Exister dans un monde qui s’effondre : où aller, maintenant ?

1. Revenir (du capitalisme)

Il y a 5 ans, j’étais encore à Montréal. Je pensais que la startup et son univers bondissant, exaltant, extravagant même, était l’avenir. A l’époque, son utopie sans limite de croissance vertigineuse était aussi la mienne, celle d’une jeune personne avantagée, libre d’étudier, de voyager, de travailler n’importe où (mais pas dans n’importe quoi), qui jamais ne trouverait de limites à son élan. Je voyais l’avenir comme une succession infinie de rencontres, d’expériences et de nouveautés, portée par une sorte de légèreté, propulsée par une source d’énergie que je pensais inépuisable tout en ayant peu conscience de son existence. Je pensais, comme tous les privilégiés à différents degrés, que cette énergie venait de moi et qu’elle m’était due pour toujours.

J’avais confiance en tout.
En moi. En les autres, du moins presque tous.
En l’avenir. Je croyais que tout serait toujours possible.

J’avais confiance en le projet sociétal porté par l’Amérique, celui de l’individu roi, libre, puissant. J’avais enfin le sentiment d’appartenir à plus grand que moi, ironiquement, libre de laisser exprimer mon être tout entier, sans limites.

Là-bas l’individu existe, avec peut-être tous les travers que cela comporte, mais il existe. J’étais libre d’être moi, d’avoir de l’ambition, de vouloir l’indépendance, voire la réinvention totale de qui je suis, à loisir. J’étais libre de changer, de me chercher, d’essayer, de rater, de vouloir des choses grandes, ambitieuses, belles, complexes.

L’Amérique vit dans l’immédiateté. Ce qui est dit maintenant compte plus que ce qui a été dit il y a trois minutes, trois jours ou trois-cent ans. Cela requiert une capacité à oublier et à jeter tout ce qui ne sert pas l’instant, ou le futur immédiat. Je n’ai jamais réussi à l’acquérir tout à fait, c’est ce qui a limité mon endurance là-bas. Au bout de plusieurs années tant de pensées restaient accumulées. Je me refusais à jeter sans avoir pris le temps d’en estimer la valeur, si bien que fatalement je me retrouvais en situation de trop-plein, incapable de suivre le rythme. Mais c’est une autre histoire.

J’étais aussi libre d’être une femme et de jouir des mêmes privilèges qu’un mec. Salaire, possessions, liberté sociale, liberté sexuelle, liberté intellectuelle. Là-bas, dans une ville si sûre et si respectueuse des femmes, j’avais la vie que tout homme mène sans se douter un seul instant de son privilège. Mon corps avait le droit d’exister dans l’espace public, sans jamais être renvoyé à son genre ou à son sexe, à toutes heures et en tous lieux. La vie était possible avec un nombre extrêmement réduit de frictions avec l’extérieur : circulations dans l’espace de la ville aussi bien que circulations entre les mondes sociaux où les attaches se font et se defont sans entrave, sans jugement et sans regrets. Les services, tous ultra-performants, favorisent l’émancipation personnelle. Tout semble facile, léger, possible, dans une certaine mesure.

2. Choir élégamment (ou pas)

Depuis mon retour en France, la perspective s’est vertigineusement inversée. Tout a commencé par une phase de chute, du haut de mon jet privé (métaphorique), filant à la vitesse du son à 10 km du sol, tout en bas jusqu’au bitume de la gare routière de Melun.

D’abord il a fallu ralentir. La vitesse de défilement du paysage est devenue insupportable de lenteur. Et puis l’espace de liberté physique dans lequel j’évoluais s’est réduit à une peau de chagrin. Plus de grande ville, plus d’Amérique, des transports de qualité douteuse et un coin de banlieue parisienne résolument mort.

L’ignorance, la médiocrité, mais surtout l’immobilité d’un coin de pays qui n’avait pas beaucoup changé en mon absence, alors que moi, moi j’avais parcouru des milliers de kilomètres. J’étais très, très loin de la personne que j’étais avant de partir.

Peut-être trop, d’ailleurs. Il m’a fallu des années pour trier l’intérieur de l’extérieur, renouer avec un ancrage assez puissant pour que je cesse de m’envoler à chaque brise du soir. La tentation de foncer retrouver mes licornes d’Amérique est encore une torture quotidienne.

Once an addict, always an addict.

Le projet de société de la République Française ne me permet pas d’exister ici comme j’existais en Amérique. Je dois absolument m’inscrire dans une catégorie sociale pour prétendre à l’existence en mon pays. A ce titre je dois donc “faire quelque chose dans la vie”, de préférence quelque chose de bien délimité et d’ancien, de rassurant, de cartésien. Genre scientifique, pharmacienne, boulangère ou responsable RH. Je dois aussi avoir un âge, un statut marital, et si possible un nombre d’enfant. Fermer ma gueule, éviter la créativité ou les idées un peu farfelues (“Faire un fraisier avec aussi des framboises ! Vous n’y pensez pas Madame ! En vingt ans de métier je n’ai jamais vu ça !” — histoire vécue à l’occasion de la commande du premier gâteau d’anniversaire de ma fille). L’immensité qui m’était accessible hier ne l’est plus. 
Le renoncement est immense et pas toujours clair pour moi.

Le fait même que je puisse désirer cette immensité là, cette liberté, cette autonomie, n’est absolument pas compris. La plupart des gens qui m’entourent n’ont même pas conscience de son existence, ils sont rompus aux limites qui leur ont été imposés toute leur vie, et je le comprends. Si bien que je ne peux même pas exprimer cet étouffement auprès d’eux. C’est comme dire sa nostalgie de la musique à quelqu’un qui n’a jamais pu entendre. Faut-il se taire et se réjouir d’avoir pu entendre de la musique un jour ? Ou tout faire pour essayer de raconter la musique à l’autre, à défaut de pouvoir lui permettre de l’entendre aussi ?

A la place de l’ensemble de mes rêves reste alors un grand silence, qui trouve un exhutoire dans l’écriture. Je ne suis quand même pas la seule à être traversée par des émotions similaires, j’ose croire qu’on me lira. Encore faut-il que la vie me laisse le temps de me penser, et donc de pouvoir écrire. Condition de survie à part dormir, boire et manger ? Du temps pour écrire. Avec l’arrivée d’un bébé, toutes ont été remises en question. Si bien qu’il y a des jours où la survie n’est pas tout à fait assurée (métaphoriquement) (quoique).

3. Voir ce qui est

Mais voilà que quelques années après cette première chute, dont je viens à peine de me remettre, s’impose déjà la réalité d’un effondrement de notre monde. J’apprends qu’à vrai dire on le savait déjà dans les années 1970, soit 14 ans avant ma petite venue au monde. Sauf qu’entre temps aucun projet politique n’a réussi à redresser la barre pour remettre l’Homme à sa place dans le reste du vivant. Me voilà confrontée à l’échec de mes propres utopies, avec cette fois la chance d’avoir finalement été stoppée dans mon élan quelques années plus tôt. J’ai donc quelques années de descente énergétique et de ralentissement social d’avance sur ceux qui croient encore que tout va continuer jusqu’à la fin des temps. Mais pas beaucoup.

Alors je comprends, quelque part. Parce que retomber fait mal, alors même que je fais toujours partie d’une partie privilégiée de la population de notre monde. Je ne suis ni tombée de très haut, ni tombée très bas. 
Depuis je n’ose imaginer l’immensité de la souffrance qui touche la majeure partie des êtres vivants sur cette Terre.

Je comprends les tensions extrêmes qui sont en train de nous péter à la figure.

Je comprends que la petite minorité inscrite dans l’utopie capitalistique soient prête à sacrifier jusqu’à la vie sur terre pour ne pas sortir de son cocon de privilèges indécents. Je ne l’excuse pas, car c’est inexcusable. Mais à l’échelle du monde et de certains peuples, je fais partie de cette élite.

Je comprends, pour l’expérimenter à mon petit niveau, que renoncer à s’acheter des fringues, à boire des smoothies dans des tasses en carton, à acheter des burgers à tous les coins de rue pour deux dollars, à sillonner le monde en avion, ce soit difficile. Je comprends aussi à quel point cette vie là est grisante et pourquoi elle a tant de succès sur Youtube malgré sa totale incohérence avec le contexte contemporain.

Je n’ai fait qu’effleurer le quotidien d’un monde de liberté totale et absolue, tout à fait hermétique à l’ensemble des maux du reste de la planète. Le quotidien de l’élite du capitalisme est fait de voyages d’affaire, de négociations, de contrats, de course effrenée à l’optimisation de tout, et surtout du travail des autres. C’est un quotidien qui ne connaît pas la pénibilité physique, la faim, le froid, le chaud, l’exposition au regard de l’autre, la vulnérabilité sociale, le désespoire, l’amour, la pauvreté, ni même la solitude ou l’isolement social. C’est un jeu inhumain, en cela que ceux qui jouent n’ont pas conscience d’être faits de chaire et de sang, ni de jouer avec la chaire et le sang des autres êtres vivants. Ils sont convaincus d’être de nature différente, d’être “en dehors du monde”, ou au dessus de lui, mais pas en lui. Ils se pensent déjà en cyborges, humains augmentés, habitants de Mars, regardant confortablement la Terre brûler de loin, comme elle le fait déjà et ses habitants avec.

Oui je comprends qu’on préfère s’enterrer la tête dans le sable pour ne pas voir le jour où tout ça va disparaître. La lecture de l’excellent ouvrage de Bruno Latour “Où atterir, comment s’orienter en politique ?” a achevé de me jeter à la gueule l’ignominie de cette utopie en laquelle j’ai cru, brièvement.

Cette immense trahison qui veut que “les élites savent” depuis au moins cinquante ans qu’ils sont en train de mener la planète entière vers la mort. Pire encore, cela est fait en toute connaissance de cause, partant du principe que seuls les plus riches survivront alors et qu’il faut continuer à s’enrichir jusqu’au bout pour espérer survivre à la catastrophe qu’on aura rendue inéluctable.

Personne n’a pu imaginer un instant arrêter ce train de folie pure pour justement, ne pas avoir à être immensément riche pour espérer survivre à une apocalyspe qui aurait pu être tout à fait évitée. 
A l’époque.
Maintenant, ce sera difficile.

D’immenses ressources sont déployées pour maintenir le paravent en place pendant que le monde sombre dans la destruction du vivant. En 2018 le paravent est déjà bien fissuré, il ne va pas tarder à exploser. Mais je crois comprendre qu’il est déjà trop tard pour espérer s’en sortir sans y laisser une grande part de ce que nous sommes et de ce que nous avons connu.

L’ouvrage de Pablo Servigne “Comment tout peut s’effondrer” a fini le travail, ramenant des éléments scientifiques, biologiques et géographiques, que j’ai pourtant étudié cinq années avant de les perdre de vue, brièvement.

« Y a-t-il matière plus importante que celle traitée dans ce livre ? Non. Y a-t-il matière plus négligée que celle-ci ? Non plus. » Yves Cochet (extrait de la postface de “Comment tout peut s’effondrer” — Pablo Servigne).

Le confort, la bouffe à volonté, tout le temps, partout. Les caprices, la mode, le luxe de passer son temps à “jouer” le jeu du marketing, des parts de marché, la petite guéguerre qui mobilise tant de ressources et d’énergies… Nous allons disparaître, de ce que j’en comprends. Non pas forcément l’humanité ou l’humain comme espèce animale, ni même la vie dans son intégralité car elle nous survivra sans problème, mais l’humanité dans ses structures sociales et politiques actuelles. Ce que les journalistes appellent la “civilisation thermo-industrielle”. Le monde déterminé en nations, les pouvoirs centralisés, la loi. L’approvisionnement en eau, électricité, nourriture, objets, matériaux. L’organisation de tout. Tout cela est déjà précaire, voire inexistant, dans plus de la moitié des pays du globe.

La question étant de savoir quelle humanité survivra à l’effondrement de toutes les structures en place depuis quelques siècles ? La chose ne connait pas de précédent historique dans l’histoire de l’humanité ni même du vivant. Jamais extinction de masse de la vie sur terre n’a été aussi rapide, aussi fulgurante, violente, multiple et généralisée. C’est un immense plongeon dans l’inconnu le plus total. Je crois qu’il est même difficile d’en concevoir l’ampleur et la nature, en l’absence de référence possible.

Peut-être est-ce cette immensité là, abstraite et pourtant déjà très concrète pour bien des êtres du monde, qui rend le “problème” difficile à imposer face aux magnats du capitalisme et du productivisme. Se plaçant du point de vue des contraintes biologiques, physiologiques et donc écologiques du vivant dont nous faisons partie, les utopies “modernes” constituent finalement une tare, une forme de dégénérence de la vie dont le but n’est plus d’assurer la survie mais d’accumuler sans limite et sans raison d’immenses quantités de tout.

4. Exister dans l’effondrement

Je vous l’accorde, déjà, il faut digérer tout cela. Etape 1. 
Ca peut prendre quelques mois.
Ensuite, penser. Comprendre. Agir. Affronter.

Je me pose chaque instant la question, d’autant plus que je suis devenue maman il y a peu, en me demandant parfois “pourquoi”. C’est une question très sérieuse que se posent les climatologues et autres experts du climat, de l’écologie et de la biologie. Face au chaos qui se profile, et contre lequel nous ne pourrons pas faire grand chose étant donné la lenteur des prises de position politiques, nous ne serons pas en mesure de garantir grand chose à notre progéniture. A nous même non plus, d’ailleurs. L’horizon 2030, c’est demain matin. J’aurais alors 46 ans, si tant est que.

Disons les choses : j’ai réfléchi à mon espérance de vie. Pour la première fois à 33 ans j’ai considéré la possibilité d’avoir du mal à atteindre l’âge de 50, 60 ou même 70 ans, âge de mes parents aujourd’hui. C’est toute une perspective de vie qu’il faut repenser.

Si j’ai le temps de vieillir, je ne sais pas dans quelles conditions ce sera possible. Pourrons-nous rester où nous vivons actuellement ? Faudra-t-il migrer, se ruer vers le Nord ? Y aura-t-il des violences ? Aurons-nous faim, soif ? Serons-nous touché par les inondations ? Combien chercheront à remonter pour retrouver un peu de fraîcheur quand les étés seront à 50 degrés celsius en Ile-de-France (prévu à l’horizon 2040) ? Quid de l’approvisionnement en nourriture et en eau ? Des épidémies ? Du système financier, de l’emploi ? Y aura-t-il encore une monnaie, des banques si le système financier s’effondre et avec lui le système politique ?

J’ai beau m’être abonnée à une AMAP, avoir commencé à cultiver plus sérieusement mon jardin, me former en permaculture, avoir pour projet de former d’autres permaculteurs, si demain l’approvisionnement en pétrole s’arrête dans le secteur ma famille n’aura pas d’autre choix que d’être jettée sur les routes, comme des millions de personnes le sont déjà dans le monde, à la merci des violences et de la cupidité des plus riches. Nous ne sommes pas résilients, nous ne sommes pas prêts. Personne autour de moi n’a vraiment changé ses habitudes de consommation. Personne n’y pense.

Nous pourrons très bien être aussi des réfugiés climatiques, sinon ma fille, quand elle grandira. Elle aura 20 ans en 2036, mon âge en 2049. Quel monde sera encore possible pour elle, alors ? Elle, contrairement à nous, n’aura peut-être pas le luxe de vivre insouciante, quelques années au moins. Toute son existence est déjà contrainte par ce terrible contexte. Comment les individus vont-ils se construire psychologiquement dans un contexte aussi incertain, marqué dès la naissance par un sentiment de vulnérabilité immense ? Comment nous-mêmes, aujourd’hui, pourrons-nous surmonter ce néant pour exister, assurer une continuité malgré les ruptures brutales et sans précédent qui s’annoncent? Qui serons-nous en dehors de nos médias, de nos emplois, de notre nourriture, de nos centres commerciaux, de nos institutions, de notre culture ?

Comment faire comprendre (à ma fille) ce qu’il y avait avant, comment nous en sommes arrivés là, pourquoi sa génération est déterminée, conditionnée par ce contexte inexplicable, injustifiable ?

Exister dans l’effondrement, c’est s’accrocher à ce qui reste de clarté, de résilience, d’entraide, de positif dans la nature humaine. Pour moi, c’est retourner vers le collectif, que j’avais délaissé en pensant pouvoir tout faire moi-même. J’ai renoncé au salariat en rentrant du Canada. Je gagne moins, j’ai tout mon temps. C’est cette rupture de vie qui a permis la prise de conscience de ces dernières années. Je recommence à sortir, aller aux réunions associatives, écouter, participer petit à petit. Il m’en coûte, parce que ce n’est pas ma zone de confort, mais une réaction purement liée au contexte. Nous n’avons plus le luxe de faire abstraction du contexte, et c’est bien tout le problème.

Pour moi le salut est de lire, d’écrire, de penser. D’aller écouter les conférenciers, les scientifiques surtout, les porteurs de projets pour demain, de se former à la permaculture. De l’appliquer dans mon propre jardin, de construire un réseau de personnes engagées autour de chez moi. Déjà pour tenir le coup, se soutenir, s’inscrire dans l’action. L’urgence de la situation donne aussi lieu à une grande énergie collective en laquelle je décide pour l’instant de croire, à défaut de pouvoir croire ailleurs.

C’est en nous qu’il faut croire, car il ne reste plus que là.


Géographe, permacultrice en devenir, Anne-Laure est la fondatrice de retourenfrance.fr et l’auteur du Guide du retour en France. Elle anime une communauté d’entraide pour les personnes revenues de l’étrangersur les média sociaux. Lui écrire : annelaure(at)retourenfrance.fr

Like what you read? Give Anne-Laure a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.