Luther, le réformateur, était aussi apôtre de l’antisémitisme

Le moine allemand, initiateur du protestantisme est la figure de proue de la commémoration des 500 ans de la Réforme. Au cours de sa vie, l’homme a eu une attitude complexe face aux juifs. Page Histoire parue dans le Matin Dimanche du 9 avril 2017.

Le 31 octobre 1517, le moine allemand Martin Luther placarde sur la porte de l’église de Wittemberg 95 thèses critiquant le commerce des indulgences. Le pape Léon X avait décidé de financer la construction de la basilique Saint-Pierre de Rome en lançant une souscription d’un genre particulier. Après la mort, il deviendrait désormais possible d’accéder au paradis en écourtant le pas- sage par la case purgatoire, ce lieu où les âmes sont purgées des péchés, et pour cela, il suffisait d’acheter des «indulgences» que l’Eglise mettait en vente et qui servaient en fait à renflouer les caisses du Saint-Siège. Ce commerce révolte Luther qui rappelle que le purgatoire n’est jamais mentionné dans la Bible. C’est le début d’une vague de protestations qui va secouer les territoires allemands puis l’Europe et qui débouchera sur la Réforme dont on célèbre les 500 ans.

Si d’autres figures ecclésiastiques emboitent rapidement le pas au moine de Wittemberg pour critiquer et dénoncer les travers du catholicisme, amorçant ainsi la rupture, il n’en demeure pas moins que Martin Luther symbolise et personnifie le mieux l’avènement d’un nouveau courant religieux, le protestantisme. Cinq siècles plus tard, c’est bien la figure de Luther qui est mise en avant pour commémorer les débuts de la Réforme. Mais certains aspects de sa personnalité posent problème: c’est le cas de son antisémitisme affiché.

Une posture d’époque

Pour l’historien Thomas Kaufmann, auteur du récent ouvrage «Les juifs de Luther», il faut d’abord replacer le réformateur dans son contexte historique. A la fin du Moyen- Age, l’antisémitisme est une posture courante chez les intellectuels et les clercs. Luther ne fait pas exception. Les théologiens versent volontiers dans l’antijudaïsme: on reproche aux juifs de se four- voyer en ne reconnaissant pas le figure messianique de Jésus. S’ils sont régulièrement persécutés, on cherche aussi à les convertir. Et c’est bien le programme que se fixe le réformateur de Wittemberg: «Puisque la lumière dorée de l’Evangile commence à se lever et à rayonner, on peut espérer que de nombreux juifs seront convertis d’une façon consciencieuse et fidèle», écrit-il dans sa correspondance en 1521. Deux ans plus tard, Luther signe un texte, «Que Jésus-Christ est né juif», dans lequel il préconise une «coexistence» avec les juifs… du moins le temps que ces derniers abandonnent leur «fausse religion». Une lecture juste de l’Ancien Testament ne peut que mener à la con- version, estime le réformateur. Cela ne l’empêche pas d’insister sur le fait qu’il faut se montrer extrêmement prudent sur la véracité de ces conversions. «Il y a chez les juifs une nature qui les pousse à la tromperie», écrit-il encore.

Mais au fil des années, le réformateur déchante: les conversions tant attendues ne se sont pas légion et Martin Luther, désabusé, change peu à peu son fusil d’épaule: «Nous voyons bien à l’expérience quotidienne que nous faisons avec les juifs à quel point ils sont inflexibles et endurcis de génération en génération. Ils peuvent parler du Christ d’une façon venimeuse et haineuse qui dé- passe toute mesure.» En 1543, il écrit une charge haineuse, «Des juifs et de leurs mensonges». Pour Thomas Kaufmann pourtant, la position de Luther sur le judaïsme ne change pas vraiment tout au long de son parcours: le ré- formateur cherche à faire entrer les juifs dans le giron du protestantisme tout en se méfiant de la sincérité de leur conversion. Si le ton se fait plus violent à la fin de sa vie, c’est non seulement parce que le projet échoue mais peut-être aussi à cause de dissensions internes à la Réforme. Luther s’op- pose à certaines sectes réformées comme les anabaptistes qui prônent un baptême volontaire et conscient ou les sabbatériens qui poussent la relecture de l’Ancien Testament jusqu’à proposer de lever le pied en fin de semaine. Il considère ces mouvements comme influencés par le judaïsme.

Une référence pour les nazis

Luther faisait preuve d’antijudaïsme, soit. Mais peut-on également le qualifier d’antisémite? Adolf Hitler le porte aux nues. «Ce géant avait percé le crépuscule et voyait le juif comme nous commençons seulement à le voir aujourd’hui», dit de lui le Führer. Julius Streicher, fondateur du journal antisémite Der Stürmer, condamné à mort lors du procès de Nuremberg pour crimes contre l’humanité invoque devant ses juges les écrits de Luther sur les juifs et a déclaré à la cour que le réformateur devrait également se trouver sur le banc des accusés. «L’idée d’un antisémitisme éliminatoire est étrangère à Luther», tempère cependant Thomas Kaufmann, et pour cause: il faudra attendre le XIXe siècle pour voir émerger des théories sur la biologisation de la «race juive» et le XXe siècle pour qu’une idéologie, le nazisme, tente d’éliminer systématiquement les juifs en tant que «race». Plusieurs siècles séparent Luther de Hitler.

Toutefois, on peut bel et bien parler d’antisémitisme «prémoderne», analyse l’historien: «La haine des juifs dont faisait preuve le réformateur de Wittemberg comprenait des motifs qu’on ne peut pas simplement qualifier de «théologiques» ou de «religieux.» Dans ses textes et ses propos de table, le réformateur fait régulièrement allusion à la qualité du sang juif, à leur pratique «naturelle» de l’usure, aux meurtres par empoisonnement qu’ils étaient censés com- mettre, et bien d’autres clichés racistes: «Tout cela se nourrissait aux sources impures d’un antisémitisme spécifiquement modéré, d’une forme de haine des juifs qui croyait pouvoir connaître la nature spécifique de cette «race d’hommes», note encore Thomas Kaufmann. On comprend alors à quel point la figure de Luther peut poser problème dès lors qu’elle sert d’emblème à la commémoration de la Réforme analyse l’historien: «L’EKD (Eglise protestante allemande) a choisi de célébrer en 2017 le jubilé de la Réformation avec un logo qui affiche le portrait de Luther. A ce que l’on en- tend, ce furent des publicitaires qui conseillèrent l’EKD en ce sens: il paraît que la personnalisation permet de mieux vendre un produit. Luther remplit du coup un rôle fonctionnel analogue à celui d’autres icônes de l’ère capitaliste. Mais la campagne médiatique ne répond pas encore à la question du produit représenté dans l’icône publicitaire qu’est devenu Luther.» Il s’agit de ne pas oublier ce qui se cache derrière un Luther érigé en label.


BONUS : Entretien avec l’historien Johann Chapoutot

Dans le cadre d’une série d’entretiens menés en marge du festival Histoire et Cité qui s’est tenu à Genève, nous avons eu l’occasion de poser quelques questions à l’historien Johann Chapoutot dont un papier sur son dernier ouvrage, “La révolution culturelle nazie”, est déjà paru sur Quelle Histoire !

Pendant l’interview, Johann Chapoutot revient d’abord sur les liens que les nazis ont entretenu avec le christianisme des premiers jours avant d’aborder un morceau de choix: la position des Eglises protestantes et catholiques sous le régime nazi.

Concernant l’antisémitisme de Luther, Chapoutot se montre assez nuancé. Tout en reconnaissant qu’il y a dans les positions du réformés de Wittemberg une forme d’antisémitisme qui ne relève pas exclusivement d’un antijudaïsme théologique, il insiste également sur le fait qu’il faut attendre le XIXe siècle et les théories sur les races pour parler d’une forme antisémitisme moderne. Si Luther s’emporte régulièrement sur le “sang des juifs”, son premier objectif restera de les convertir au christianisme et non pas de les éliminer en tant que race ou peuple.