quand on s’approche d’un peu trop près des media « traditionnels », la situation paraît sombre. Démotivation, plans de licenciements, jeunes générations déjà usées par des années de bâtonnage de dépêches, modèles de vente et de distribution obsolètes, et une économie globalement fragile qui s’offre peu à peu à une poignée de riches actionnaires. On connaît peu de media qui annonce de grands projets de croissance.

La sinistrose guette ?

Nous croyons à l’avenir des media. Oui, le numérique a mis par terre des entreprises pluricentenaires. Oui, les modèles économiques ne sont pas encore définis et trouvés. La crise, la mutation et le passage d’un modèle à l’autre sont encore en cours de définition. Pourtant, au sein de cette crise, déjà, de formidables entreprises sont nées, dans l’internet, sur une vraie promesse d’information. »

Si ces quelques lignes ne sont pas de nous, on se les approprie totalement. Elles sont l’intro du manifeste du Tank Media qui accompagne l’émergence de nouveaux médias et de nouvelles formes de médias depuis 2017 à Paris. La France où se créent, et meurent parfois, de nouveaux médias, de nouvelles formes d’informer : Lesjours, Brut, Brief.Me, Mediapart bien sûr, L’Imprévu, BingeAudio, Nothing but the wax,…

Autant de médias, autant de formats, autant de modèles économiques et éditoriaux (centralisés, décentralisés, plateforme de partage). On y traite l’info sous format vidéo, podcast, sous la forme d’épisodes, on scénarise le réel, on raconte, on teste, on se plante. Certains réussissent, d’autres abandonnent (certains noms cités ci-dessus semblent à l’arrêt. Le média n’en reste pas moins intéressant à découvrir), d’autres galèrent.

Les équilibres sont fragiles entre modèles free, freemium ou premium. Mais les tons sont identifiables et chaque média créé se distingue par le fond et la forme. Brief.Me, par son format « newsletter », met le texte au centre de sa démarche, LesJours.Fr quant à eux osent une démarche 100% magazine et 100% premium et sans publicité. Ils annoncent un cap de 5000 abonnés pour être à l’équilibre. A la deadline du 31 octobre, il leur manquait 1300 abonnés pour être sécurisés. Ils se remettent donc à la recherche d’investisseurs, d’abonnés, de dons et l’expliquent sur un article qui traduit bien une certaine urgence.

Les réussites à la française

Tous les projets cités se passent loin des grands groupes où certaines initiatives méritent plus que le détour : Parismatch.com réussit une percée significative sur Snapchat Discover en réinventant son format, son ton tout en conservant son ADN, Le Monde avec les Décodeurs, France TV avec France Info, Libération avec Checknews,….

Du côté de Neon, propriété du groupe Prisma Media l’idée est à la diversification avec l’ouverture d’un « café Néon » où la rédaction ira à la rencontre de ses lectrices et lecteurs entre un brunch et un café. Et y vendra évidemment ses magazines papier.

On peut également citer les accélérateurs média à Nice Matin, Sud Ouest, Ouest France, Centre France,… qui tous ont embrassé cette notion d’empowerement de leur ecosystème.

Et puis, bien sûr, il y a les exemples d’accélérateur “hors sol”, non affilé à un média spécifique, comme l’historique Matter ou l’allemand Next Media Accelerator. Nous y reviendrons dans un autre billet.

Belgique morne plaine ?

Et en Belgique ? L’émergence de nouveaux médias et de nouvelles formes de médias se fait beaucoup moins ressentir.

Pour y répondre, nous verrons les choses selon le prisme suivant :

  • Ce que les groupes de presse dits traditionnels font. Comment leurs titres évoluent et comment les expériences internes sont répercutées à l’extérieur.
  • Ce que la RTBF, groupe média public de radio et tv, fait avec ses marques historiques, ses nouvelles marques et ses appels à projets.
  • Les rares initiatives « pure player » belges
  • Le monde des web TV.

Point de suspense. Ce n’est pas génial en Belgique francophone. C’est même plutôt morose. On nous opposera sûrement en premier argument massue que la taille de l’audience, coincée avec ses 4 millions d’habitants entre la Flandre et la France qui vampirise une grande partie de l’audience belge, ne permet pas de grands projets. Bien. Et si c’était plutôt la mentalité frileuse à l’entrepreneuriat qui en était la cause ? Si la réaction face à des projets comme la chaine LN24 était symptomatique d’un « surplace à la Belge « ?

La question se pose avec d’autant plus d’intérêt à voir comment le projet LN24, la future très magrittienne « ceci n’est pas une chaine d’info en continu » s’est financée en dehors des classiques groupes de presse. Ses deux fers de lance, les désormais futurs ex journalistes de l’Echo, Martin Buxant et Joan Condijts, ont été chercher 4,5 millions de fonds du côté d’investisseurs peu habitués du monde des médias. Le tout sous le regard plutôt sceptique et critique du « milieu ».

Et à part LN24, qu’est-il prévu ou en gestation sur le marché belge francophone ? Pas grand-chose à notre connaissance.

Le cas public

Du côté public, la RTBF (disclosure: le RTBF est partenaire de Pilote.Media) a lancé plusieurs projets qui cassent certains codes, sans toutefois totalement sortir des canevas de la chaine (pas de chaine Youtube, Auvio en navire amiral pour la vidéo et l’audio,…).

Tarmac, la « non-chaine dédiée aux publics jeunes et urbains » déroule ses formats web, web radio, événements et diffusions e-games et web TV comme « Abdel en vrai », un carton absolu qui place la marque Tarmac au cœur de nouveaux publics. Tarmac a l’avantage de jouer la carte du « hacking interne » en plaçant aussi ses formats sur d’autres chaines du groupe. Plutôt stylé gros, comme ils disent.

Même démarche sur la Deux, la chaine TV que la RTBF veut désormais axée sur les publics « jeunes adultes » où vient de débarquer PopM !, nouvelle émission qui a décidé d’utiliser les nouveaux codes de la vidéo et du journalisme. À l’instar d’un « Quotidien », place aux jeunes visages, à la caméra embarquée, aux codes « konbiniesques ». Il sera intéressant de voir comment le format vivra en dehors de la diffusion TV.

Pour d’autres projets à l’accent numérique, c’est du côté des podcasts qu’il faut aller chercher. La RTBF a soutenu la création de deux podcasts natifs qui seront dévoilés en novembre.

Sois ta chaine média

Revenir un instant sur le cas « Abdel en vrai » qui, avec son style et pour un public bien ciblé (241.000 followers sur Youtube ) , aborde des sujets de société comme le viol de guerre, le harcèlement,… et se pose dès lors et de facto comme un média, c’est aussi parler de cette tendance de fond que représentent les chaines Youtube/Instagram qui sont autant de médias par leurs propos.

Des experts en jeux vidéo à la vulgarisation de l’information, en passant par le politique, ces Youtubeurs/Instagrammeurs ont capté l’attention, et donc un public et donc des revenus, qui échappent aujourd’hui aux médias dits traditionnels.

En France, il y a bien sûr HugoDécrypte, Klairefaitgrr, What the cut, Bonjour Tristesse, Et tout le monde s’en fout… (mettez ici tous ceux que vous jugez honteux d’avoir oublié) qui ont une véritable démarche éditoriale. Sans oublier les Belges de Would You React. 671 000 followers. Un chiffre à faire blémir tous ceux qui disent que lancer un média de la Belgique francophone estt voué à l’échec et à l’entre-soi Bastogne-Rixensart.

C’est d’ailleurs du côté de ces Youtubeurs/Instagrammeurs/entrepreneurs de leur propre média qu’il faut chercher les solutions agiles copiées aujourd’hui par tous les médias : des moyens de tournage légers, des chaines de décision réduites au maximum et… du placement de produits qui est à la publicité ce qu’un centre d’Eden Hazard est aux Diables rouges : un must incontournable pour réussir en 2018.

Presse écrite toujours vivante, toujours debout ?

Et du côté de la presse dite « écrite » ? C’est plutôt du côté des rotatives que se trouvent les nouveautés avec les mooks comme 24H01 (arrêté en 2018), Médor ou Wilfried (qui vous dira qu’il est un magazine). Mais de ces mooks, résultats d’initiatives de journalistes qui se sont fédérés en coopératives financées par le crowdfunding, aucune déclinaison numérique existante. Assez surprenant dans un écosystème en profonde mutation.

Du côté des grands groupes de presse belges francophones, la tendance est au modèle freemium. Un site gratuit de moins en moins fourni par les rédactions, hormis des desks qui bâtonnent les dépêches et des espaces payants où se retrouvent la production des journalistes de la rédaction. Avec une constante : la défense des marques installées depuis des décennies et peu voire aucune émergence de nouveaux modèles ou « produits ». Et ce n’est pas faire injure aux initiatives telles que le weblab des éditions de L’Avenir ou la production vidéo et de longforms immersifs de L’Echo.be que de l’affirmer. Si chaque groupe a intégré, avec des usages divers, la vidéo (à défaut du podcast à ce stade), toute proposition semble se heurter au mur du « #commentfinancerça ». Et tout cela reste très fort lié au mantra du “contenu multimédia qui vient renforcer le propos écrit”.

À la suite de la première version de notre article, un journaliste du groupe IPM, a tenu à mettre en évidence le succès de ses titres au Prix Belfius.

Le rédacteur en chef de Lesoir.be a tenu à préciser la situation de son titre via Twitter.

Pure players, pure perte ?

Du côté des pure players, à part newsmonkey.be, dont la version francophone n’a jamais trouvé son public, Apache, dont la partie FR fut abandonnée et Vice Belgium, pur produit importé du succès international Vice, il n’y a, à notre connaissance, rien.

Hormis une initiative récente, Payknow dont la volonté affichée est de se financer uniquement par ses abonnés.

Si les quotidiens ont donc fortement pris le virage du freemium, du côté des magazines, c’est plutôt un constat d’échec. Les rédactions habituées à produire de façon hebdomadaire voire mensuelle restent très maladroites voire absentes de la transformation numérique de leurs marques. Exception notoire : le Vif. Parmi les premiers à offrir une offre payante en ligne, ils accusent aujourd’hui un peu le coup. C’est que tout vieillit vite en ligne.

Et pourtant, les magazines avaient un boulevard devant eux. Féminins, magazines TV, sport, santé, lifestyle,… les ADN des magazines sont généralement plus serrés, plus identifiables qu’un quotidien. L’opportunité de créer des produits complémentaires à leur print déclinant (tendance générale qui a tendance à s’accélérer) était là. Et rien. Hormis quelques déclinaisons du magazine en site web, on reste loin du grand soir. Dommage mais pas perdu pour autant. Tout reste à faire. Donc tout est faisable :)

Enfin dans le registre des web TV, il faudra voir aussi comment prend la FeDeWeb, la fédération des Web TV de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Quel sera son impact fédérateur, comment d’initiatives très locales un écosystème pourra émerger pour partager ressources et revenus ?

Et Pilote.Media dans tout ça ?

Cet esprit entrepreneurial, cette envie de créer de nouveaux champs de possibles médiatiques, c’est l’ambition affichée par Pilote.Media !

En 3 mois, entourés d’experts et de coachs, soutenus par des méthodes « start up », les candidats pilotes testeront leur agilité à créer, changer, adapter voire remettre en cause des projets.

Pilote. Media veut soutenir le changement que les acteurs des médias francophones, belges et étrangers, souhaiteront venir soumettre et entreprendre.

Pour les partenaires de Pilote.Media, ce sera aussi l’occasion de découvrir de nouveaux talents, de nouveaux visages et de nouvelles pratiques.

En trois mois, les candidats travailleront sur leur projet mais aussi sur des problématiques apportées par les partenaires. Parce que plus jamais, dans un écosystème fragile, c’est la collaboration qui sera un des moteurs du succès.


Pour soumettre votre candidature, jusqu’au 6 janvier minuit:

-> Infos & Inscriptions !

La 1ère édition du programme se déroulera du 18 mars au 14 juin 2019.

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Pilote.Media

Pilote.Media est un programme de formation de trois mois, intensifs, qui applique les outils de la création de startups à l’univers des médias.

Joris Vandendooren

Written by

Journaliste, entrepreneur, marketeer, passionné par le contenu. A lancé MEDIA+1 (www.mediaplus.one) en 2018 pour rassembler ses passions en un métier :)

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